LES APPELS DU COR
Comme Olivier cherchait noise h Roland, Turpin avait eiilondu la dispute.
Piquant des deux de ses éperons d'or, il les aborde et se met à gronder :
« Sire Roland, et vous, sire Olivier, veuillez, pour Dieu, ne pas vous quereller!
» Votre olifant ne peut plus nous sauver.
» C'est bon pourtant que vous sonniez du cor.
» Que le roi vienne : il pourra nous venger; et les païens n'auront pas gai retour.
» Quand nos Français auront mis pied à terre, et nous verront morts et coupés en pièces, ils nous prendront sur des chevaux de somme, en douce France, allongés dans des bières.
» Et là, pleures avec deuil et pitié, puis mis sous terre aux parvis des moutiers, nous dormirons. Ni loups, ni porcs, ni chiens, de notre chair ne feront leur pâture. »
— « Vous dites bien, sire, » répond Roland.
Roland met donc l'olifant à ses lèvres ; l'ajuste ferme et sonne à pleins poumons.
Hauts sont les monts; et le son va très loin. L'écho répond à plus de trente lieues.
Charle l'entend; ses compagnons l'entendent.
« Ah! dit le roi, nos gens livrent bataille! »
Mais Ganelon parle à l'encontre, et dit :
— « D'une autre bouche on dirait : C'est mensonge. »
Avec effort, grande peine et douleur, le preux Roland sonne son cor d'ivoire. Et de sa bouche a jailU le sang clair; et de son front la tempe s'est rompue.
Mais combien loin porte le son du cor!
Charle l'entend qui passe aux défilés ; Naime l'entend; tous les Français l'entendent.
— ce Oui, dit le roi, c'est le cor de Roland. Il n'en sonna jamais qu'à la bataille. »
Ganelon dit :
:< La bataille! Allons donc! Vous, un vieillard, tout fleuri et tout blanc, par tels propos vous semblez un enfant.
» Ignorez-vous tout l'orgueil de Roland?
j> On est surpris que Dieu le souffre tant. N'at-il pas pris Noples sans votre aveu ' ?
» Les Sarrasins sortirent de la ville pour résister au bon vassal Roland.
» De son épée le tranchant les tua*; et puis Roland, pour qu'il n'y parût rien, fit à grande eau laver le pré sanglant.
» Il va cornant tout le jour pour un lièvre.
» Sans doute il rit et joue avec ses pairs.
» Qui, sous le ciel, l'oserait provoquer?
» Chevauchez donc. Pourquoi vous arrêter? La grande terre est bien loin devant nous. »
lo9.
Le preux Roland a la bouche sanglante ; et de son front les tempes sont rompues.
Il corne encore avec peine et douleur.
1. D'après les vieux récils, à un nioment où Cbarlemagne le voulait près de lui pour livrer une grande bataille contre les Sarraains, Ruiand â'écbap|)a de l'armée en compagnie des autres pairs, pour aller prendre iNoples qui élait une ville d'Espaniie. Il s'en empara, et mit à mort le roi, quoiqu'il sût que sa vie était chère à Cbarlemagne. L'empereur s'aperçut de la double désobéissance de son neveu, malgré tous ses efforts pour caciier son escapade et pour effacer la trace du sang qu'il avait eu le tort de répandre. Courroucé, il souffleta Roland avec son gant.