‹ La Chanson de RolandChapitre 34 sur 68 · LES EXPORTATIONS DE TURPIN ET LA MAGNANIMITE DES FRANÇAIS · texte numérisé non relu

LES EXPORTATIONS DE TURPIN ET LA MAGNANIMITE DES FRANÇAIS

Quand les Français voient tous ces Sarrasins qui de partout inondent la campagne, ils crient : « A l'aide! Olivier et Roland! Les douze pairs! Au secours ! Au secours ! »

Alors Turpin leur dit ce qu'il en pense :

« Seigneurs barons, pas de lâches pensées! Au nom de Dieu, qu'on ne vous voie point fuir! ne prêtez pas aux méchantes chansons! Il vaut bien mieux mourir en combattant.

» Oui, tout est dit; c'est ici notre fin : avant la nuit, nous quitterons ce monde.

» Mais je vous suis bon garant d'une chose : le Paradis va s'ouvrir à vos âmes, et vous serez assis parmi les saints. »

Au cœur de tous ces mots mettent l'élan.

On crie : « Monjoie! En avant et Monjoie ! »

184 I.A CHANSON DK ROLAND.

Le roi Marsile est un bien méchant roi.

— « J'ai foi en vous », dit-il à ses païens ;

« Mais ce Roland est fort que c'ost merveille. h nous faudra grand'peine pour le vaincre : et ce n'est pas assez de deux batailles.

» Je garderai avec moi dix colonnes, pour lui livrer la troisième bataille.

» Aux autres dix de lutter tout de suite.

« Vous, Grandonis, je vous mets à leur tète; soyez le chef commandant en mon nom, et recevez de ma main cette enseigne.

» De Charle enfin la puissance va choir, et l'un verra la France dans la honte. »

Le roi païen, du haut d'une montagne, voit Grandonis courir dans la vallée.

Trois grands clous d'or fixent son gonfanon. 11 a crié : « Barons, tous à cheval ! » Mille clairons avec éclat résonnent.

1. Les trois couplets qui suivent sunt traduits sur, divers textes, ootamnient sur les textes du manuscrit de Venise cl du manuscrit de Pans, cités par Millier partiellement dans son édition de 1863 et totalement dans son édition de 1878.

LliS PRODIGES DES PBliUX. 1 80

— « Que ferons-nous, mon Dieu? » crient les Français,

« Que de malheurs nous vaudra Ganelon!

comme il nous a traîtreusement vendus!

» Les douze pairs puissent-ils nous sauver ! »

— « Bons chevaliers, répète l'archevêque, vous recevrez en ce jour grand honneur. Dieu vous réserve et couronnes et fleurs, au Paradis, entre les glorieux.

» Quant aux couards, le ciel leur est fermé. »

Lors les Français :

« On fera son devoir.

» Nous serons morts ce soir, mais non félons ! »

Le roi Marsile a gardé dix colonnes ; les autres dix chevauchent pour combattre ; et l'on entend, de plus fort en plus fort, sonner l'appel de leurs mille clairons.

— « Dieu! s'écrie-t-on, qu'allons-nous devenir? Les douze pairs, hélas! n'y feront rien. »

Dans tous les rangs c'est douleur et pitié. On s'aime bien ; et l'un pleure sur l'autre ; et de bon cœur l'un l'autre l'on s'embrasse.

— « Enfants de Dieu, restez gaillards et fiers, dit l'archevêque.

186 LA CHANSON DE lluLANli.

» Il faut avoir courage... Vous possédez en Dieu un sûr ami.

» Soyez en paix : voici venu le jour où vous irez, ileuris et couronnés, vous reposer sur de beaux lits de roses, dans les palais de son saint Paradis.

» Pour les couards, ils n'y seront jamais. »

Les Francs s'écrient :

« Nous ne faiblirons pas.

» Vienne la mort, si cela plaît à Dieu !

» Nous tiendrons pied contre nos ennemis; nous sommes peu, mais nous sommes hardis.

» Lance en avant, courons sur les païens! »

Bride abattue, on pousse aux Sarrasins; et corps à corps la mêlée se déchaîne.

Là vont périr maints vaillants chevaliers, amis pleures par gentes demoiselles, maris pleures par femmes rendues veuves, pères pleures pa^enfant^ orphelins.

Grands deuils, grands cris attristeront la France.

LES NOUVEAL'X EXPLOITS d'OLIVIER, DE ROLAND ET DE TIÎRPLN

Un Sarrasin, venu de Saragosse, ville dont il possédait la moitié, homme au cœur bas, du nom de Climborin, le même à qui Gane donna sa foi, et qui voulut le baiser sur la bouche en lui donnant un casque avec rubis ^ s'écrie qu'il veut faire honnir la France :

« Au grand pays je prendrai son honneur.

)) A l'empereur je prendrai sa couronne. »

Puis, enfourchant son cheval Barbamouche, vrai épervier, plus prompt que l'hirondelle, il l'éperonne et lui lâche les rênes.

A ses coups s'offre Angelier de Gascogne.

Haubert, écu, rien ne lient; tout lui cède. Droit dans le cœur il lui plante l'épieu : de part en part, le corps est traversé.

A pleine lance il le retourne à terre :

1. Je corrige ici une inadvertance de l'aiileiir ou du copiste qui Bubsliliie une épée au casque dont il a été fait mention au couplet o2.

« Voyez, dit-il, nous avons beau gibier. Frappez, païens, rompons leurs rangs serrés! »

Et les Français : « Dieu! perdre un si bravo homme! »

Alors Roland interpelle Olivier :

« Cher compagnon, voici Angelier mort. Nous n'avions pas plus vaillant chevalier. »

Olivier pousse un long gémissement. « Ah! veuille Dieu, dit-il, que je le venge! »

Son destrier vole sous l'éperon. Rouge de sang il brandit Hauteclairc, et va frapper le païen avec force.

Un seul grand coup de l'épée qu'il agite tue le païen qui expire à ses pieds.

Le démon guette et emporte cette âme...

Puis, Olivier tue le duc Alphaïen; tranche la tête au fier Escababi, et jette à bas sept Sarrasins énormes : ils ne pourront jamais plus guerroyer.

— « Mon compagnon est en grande colère, disait Roland; il fait mal s'y frotter.

» Quel grand honneur je le vois conquérir!

» Voilà les coups qui nous font chers à Charle.

» Frappe, Olivier! Frappe, bon chevalier! »

LES PitODIGES DES PREUX. 189

Voici venir le païen Valdabrun, seigneur sur mer de quatre cents navires, et renommé parmi les mariniers.

C'est lui qui fut parrain du roi Marsile et le premier lui chaussa l'éperon*.

Par trahison, il prit Jérusalem; de Salomon viola le saint temple; et de sa main tua le patriarche, devant les fonts de notre saint Baptême.

Quand Ganelon fit le serment infâme, il en prit acte, et donna à ce traître sa belle épée avec mille écus d'or.

Sur son cheval appelé Gramimond, qui court, piqué par l'éperon aigu, d'un pied pkis prompt que l'aile du faucon, il va frapper le puissant duc Samscn.

Fondant sur lui, il met l'écu en pièces; rompt le haubert, lui fait entrer au corps, rouges de sang, les pans du gonfanon; lui fait vider l'arçoh à pleine lance, et l'étend mort.

(( Bien! dit-il à voix haute. Frappez, païens : nous les vaincrons de reste. »

i. .'e traduis ici, outre le vers du texte d'Oxford, un vers des manu.crils de Lyon et de Cambridge.

— « Ah! sire Dieu! s'écriaient les Français, quel grand baron la France vient de perdre ! »

Le preux Roland, quand il voit Samson mort, sent deuil au cœur, comme bien vous pensez.

Prompt, il s'élance, animant son cheval.

Sa Durandal, qui vaut plus que l'or fin, porte bientôt le plus rude des coups.

Du Sarrasin elle brise le casque, où reluisaient l'or et les pierreries; lui fend la tête et le corps et l'armure; tranche la selle incrustée en or pur; pénètre enfin dans le dos du cheval.

Dieu! quelle entaille! Et l'homme et sa monture, louez, blâmez, s'abattent raides morts.

Les païens crient : « Qu'un tel coup nous est duT\ »

Roland répond : « Je ne puis vous aimer. Le droit vous manque, et vous n'avez qu'orgueil. »

Un Africain est là, venu d'Afrique. C'est Malcuidant, le fils du roi Malcud.

Son armement, qui est en or battu, plus qu'aucun autre étincelle au soleil.

Sur son cheval, qu'il nomme Saut-Perdu, che-

val plus prompt que cerf, faucon ou lièvre, piquant des deux, il va vers Anséïs, et frappe droit au milieu de l'écu, dont le vermeil et l'azur sont brisés. Il met en deux le devant de l'armure, et plonge au corps sa lance, fer et bois. Anséïs meurt; il a fini son temps.

— « Pauvre baron ! » gémissent les Français,

De-ci, de-là, va et vient l'archevêque.

Tel tonsuré jamais ne chanta messe, — si belles sont les prouesses qu'il fait.

— « Tu as tué quelqu'un que je regrette ; Dieu te le rende! » a-t-il dit au païen.

Et il l'atteint d'un bond de son cheval.

Fer ni acier ne peuvent l'arrêter.

Il a tiré sa bonne épée Almace; frappe un grand coup sur l'écu de Tolède; rompt le haubert, et, transperçant son homme, l'envoie rouler sur l'herbe qui verdoie.

— « Il frappe bien, dit-on, notre archevêque ^ w

1. La fin de ce couplet est en partie traduite d'après les deui manuscrits de Venise.

GRANDONIS ET ROLAND

Voici venir le païen Grandonis, fils de Capuel, le roi de Cappadoce. Marsile a fait de lui le chef des siens en lui donnant l'enseigne brodée d'or.

Son bon cheval, qu'il appelle Marmore, est plus léger que l'agile hirondelle.

11 l'cperonne en lui lâchant les rênes, et sur Gérin fond avec tant de force qu'il fend en deux son écu de vermeil, du haut en bas découvre sa cuirasse, lui plonge au corps sa banderole bleue et l'abat mort sur une grande roche.

Il tue aussi son bon ami Gérier; puis Déranger, puis Guyon de Saintonge; enfin il frappe un riche duc, Austoire, maître et seigneur de Valence sur Rhône; et l'abat mort.

Les païens sont en joie.

Les Français crient : a Comme tombent les

nôtres! »

Roland brandit sa Durandal sanglante.

LES PRODIGES DES PREUX. 19'ô

Il a OUÏ les plaintes des Français, et souffre tant qu'il sent son cœur se fendre.

— « Païen, crie-t-il, sois-tu maudit de Dieu! Tu paieras cher la mort de ces barons. >>

Il éperonne; et son cheval s'élance... Qui \a périr? Les voilà en présence.

Grandonis fut un sage et vaillant homme, preux combattant-, sans reproche et sans peur.

— « C'est là Roland », s'est-il dit aussitôt, le devinant sans l'avoir jamais vu; car son grand air, sa haute contenance, son fier regard, son beau corps le désignent.

Il ne peut pas s'empêcher d'être en crainte.

Il voudrait fuir. Impossible; trop tard, — si prompt, si fort est le coup de Roland!

Jusqu'au nasal tout le casque est fendu ; nez, bouche et dents sont tranchés en morceaux; corps et haubert sont partagés en deux ; et mise en deux est la selle dorée; et mis en deux est le dos du cheval.

Homme et cheval sont occis sans remède.

Chaque païen gémit et se désole. Les Français crient : « Bien frappé, notre maître! >••

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