DESESPOIR ET FUREUR A SARAGOSSE
Marsile en fuite arrive à Saragosse ; met pied à terre auprès d'un olivier; rend s(in épée, sa cuirasse et son casque; et, tout piteux, sur le gazon se couche.
Plus de main droite; et du bras mutilé le sang vermeil jaillit à grosses gouttes.
Il voit ce sang, et se pâme d'angoisse.
Venue à lui, sa femme Bramimonde crie, se lamente et pleure amèrement.
Ils sont bien là plus de trente mille hommes, maudissant Charle et maudissant la France.
Dans une grotte est Apollon leur dieu.
Tous d'y couiir. Ils l'insultent, l'outragent :
c( Quoi! méchant dieu! Tu nous fais telle honte! Lui, notre rui, tu le laisses confondre ! Pourquoi traiter si mal qui te sert bien? »
Et, lui ôtant son sceptre et sa couronne, à un piUer on le pend par les mains ; puis on l'enlève,
on le renverse à tirrc ; il est foulé, bâtonné, mis en pièces.
A Tervaganl un prend son escarbouclc.
Pour Maliomci, on le jelte à la fosse : chiens et pourceaux l'y piétinent, l'y mordent.
Marsile, ayant recouvré connaissance, se fait porter dans sa chambre voûtée, que décoraient maintes inscriptions et maints tableaux peints de mille couleurs.
Là, toute en pleurs, s'arrachant les cheveux, jetait ses cris la reine Braniimunde :
« Ah! Saragosse, aujourd'hui démunie du noble roi qui t'eut sous sa tutelle î
» Vraiment nos dieux no sont que des félons, eux qui lui ont f.iilli dans la bataille.
» L'émir nous reste. Ah! il sera un lâche s'il ne combat cette race hardie.
» Comme ils sont fiers! Comme ils bravent la mort!
» Combien vaillant et combien téméraire leur empereur à la barbe fleurie!
» Si l'on se bat, il ne s'enfuira point...
» Pourquoi n'est-il personne qui le tue? »
L AnniVEE DU GRAND ÉMIR
* L'empereur Charle aura bientôt bataille.
Le grand émir, qui siège à Babylone et sous sa loi tient quarante royaumes, sur ses vaisseaux innombrables arri^'e.
1. Ici commence l'épisode de la guerre de Baligant qui va, ciapics, du couplet 224 au couplet 238 et se conliniieia du couplet 249 au couplet 297.
Cet épisode ne se trouve pus dans le manuscrit de Lyon; et certains commentateurs, tels que M. Scliolle, pensent qu'il ne faisait pas partie de la version originale.
De là vient que des éditeurs et des traducteurs de la Chanson de Roland l'ont supprimé.
J'ai cru devoir le maintenir, sans toutefois m'astreindre, comme dans le reste du poème, à tout rendre scrupuleusement vers par vers.
Selon moi, la mise en présence du chef de l'Islam et du chef de la Chrétienté vengeant sur lui les morts de Roncevaux, est un élément essentiel de la Chanson de Roland, destinée à glorifier Charlemagne en même temps que le premier de ses preux.
Je ne m'explique pas comment Vitet et d'autres ont pu voir là un hors-d'œuvre.
Qu'on critique quelques longueurs de l'épisode ; mais qu'on n'en conteste pas l'à-propos!
Qu'on n'en conteste pas non plus les éclatantes heaulés! Je voudrais bien que ma traduct'on les eût un peu mises en lumière.
270 LA CHANSON DU nOLANP.
C'est Baligant, vieillard des temps antiques, le survivant de Virgile et d'Homère'.
Un jour de mai, le premier jour d'été, il est parti du port d'Alexandrie et a lancé sur mer sa grande armée.
H vient en hûte. Oh! que grande est sa llutle ! Comme elle cingle et vole sur les eaux !
Au h.iul des mâts et sur les longues vergues, brillent partout lanternes, escarboucles, jetant au loin une telle lumière que, par la nuit, la mer en est plus belle*.
Déjà il touche à la terre d'Kspagne.
Le vieil émir, sans un nioment de halte, quitte la mer; entre dans les eaux douces ; laisse derrière et Marbriscet Marbrouse ; remonte l'Èbre avec tous ses navires, illuminés par le feu des fanaux dont les clartés font de la nuit le jour, et tout au loin
1. « Ço est ramirailz li vielz d'anliquilel, Tiil siirvesquil c Virgilie c Ilonier. »
2. Dans son cdilion critique du texte dOxford, .M. noeimier, dont i'ini^i'niosilé est quelquefois bien aventuieuse, a hcureuscinent substitué ici à la leçon de Géain, tule la noit, ces niols : par jnt la )ioH.
dans la contrée rayonnent; navigue à force, et touche à Saragosse.
Clair est le jour et brillant le soleil, quand l'émi sort de son riche vaisseau, suivi de rois, de comte et de ducs.
Sous un laurier, au milieu d'une plaine, on met sur l'herbe un tapis de soie blanche, et on dépose un beau fauteuil d'ivoire.
L'émir s'assied, et tous restent debout.
— « Or çà, dit-il, finissons-en, mes braves, avec le roi qui commande aux Français.
» J'entends qu'il n'ait licence de manger que si tel est, a moi, mon bon plaisir.
» Je le verrai ou soumis à mes pieds, ou raide mort. »
Et, en disant ces mots, de son gant droit il frappe son genou.
BALIGANT, MARSILE ET BRAMIMONDE
Tout ce qu'il dit, Baligant l'exécute; et, pour tout l'or qui reluit sous le ciel, il u'esl pas homme h lâcher son dessein.
Ayant mande deux de ses chevaliers, l'un Clarifau et l'autre Clarien :
— « Vous êtes fils, leur dit-il, d'un bon roi, qui volontiers faisait tous mes messages.
» Partez, tous deux; allez, à Saragosse, dire à Marsile : U)i (/ranil secours vous vient; Balif/ant va (juerroyev contre Cliarle. Si l'empereur ne se jette à ses pieds et ne renie le culte des chrétiens, il y perdra sa couronne et sa vie. Pour vous, venez au camp de Baligant, y rciulre hommage à votre suzerain. »
— «c Sire, bien dit! » crièrent les païens.
Les deux barons tout aussitôt chevauchent.
Ils ont passé dix portes, quatre ponts, toutes
les rues où les bourgeois se tiennent, quand, parvenus vers le haut de la ville, près du palais, ils entendent des cris.
Toute une foule en pleurs se désespère : « Ah, malheureux! Qu'allons-nous devenir V L'Espagne est donc aux mains de ces Français! » Blessé le roi! Mort Jurfaleu le blond! »
Les deux seigneurs près du perron descendent; et, se tenant par leurs riches manteaux, l'air très courtois, ils montent au donjon oii de Marsile est la chambre voûtée.
— « Que Mahomet, Tervagant, Apollon, sauvent le roi et conservent la reine! »
A ce salut Bramimonde répond :
<c Qu'avez-vous dit? Nos trois dieux sont des lâches! A Roncevaux ils nous ont laissé battre ; et mon mari a perdu sa main droite. C'est ce Roland qui a fait tout le mal. L'Espagne à Charle, hélas! sera soumise.
» Que devenir, malheureuse, chétive? Que n'ai-
je là quelqu'un pour me tuer? »
Clarien dit :
« Dame, ne parlez tant!
» Voici venir notre puissant émir, qui vaincra Cliarlc, et, jusque dans sa France, le poursuivra pour le mettre à ses pieds demandant grâce ou subissant la mort. »
— « Pas tant d'espoir! répondit Bramimonde. L'empereur Charle est un preux intrépide, et qui mourrait plutôt que de s'enfuir.
» Devant ce roi, qui seul ne craint personne, sont des enCants tous les rois de la terre. »
Marsile alors, interrompant sa femme :
« Laissez cela, et ne parlez qu'à moi, bons messager.s envoyés par l'émir.
» C'est vrai, je suis en mortelle détresse.
» Hier soir encorje possédais un fils. Il est tué. Je n'ai plus d'héritier. Ni fils, ni fille. Informez donc l'émir que, s'il le veut, l'Espagne sera sienne : que seulement il en chasse les Francs!
» Apporti'Z-lui les clefs de Saragosse. »
— « Voilà le vrai », dirent les messagers.
— « Qu'il tienne bon! reprit le roi Mnrsile.
» Vitus lui direz que l'empereur des Francs,
qui tant de fois mit à mort mes soldats, prit mes cités et dévasta mes terres, est maintenant sur les rives de l'Èbre.
» J'ai bien compté : ils ne sont qu'à sept lieues.
» Que Baligant mène là son armée et se prépare à leur livrer bataille! »
Les messagers 1res humblement s'inclinent; puis, chevaujhant, ils rejoignent l'émir :
« Sire, voici les clefs de Saragosse. »
Baligant dit : « Que se passe-t-il donc? Où est le roi qu'ici j'avais mandé? »
Clarien répond :
« Il est navré à mort.
» On l'a vaincu. Avec sa Durandal, le pair Roland a tranché son poing droit; tué son fils qu'il aimait chèrement; battu les preux qui lui faisaient escorte.
» Il a dû fuir; et tous ses chevaliers, que poursuivaient Charlemagne et son monde, sont ou tués ou bien noyés dans l'Èbre.
» Quant aux Français, ils campent sur la rive, tout près d'ici, à sept lieues de la ville. »
Le fier émir devient pensif et sombre.
Sombre el [icnsif est devenu l'émir. Mais son orgueil surmonte sa douleur.
il se redresse :
« Allons, pas de retard!
» Tous à cheval ! Je vengerai Marsile. Tétc pour main. L'empereur périra. »
Baligant met en branle tout son monde dont il confie le soin à Gémalfin; fait ami-ncr son coursier au poil brun ; et, chevauchant, arrive à Saragosse.
Quatre seigneurs lui tiennent.l'étrier; et il descend sur un perron de marbre.
A peine est-il vers le haut du palais que Bramimonde à ses devants s'élance.
— « Sire, dit-elle, ayez pitié de nous. Ilunlc et malheur! Mon seigneur est perdu. »
Et elle tombe aux pieds de Haliqant.
Il la relève; ils sont tous deux émus, et vont dolents trouver le roi Marsile.
Le pauvre roi, dès qu'il voit Baligant, se fait dresser à bras sur son séant.
Après, prenant un gant de sa main gauche :
« Émir, dit-il, à vous toute ma terre ! J'ai tout perdu, et moi-même et mon peuple. »
L'émir répond : « iMa douleur en est grande. Mais je ne puis plus longtemps vous parler; car, je le sais, Charle n'attendrait pas. C'est entendu : j'accepte votre gant. »
Et tout en pleurs, tant son cœur est en deuil, l'émir descend les degrés du palais ; court au galop rejoindre son armée ; puis part, criant : « En avant ! Sus aux Francs ! »
LE GRAND DEUIL DE CHARLEMAGNE ET LES HONNEURS RENDUS AUX MORTS DE RONCEVAUX
Pourtant, à l'Iieure où luit la première aube, l'empereur Cliarle est sorli du sommeil. Saint (labriel, son gardien de par Dieu, a fail sur lui le signe de la croix. Le roi se lève et laisse là ses armes.
Ses chevaliers se désarment aussi : et, dévorant la route longue et large, tous les Français à grand'hâle chevauchent.
Ils vont là-bas où tombèrent les preux, à Konccvaux, voir l'immense désastre.
ARoncevaux le roi est revenu.
Partout des morts. Il commence à pleurer, et dit aux Francs :
« Ralentissez le pas ; car c'est à moi d'aller seul en avant, pour mon neveu que je voudrais trouver.
» Un jour, à Aix, jour de fôte annuelle, —
c'était Noël, Pàque ou la Pentecôte, — mes vaillants preux se vantaient à l'envi de grands combats, de terribles assauts; voici comment j'ouis parler Roland :
« Moi, si je meurs en pays étranger, j'aurai laissé mes pairs derrière moi, et finirai ainsi qu'un conquérant, premier de tous et face à l'ennemi. »
» Brave Roland! »
Et prenant les devants si loin que porte un bâtonnet qu'on jette, l'empereur-roi gravit une colline.
L'empereur va, cherchant s'il voit Roland, et, par les prés, trouve fleurs et gazons tout empourprés du sang de nos barons.
Pris de pitié, il pleure à chaudes larmes.
Mais le voilà tout en haut, sous deux arbres.
11 reconnaît les coups de Durandal qui sur le roc a fait trois grandes brèches, et voit Roland qui gît sur l'herbe verte.
Il est navré, — fut-il douleur plus juste? — met pied à terre, et court, sans s'arrêter, entre ses bras prendre ce pauvre corps. Puis, tout dolent, il tombe évanoui.
Charle pourtant recouvre connaissance.
Naime le duc, et le comte Acdiii, Geoffroy d'Anjou et son frère Thierri, prenant le roi, le dressent contre un pin.
Mais lui, les yeux à terre où gît Rdlaïul, bien doucement se prend à le pleurer :
« Ami Roland, Dieu t'ait en sa merci !
» Jamais ne fut sur terre un chevalier qui fit si bien dans les grandes batailles.
» Ah! mon honneur tourne vers son déclin! »
Et derechef Charle s'évanouit.
Quand l'empereur recouvre connaissance, ses quatre preux de leurs mains le soutiennent.
Les yeux à terre, il y voit son neveu, dont le corps gît, gaillard, mais sans couleur. Ses yeux tournés sont tout enténébrés.
Charle le plaint par loi et par amour :
« Dieu mette, ami, ton âme dans les fleurs, au Paradis, parmi les glorieux!
» Combien à tort lu vins ici, Seigneur!
» Ah! chaqne jour je pleurerai sur toi.
» Morte est ma force et morte ma grandeur.
» Qui désormais soutiendra mon honneur?
» Non, je n'ai plus des amis ; plus un seul. J'ai des parents ; mais pas un qui te vaille ! »
Et il s'arrache à deux mains les cheveux...
Cent mille Francs en ont douleur si grande qu'il n'en est pas qui ne verse des pleurs.
— « Ami Roland, je vais rentrer en France.
» Quand je serai dans ma ville de Laon, d'ici, de là viendront des étrangers, demandant tous : Où est le vaillant preux?
» Je leur dirai : 11 est mort en Espagne. Et grand ser;i le poids de ma douleur.
» Oui, désormais, chaque jour de mon règne sera un jour de plaintes et de larmes.
» Ami Roland, vrai preux, belle jeunesse, quand je serai à ma chapelle d'Aix, des gens viendront quérir de tes nouvelles.
» Je les dirai, étranges et cruelles : Mort, il est mort, l'homme aux mille conquêtes.
» Ah! maintenant, révoltez-vous, Saxons, gens de Hongrie et gens de Bulgarie, peuples de Rome,
282 LA CHANSON Dl-: ROI.AND.
OU Palerme, ou la Pouille, païens d'Afrique cL de Califcruie!
» Mon dtiiil, mes maux vont chaque jour s'accroître.
» Qu'\ conduira mes armées aux triomphes, quand mt urt celui qui en était la tête?
» {)ue te voilà déserte, ô douce France!
» Si grand mon deuil, je voudrais n'être plus. »
Et des deux mains il lord sa barbe blanche, frappe sa tète, arrache ses cheveux.
Cent mille Francs s'en pâment contre terre.
« Ami Uolaud, tu as donc rendu l'âme! Que Dieu la mette en son saint Paradis!
» Ami Uoland, comme ta vie fut brève! En la prenant on nous prit notre honneur.
» Qui t'a lait mort fait la France mourante. J'ai si grand deuil que je voudrais niciurir.
» Ainsi les miens ont succombe pour moi...
» Ah! fasse Dieu, fils de sainte Marie, qu'avant quej'entrt-anx (iérdésdeCize,mon âme soitséparée de mon corps, pour être mise à côlé de leurs âmes! Près de leurs thaiis, qu'enfouie soit ma chair! »
LA RKVANCIIE. 283
Les yeux en pleurs, il arrache sa barbe.
Naime s'écrie : « Quelle douleur terrible ! »
— « Sire empereur, dit le comte d'Anjou, votre douleur se démène trop fort.
» Dites plutôt qu'on cherche tous les nôtres, qui gisent morts sur le champ de bataille. Sur un charnier faites porter leurs restes. »
liB roi répond : « Sonnez de votre cor. »
Geoffroi d'Anjou a sonné de son cor. De par le roi, chacun met pied à terre, pour retrou\er les cadavres des siens; et tous les corps sont mis dans un charnier.
Au camp étaient maints évêques, chanoines, moines, abbés et prêtres tonsurés.
On donne aux morts l'absoute au nom de Dieu; on fait brûler la myrrhe et les parfums.
Avec amour les corps sont encensés, puis enterrés très honorablement, et puis laissés. Que pouvait-on de plus?
L'empereur veut qu'on mette à part Roland, et Olivier, et Turpiu l'archevêque
Il fait ouvrir devant lui leurs cadavres.
Les cœurs sont pris dans des tissus de soie ; les corps sont mis dans leurs blancs lits de marbre, enveloppés avec des peaux de cerfs, et bien lavés avec vin et piment.
Le roi prescrit que Thibault, Gcbouïn, Milon le comte et Othon le marquis, sur trois grands chars emmènent les trois corps, tout recouverts d'un tapis de Glaza'.
1. Divcrsescliansons de geste, nolaiiuncnt Garin le Lorrain (douzième siècle), nous fournissent des dél:iils sur la manicre dont il était procédé envers les morts qu'on voulait beaucoup lionorer.
Après avoir ouvert leur corps, on recueillait les entrailles dans une riche étoffe de soie pour les déposer dans une ouverture creuiîée au pied d'nn autel.
L'iutérieur du cadavre était lavé avec un mélange de vin cl d'épices; puis le corps était recousu, enveloppé d'une fine loilo, et enfermé dans un sac de cuir. On choisissait la peau de cerf de prélereme a toute autre.
Autour du corps, placé sur une espèce de catafalque, on disposait des candélabres de bronze et d'or où de nombreux cierges étaient allumé>.
Des prêtres revêtus d'aubes et de chapes, des clercs avec croix et encensoirs, venaient chanter les prières des trépassés et les vigiles, pcndaut que le» parents et amis du mort le veillaient, attenouiliés on assis à son chevet.
Fiualemenl le corps était porté avec solennité dans quelque moulier dont le défunt avait été le bienfaiteur.
Il était fréquent que l'image du mort fut taillée sur le marbre de son tombeau. Des lettres lra(ées tout autour disaient qui il avait été.
Quelquefois une renie perpéluellc était aiïeclée au paiement d'un chapelain et avait pour objet d'assurer au mort des messes quotidiennes « jusqu'au .iour<lu jui^Lmeiit ».
LA REVANCHE. 28o