‹ La Chanson de RolandChapitre 52 sur 68 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

Qu'est la France? Une grande, une forte famille. Ne laissons pas ternir son étoile qui brille! Bretons, Picards, Normands, Gascons ou Marseillais, Frères, ne faisons qu'un... et frappons en Français!

Jasmi.n.

Charlemagne mourut entouré d'une gloire immense. Ce qui en subsista ce ne furent point les traits qui maintenant nous étonnent : la p;iissance de son génie origan isateur et cet amour des lettres si admirable che; un Germain, lui-même, peu lettré. Comme il aic-ive à toutes les époques du civilisation impaifaile, lis populations, un temps réunies sons son cmpi:e. di.'nieLirircnt frappées de l'ciilat de se= conquêtes; et celle première impression alla grandissant par l'cfTel de deux scnlimcnls qui sont l'aliment du patriotisme : le souvenir de la grandeur passée et la liaine de l'étranger. Les récits des guerres formidables du grand empereur, rnpidement ampliliés, prirent bientôt la forme de la poésie; et ainsi, après un temps très court, apparurent sur plusieurs points de l'empire des chants héroïques. Paul Meyer.

Le principal charme de celte vieille littôrature est la fimplicilé, celte simplicité qu'ont les personnes de grand sens avant que l'habitude de réfléi'Jiir soit devenue l'hab'tude prédominante de l'esprit... Notre admiration de l'antique n'est pas l'admiration du vieux, mais du naturel.

Emehson.

CHAULEMAGNE A RONCE VAUX

Roland est mort : Dieu a son âme aux cieux...

Cependant Charle arrive à Roncevaux.

Là, pas de route ou de petit sentier, pas de coin

2o6 LA CHANSON DE ROLAND.

vide ou d'une aune on d'un pied, où l'on ne voie Français et Sarrasins, étendus morts.

Et l'onipereur s'écrie :

« Mon beau neveu, Roland, où clos-vous?

» Où sont Tnrpin et le comte Olivier? Où sont fiérin et son ami Gérier? Où sont Otto, le comte Déranger, Ivore, Ivon, ()no tant je chérissais, le duc Samson et le ikv Anséis?

» Oi'L'st devenu le dascon Angelier? Où est le vieux (iérard de Uoussillon?

» Les douze pairs laissés derrière moi, où donc sont-ils? »

Hélas! il crie en vain...

Nul ne répond.

<t Dieu, puis-je assez gémir, d'être arrivé trop tard pour la bataille! » dit Charlemagne. Et, tout désespéré, les yeux en pleurs, il s'arrache la barbe.

Ses chevaliers versent aussi des larmes; ils sont bien mille à terre évanouis.

« C'est grand'pitié! » s'écriait le duc Naime. •2 1 2.

Pas un baron, pas un seul chevalier qui de regret ne pleure amèrement.

Ce sont leurs fils, leurs frères, leiirs neveux, et des amis, des alliés, qu'ils pleurent.

LA KI';VANi;Hl!;. 257

Ils sont plusieurs qui tombent tout pâmés.

Mais le chic Naimo agit en preux très sage; et, le premier, il dit à l'empereur :

« Voyez là-bas, sire, à deux lieues de nous; voyez combien poudroient les grands cbemins ; ils sont couverts de bordes sarrasines...

» Donc, chevauchez! vengez notre douleur!

— (( lié Dieu! dit Cbarlc, ils ne sont que trop loin...

» Faites-moi droit et rendez-moi l'honneur, grand Dieu du ciel! Mort à tous ces païens! De douce France ils m'ont ravi la fleur. »

Le roi commande Othon et Gebouïn, Thibaut de Reims et le comte Milon :

(.( Gardez ce champ, ces vallées et ces monts; laissez les morts étendus comme ils sont...

» Qu'aucun lion ou animal quelconque, qu'aucun valet ou écuyer n'y touche!

» Je le défends.

» Qu'ils restent respectés, jusqu'à ce que Dieu ici nous ramène ! »

Eux, pleins d'amour, répondent doucement .

« Nous le ferons, droit empereur, cher sire. »

Mille des leurs demeurent avec eux.

2o8 LA CHANSON DE IIOLAND.

LA rOURSUlTK

Le vaillant roi fait sonner ses clairons :

Tous à cheval!

La grande armée s'ébranle; et va courant sur le dos des païens. Chacun s'empresse à leur faire la chasse.

Mais Cliarle voit que le soir va tomber.

Lors, de cheval il descend en un pré, sur l'herbe verte, et prosterné à terre, à jointes mains il prie le seigneur Dieu qu'à son soleil pour lui il dise « Arrête! » ; que la nuit larde, et que le jdur demeure.

Voici venir son ange coulumier, qui promptemeut le rassure en ces termes :

« Charle, chevauche; it le jour te luira! La fleur de France est morte. Dieu le sait... Du peuple inipic tu pourras te venger. »

Il dit; le roi remonte sur sa selle'.

1. Dans Vlliade, quand la nuit uicl Hn au combat, l'impétueux

LA REVANCHE. 2o9

Quel grand miracle est fait pour Charlemagne! Le clair soleil immobile s'arrête.

Les païens fuient; les Français les poursuivent; au Val-Ténèbre enfin ils les atteignent; et, les poussant jusque sur Saragosse, l'épée aux reins, ils les tuent par milliers.

Grands sont les coups; terrible est le massacre.

Voies et chemins sont coupés aux païens, quand, devant eux, paraît le cours de l'Ebre...

Ajax ne peut s'y résigner. Que Jupiter prenne parti contre les Grecs! Mais qu'il fasse luire encore son soleil!

— « G Dieu, rends-nous le jour, et combats contre nous! » s'écrie le héros.

Dans la Bible, au livre de Josué, il est dit :

Ea ce jour, Jusué parla à l'Eternel, et l'Eternel livra les Amorrhéens aux enfants d'Israël.

Josué dit devant tout Israël : « Arrête-toi, soleil, sur Gabaon; » et toi, lune, demeure dans la vallée! »

Et le soleil s'arrêta, et la lune demeura dans la vallée d'Aïalon, jusqu'à ce que fût lerniinée la victoire, la victoire vengeresse d'isiaël.

Aussi est-il écrit dans le livre des chants héroïques : « Le soleil s'est arrêté au mi ieu du ciel; il n'est pas allé se reposer; et pourtant le jour avait aiteint son terme. Il n'y a jamais eu un jour comme celui-là. Pas un pareil ne l'a précédé, pas un pareil ne le suivra, ce jour, pendant lequpl Dieu lui-même obéit à la parole d'un héros, pendant lequel Jéhovah lui-même combattit avec un homme pour Israël. »

L'eau est profonde et le courant rapide ; pas de bateaux, de barques, de chalands.

Les Sarrasins, invoquant Tervaganl, sautenî dans l'eau.

Mais nul salut pour eux...

Les mieux armés, étant les plus pesants, tout aussitôt coulent au fond du fleuve.

D'autres, légers, vont flottant à vau-l'eau.

Chance inutile! Ils boivent tant et tant, qu'ils sont noyés dans d'horribles angoisses.

Chacun leur dit : « Rappelez-vous Roland! »

LA lîEVANCUB. 261

LE CAMPEMENT, ET LE SOMMEIL PROPHETIQUE DE CHARLEALiGNE

Sitôt qu'il voit que les païens sont morts, plusieurs occis et la plupart noyés, laissant bulin très grand aux chevaliers, le noble roi descend de son cheval, se courbe à terre et dit à Dieu merci.

Il se redresse; et le soleil se couche...

— « Or çà, dit-il, prenons gîte; c'est l'heure. Il est trop tard pour gngner Roncevaux.

» Puis, nos chevaux sont las et épuisés; enlevez-leur les selles et les freins, et par ces prés laissez-les rafraîchir. «

Chacun répond : « Sire, vous dites bien. »

Les chevaliers, campés au bord de l'Ebre, à

leurs chevaux ayant ôlé leurs selles, et détaché les

freins d'or de leurs têtes, les envoient paître aux

prés, dans l'herbe fraîche; ils ne sauraii'nt leur

donner d'autres soins...

Apre-, bien las, sur la terre ils s'endorment. Pour cette nuit, on ne lit pas le guet.

L'emporeur-roi s'est couché dans un pré.

Voulant rester armé toute la nuit, il a posé sa lance à son chevet; a revêlu son blanc haubert brodé; lacé son heaume où reluit l'or fieiiimé, et ceint l'opée sans pareille. Joyeuse, qui, dans sa lame, étincelle de feux, dont trente fuis par jour la couleur change.

Nous savons tous rhi>toire de la lance qui sur la croix perça Notre-Seigneur... Grâces à Dieu, le roi en a la pointe. Il la fit mettre au creux du pommeau d'or de son épée qu'il appelle Joyeuse, vu sa bonté et vu ce grand honneur.

Les barons francs doivent s'en souvenir : car c'est de là que vient leur cri Mon-Joye; et nulle gent ne peut leur tenir lêle*.

l. Une curieuse chanson dudouziéine siècle, le Vo;/fi()c de Cliarlem(i;/ne, nous mimlre l'empereur allant, avec ses barons, à ConslanliMople pour y voir Hugues le Koit, el pour s'assurer s'il est vrai, comme le lui a dit la reine, que ce souverain a plus belle mine que lui sous sa courouuc.

il passe à Jérusalem el visite le saint-sépulrre. Grand accueil lui est fait par le patriarche qui lui donne les reliques de la Passion.

|)ans la chanson de /-'leya^ra*, qui dale du treizième siècle, ce n'est pas par libre dunation, c'est par droit de rouqut'le que l'emperour

La nuit est claire et la lune au ciel brille.

Charle est couché; mais a grand poids au cœur.

Il se rappelle Olivier et Roland, puis tous les pairs et tant de gens de France qu'à Roncevaiix il a laissés sanglants!

Tel est son deuil qu'il en pleure et sanglote.

Et il prie Dieu d'être bon à ces âmes.

Mais il est las; car il a tant peiné! 11 n'en peut plus; et lui aussi s'endort.

Par tous les prés ce n'est que gens qui dorment...

Pas un cheval ne peut tenir debout : qui veut de l'herbe, il la broute couché.

Beaucoup apprit qui bien connut la peine *.

acquiert ces reliques. L'n Sarrasin, de stature et de force gigantesque, est le maiire du saint-sépulcre. Olivier et lui se délient et combattent. A plusieurs reprises Fierabras est Me-sé à mort par l'ami de Roland; mais, chaque fois, il se guérit de ses blessures en les frottant avec le baume qui servit à l'ensevelissement du Christ. Enfin Olivier finit par s'emparer du baume merveilleux et terrasse son ennemi. Celui-ci demande merci et se fait clirélien. Suivent divers incidents qui aboutissent à la remise des reliques de la Passion entre les mains de Cbarlemagne. 1. Quand Musset écrivit :

L'homme est un appreoli, la douleur esl son maître, soupçonna-t-il qu'il ne faisait que traduire un vers de la Chanson de Roland :

« Mult ad apris qui bien conuisl ahan. »

26i LA CHANSON DE ROLAND.

Comme un mortel que la doukur travaille, Cliarle dormait, lorsque saint Gabriel, chargé par Dieu de garder l'empereur, et chaque i.uil assis à son chevet, lui annonça, par un songe sinistre, les grands combats apprêtés contre lui.

Quel grave avis que cette vision!

Charle, levant ses regards vers le ciel, voit se mêler vents, orages, gelées, coups de tonnerre, effroyables tempêtes...

Flammes et feux éclairent la tourmente.

Ce grand chaos s'abat sur son armée.

Tout aussitôt, il voit le bois des lances, frêne ou pommier, s'allumer et flamber; les boucles d'or des écns s'embraser.

Ce n'est qu'épieux qui sont réduits en cendre; heaumes, hauberts dont l'acier grince et casse; bons chevaliers qui clament leur détresse.

11 aperçoit des ours, des léopards; puis des dragons, des givres, des serpents, et des grillons assemblés par milliers, monstres d'ciilcr (|ui, la gueule béante, sur les Friiuçais se jet lent tous ensemble.

LA REVANCHI5. 265

Les Français crient : « Charlemagne, au secours! »

Lui, tout dolent et saisi de pitié, y veut aller; mais il est retenu.

D'une foret s'élance un grand lion, très orgueilleux, très méchant, très féroce, qui fond sur Charle et s'acharne.

Ils combattent.

Chaque lutteur prend l'autre à bras-le-corps. Lequel l'emporte ou succombe? On ne sait.

Et l'empereur ne se réveille pas.

Un autre songe à celui-là i-uccède.

Charle se voit sur un perron, à Aix, tenant un ours par une double chaîne, lorsque trente ours, du côté des Ardenncs, viennent, parlant tout comme font les hommes :

— « Rendez-le-nous, sire, lui disaient-ils. Le retenir plus longtemps n'est pas juste. C'est un parent; nous lui devons secours. »

Mais du palais un lévrier accourt; va sur les ours; assaille le plus fort.

Alors a lieu un terrible combat, slir l'herbe verte, à part des autres ours. Charle, témoin de

cette l)('IIe lutte, ne sait qui est ou vai iqiieur ou vaincu.

L'ange di; Dieu montre au baron ces choses. Lui toujours dort jusqu'à l'aube du jour*.

i. Des deux visions successives que lange Gabriel suggère à Ch;irleni:iEfne, l'une vise la revanche et annonce la Lramle bat;iille avec le lion de l'Mam, l'émir Biili.'ant; l'autre vise l'expialion et Ggure les incidents du procès de Gauelon.

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