‹ La Chanson de RolandChapitre 6 sur 68 · VII. — Divisions de l'œuvre · texte numérisé non relu

VII. — Divisions de l'œuvre

La Chanson de Roland est divisée en tirades de longueur très variable, et composées chacune de vers ayant même assonance.

En général, chaque couplet a le mérite d'offrir un développement propre où existe une réelle unité et qui comporterait une figuration par la peinture ou la sculpture.

Sauf cette distinction des couplets, les textes ne renferment aucune mention relative aux diverses parties du poème.

Mais c'est trahir l'œuvre que de la présenter avec la continuité qu'elle oflre dans les manuscrits, sans y distinguer les divers moments du récit, les phases de l'action, les ensembles, bref les divisions que le jongleur ne manquait pas de signaler à ses muUij)les auditoires.

Quelles étaient ces divisions?

Je crois qu'un examen attentif du poème permet de les conjecturer avec quelque vraisemblance.

De l'ordonnance de l'œuvre il m'a paru ressortir que le partage en six livres était tout indiqué.

Daa«i chaque livre, j'ai distingué par des titres les divers développements, formant chacun un tout dont les parties se répondent.

L'étude isolée de plusieurs de ces développements permettra au lecteur attentif de dér mêler l'art qui se cache sous des répétitions apparentes. Tel morceau constitue une véritable symphonie poétique, se déroulant avec une progression harmonieuse où domine un thème principal qui joue le rôle du refrain ou du leit motive.

C'est ainsi que la poésie hébraïque repose sur la correspondance de développements analogues les uns aux autres. Chaque phrase de ses chants a deux parties dont la seconde est une reprise du thème de la première.

Composée en un temps où, sauf les gens d'éghse, presque personne ne savait hre, la Chanson de Roland fut faite non pour être lue, mais pour être entendue. Aussi est-ce surtout quand elle est dite devant un public, que de-, viennent sensibles les harmonies que j'y signale.

4a PRÉFACE.

Même des enfants, des illettrés, sans savoir le pourquoi, s'en montreront touchés. Dès lors, je ne souhaiterais rien tant à la présente traduction que la faveur de quelques lectures publiques faites dans les écoles ou dans les salles de conférences, en donnant un juste relief au rythme des couplets et à ces expressives reprises du récit, à ces retours gradués des motifs dominants, d'où résulte un crescendo d'intérêt et d'émotion.

Avant d'aborder la Chanson de Roland, je veux faire précéder le poème de son prologue naturel, en contant comment Olivier et Roland devinrent amis, et comment la belle Aude devint la fiancée de Roland.

Mon guide sera la chanson de geste Girard de Viane, composée, d'après des chansons antérieures aujourd'hui perdues, par le trouvère Bertrand, de Bar-sur-Aube, durant la première moitié du treizième siècle, et éditée à Reims par Tarbé, en 1850

Dans le libre récit que j'intitule Roland et la belle Aude, je resterai fidèle à l'esprit de simplicité de la vieille légende; mais j'y supprimerai beaucoup de détails qui l'alourdissent, et j'y ferai, d'après d'autres gestes, des additions qui la complètent.

Joseph Fabre.

tue apparaît plus belle que le soleil de mars ou la rose de mai... Et devant elle le preux frissonne d'amour comme fait la feuille au vent, tant est gente sa personne, dou.t son regard, clair son visage, et empourprée sa bouche souriante.

Arnaud de Mareuil et Bernard de Vïnta- DOUR l,dousiéme siècle).

Les beaux jours se laissent entrevoir et s'enfuient. Reviendront-ils jamais? La vie se passe & caresser de vaines espérances; et, au moment où on Cvoii tenir le bonlieur, on s'aperçoit qu'il faut lui dire un élernel adieu. Douce alors est la mort qui clôt une existence devenue un martyre.

PÉTRARQOB.

Les deux champions.

Gérard de Vienne, puissant seigneur, avait bravé Charlemagne.

C'était un preux de grand courage qui, avec sa lance, faisait merveilles. Il disait : « Maudit le premier qui fut archer! C'était un couard : il n'osait approcher. »

Charlemagne vint l'assiéger dans son château. Au pied de ce château vaste et beau, coulait le Rhône, dont les flots rapides et sonores amenaient force bateaux chargés de provisions.

La forteresse semblait imprenable. Épais étaient ses murs et hautes ses tours.

Parmi les chevaliers en présence, il y en avait

deux qui brillaient par-dessus tous : Roland, ne-

veu de Charlemagne, et Olivier, neveu de Gérard de Vienne.

Également forts, jeunes et beaux, également courageux, courtois et magnanimes, ils furent proclamés, d'une commune voix, l'un le champion du roi de France, l'autre le champion du seigneur de Vienne.

— « Sire Roland, dit Olivier, vous plaît-il de venir un jour, au lever du soleil, dans l'île qui est sons Vienne, pour que nous nous baltiojis seul à seul? Dieu décidera qui mérite de vaincre. »

— « Je veux bien», répondit Roland.

La première entrevue de la belle Aude et de Roland.

Sur ces entrefaites il advint que, parmi les dames venues sur les remparts du château pour assister aux joutes fréquentes des chevaliers, se trouva la belle Aude, sœur d'Olivier.

Aude resplendissait entre toutes les femmes! ^» comme un magnifique lis au milieu d'un bouquet! "■

de fleurs.

Élancée, svelte, elle avait des cheveux blonds aux tresses bouclées, des yeux d'un bleu clair, le( visage frais et rosé, les bras longs, les pieds petits et bien moulés. Sa peau était blanche comme l'aubépine printanière. Son manteau était tissé d'or et de soie. Sur sa tête était posé un chapelet orné de pierres précieuses qui jetaient grande clarté.

Roland l'aperçut, et il se mit à dire d'une voix haute : « Par Dieu, jamais de ce côté-ci la ville ne sera prise. Nous ne faisons pas l'assaut contre les

dames... Mais qui êles-vous, noble demoiselle? Croyez que je ne le demande pas par mauvaise intention. »

A ces mots, le visage de la belle Aude fut tout empourpré. Elle répondit : « On me nomme Aude, nièce de Gérard et sœur d'Olivier. »

— « N'avcz-vous pas de maître et seigneur?» reprit Roland.

— « Je n'ai pas de maître et seigneur, dit-elle, et jamais je n'en aurai que par la volonté de sire Gérard mon oncle et d'Olivier mon frère. »

— « Ah! dit Roland, si bas qu'elle ne put l'entendre, je voudrais bien, par Dieu fils de Marie, que vous deveniez mienne! »

Aude reprit : « Seigneur chevalier, j'ai répond^ sans rien celer à ce que vous m'avez demandé. A votre tour, dites-moi qui vous êtes, vous qui avez si belle épée et chevauchez sur un coursier pommelé aussi agile qu'une flèche... Vous avez fait bien de mal à nos gens et semblez être fier pardessus tous les autres. Votre dame, j'imagine, est de grande beauté. »

Là-dessus, Roland se mit à rire : « Oh! pour cela, vous dites vrai », s'écria-t-il, en pensant à elle et la regardant. « Il n'y en a pas d'aussi belle

dans la chrétienté. Non, je ne trouverais pas la pareille, irais-je la chercher jusqu'à Rome... Dame, mes pairs et mes amis m'appellent Roland. »

Cette réponse fît grand plaisir à Aude.

— « Vous êtes donc, dit-elle, ce Roland dont on conte tant de prouesses? J'ai ouï dire que vous devez vous battre contre mon frère. Vous ne savez pas combien il est hardi et valeureux. Cela me pèse que vous ayez bataille l'un contre l'autre. »

Elle partit, et Roland s'en alla rejoindre Charlemagne qui plaisanta son beau neveu sur cet entretien avec la belle Aude. « J'ai idée, lui dit-il, que vous n'étiez pas tout à fait d'accord avec cette gente demoiselle. Si vous avez à vous plaindre d'elle, ne lui gardez pas trop rancune, je vous prie. »

Olivier contre Roland.

Le jour fixé pour le combat des deux champions était V( nu'.

Olivier arriva le premier dans l'île, dès l'aube.

Par trois fois il sonna du cor : et ses appels se prolongèrent bien loin des deux côtés du Rhône.

Le cor sonnait encore que Roland apparut.

Les deux adversaires se saluèrent.

— « Gardez-vous bien », s'enlredirent-ils; et le combat commença.

Éperonnant leurs chevaux, les preux s'éloignent l'un de l'autre la longueur d'un demi-arpent; puis ils se font face, brandissent leurs lances, et, au milieu du pré fleuri, s'abordent impétueusement.

La lance heurte la lance ; l'armure heurte l'ar-

1. Ici commencfi le duel que Victor Hugo, s'inspiranl de Girard de Viane, a conlé avec grand éclat, mais aussi avec de regrettables oulrances qui sentent la rhétorique et révoltent le sens commun. (V^ir la fin du présent outragé.)

mure. Si violent est le choc que les chevaux s'affaissent sur les genoux; mais aussitôt ils se relèvent.

Les deux chevaliers se donnent de grands coups sur leurs écus; les boucliers craquent; des tronçons de lance sont brisés. Mais les plus fiers assauts ne peuvent entamer leurs solides hauberls.

Roland finit par tirer son épée, Durandal. Il en assène un tel coup sur le casque d'Olivier qu'il fait sauter toutes les pierres précieuses dont le heaume était orné. Le coup glisse le long de l'armure et va atteindre le cheval d'Olivier qu'il coupe en deux moitiés.

Aussitôt, Olivier bondit à terre et tombe droit sur ses pieds.

— « Monjoie! criait Roland, victoire à Charlemagne! Le château de Vienne sera rasé, et le traître Gérard sera pendu comme félon. »

— « De tels propos ne sont que vantardise, dit Olivier. Dieu, qui souffris passion pour nous, donne-moi secours! Je lutterai à outrance, pour bien défendre le sire de Vienne et son donjon. »

L'<opée en main, il pousse en avant.

52 PROLOGUE A LA CHANSON DK HGLAND.

lY

Les angoisses de Gérard et de la belle Aude.

Pourtant, à travers les créneaux de sa plus haute tour, Gérard de Vienne regardait au loin avec une anxiété bien grande : « 0 Dieu, notre glorieux père, s'écriait-il, sauve mon champion delà mort! »

La belle Aude était au>si à l'embrasure d'une petite fenêtre. La joue appuyée sur sa main, elle soupirait et pleurait.

Voici que tout à coup elle s'aperçoit que son frère est démonté. La selle est vide!

Telle est sa douleur que son cœur se fend. Elle court s'agenouiller dans une chapelle et s'écrie : « 0 Dieu qui t'es fait homme pour le salut des hommes, ô Dieu que chacun invoque en sa détresse, accorde-moi que nous recevions une nouvelle qui soit à la fois belle et bonne pour les deux chevaliers alignés là-bas l'un contre l'autre ! »

En même temps elle tombe évanouie sur les

dalles de marbre. Quand elle se remet, ses pleurs coulent si abondants que sa fraîche robe garnie d'hermine en est toute mouillée.

Joignant encore les mains, elle supplie Dieu bien doucement : « Dieu bon, dit-elle, prenez en pitié les deux chevaliers en qui est toute mon amitié! Qu'aucun des deux ne soit humilié; et qu'ils restent vivants!»

Roland démonté.

Pour être à pied, Olivier n'en est pas moins un valeureux champion.

Tenant en main son épce à la poignée d'or, il s'est précipité sur Roland et a frappé un grand coup sur son heaume dont les pierreries volent en éclats. La bonne épée retombe sur le cheval et lui fend le corps entre les deux épaules : voilà à terre le cheval de Roland.

On eût donné à Olivier la moitié de la France, qu'il n'aurait pas eu au cœur une joie aussi vive que celle qu'il éprouva quand il vit Roland démonté comme lui, et réduit à combattre à pied.

Ah! avec quelle fierté et hardiesse ils luttent tous deux! Quels violents coups ils se donnent! Le fer choque le fer, et le feu en jaillit. Vraiment, si vous aviez été dans l'île sous Vienne, vous auriez vu un beau spectacle.

Sur les remparts de Vienne et dans l'île.

Sur les remparts de Vienne le duc Gérard s'était mis à genoux : « Sainte Marie, disait-il, les yeux mouillés de larmes, protégez le preux Olivier ! Qu'il ne meure pas ! Qu'il ne se rende pas! »

De son côté, Charlemagne prie pour son neveu : « Sainte Marie, protégez Roland! Il est si noble chevalier! Je le ferai roi de France. »

Et dans l'île, les deux chevaliers continuent à s'escrimer en champions qui ont résolu de lutter sans trêve ni merci.

Ils sont plus fiers que lions ou léopards. Pour tous les trésors de Salomon aucun des deux ne consentirait à reculer de la longueur d'un éperon.

Ils vont se frappant à toute volée de leurs épées nues d'où rayonnent des éclairs. C'est merveille comme ils se cherchent avec ardeur!

Leurs boucliers sont fendus; leurs cottes de mailles sont rompues ; leurs tuniques sont mises

56 PnOI-OGUE A LA CHANSON DK HOLAND.

à découvert : désorm;ùs ni l'un ni l'autre n'a de protection contre la mort.

A Vienne, an haut du maître donjon, se tiennent dame Guibourg, la femme d'Olivier, et la belle Aude au clair visage.

Elles s'arrachent les cheveux; elles tordent leurs bras avec désespoir.

— « Ah! s'écrient-elles, maudit ce château de Vienne ! Que n'est-il brûlé plutôt que ne se combattent de si bons chevaliers ! »

— « Beau sire, dit Aude à son oncle, n'y a-t-il donc pas moyen que la paix soit faite entre ces deux preux? »

— « Je n'en puis mais », répond Gérard. Et il attend inquiet.

Propos des deux combattants.

Olivier désarmé.

Comme ils continuaient tous deux à combattre dans Tîle, le vaillant Roland s'interrompit pour parler à Olivier :

— « Par ma foi, lui dit-il, jamais je ne vis homme de votre valeur. Nous persisterons à lutter sans l'aide d'aucun homme vivant jusqu'à ce que l'un des deux soit vaincu. Mais en vérité il me fait peine de voir là-haut ces deux dames qui, à cause de nous, ont l'air de pleurer fort et poussent de grands cris. »

— « Ah ! répondit Olivier, j'en ai profonde pitié. C'est Guibourg, ma prude femme, et Aude, ma gracieuse et honorée sœur. Comme elles sont en lamentable chagrin!... En vérité vous êtes le premier des preux. Si Dieu me donne de sortir d'ici vivant, je parlerai de vous à ma sœur. J'ai en tête qu'elle vous épouse ou se fasse nonne, »

Et les deux chevaliers se remettent à combattre dp plus belle.

Olivier, qui tient son épée droite et raide, l'engage dans le bouclier de Roland qu'elle traverse. Il veut la retirer; mais elle y est retenue et se brise tout près de la garde.

Il n'a plus en main que la poignée de son épée.

Tout consterné, il la jette dans le Rhône devant Vienne.

La grande pitié pour Olivier.

On apprit vite à Vienne qu'Olivier avait perdu éon épée mise en morceaux.

A cette nouvelle, le duc Gérard gémit, et Aude tomba évanouie.

Lorsqu'elle eut repris connaissance, Aude fît ces plaintes : « Hélas ! Olivier, mon cher frère, combien dure est notre destinée ! Ah! pour que je te perde il faut que Dieu m'oublie! Sans doute, Roland est le meilleur chevalier qui jamais ait tenu l'épée. Mais jamais je ne serai sa femme. Je serai une nonne voilée... Sainte Marie, dame du ciel, pitié! Là-bas se combattent mon frère et l'amiqui m'aime tant... Lequel qui meure, j'en mourrai. Séparez-les, reine du paradis! »

Gérard l'entend. Il pâlit, et, l'ayant relevée, il l'amène au monastère où on la réconforte à grand'peine.

La nouvelle qu'Olivier a eu l'épée brisée est allée aussi au camp de Charlemagne. Les cheva-

liers de l'empereur s'en affligent; etCharlemagne, cachant son \isage sous ses fourrures de martre, en verse des larmes.

Olivier est un si noble ennemi I Le sort a été pour lui bien cruel.

La magnanimité de Roland et le message d'Olivier.

Donc, l'épée d'Olivier est brisée ; et ses tronçons épars gisent sur l'herbe verte.

Être ainsi désarmé en face d'un adversaire qui vous presse! C'est à devenir fou de douleur.

— « Eh bien! se dit le hardi chevalier, mieux vaut mourir ici avec honneur que de m'exposer, par un semblant de fuite, à un reproche de lâcheté. »

En même temps, des deux mains, il empoigne Roland à bras-le-corps.

— « Je reconnais là votre fier cœur, sire Olivier, dit Roland. Mais si j'allais vous frapper, maintenant que vous n'avez plus d'épée et que moi j'en ai une si bonne que nul ne la pourrait ni tordre ni briser, j'encourrais un juste blâme. Ce n'est pas le neveu de Charlemagne qui tuera un adversaire désarmé. Envoyez chercher une

épée. Puis, si c'est votre plaisir, faites-nous apporter du vin; car j'ai grand'soif. »

— « Merci, sire Roland, répondit Olivier. Or donc, reposez-vous un peu sur Therbe pendant que je vais parler au batelier qui m'a amené dans l'île. )>

11 va trouver le batelier : « Ami, lui dit-il, pars rapidement pour Vienne. Dis à mon oncle de m'envoyrr une autre épée, et qu'il y joigne un vase de vin ; car Roland a grand'soif. »

Hauteclaire.

Le batelier fit son. message à Gérard qui lui dit : « Bon marinier, Dieu te garde! Mon sommelier va apporter un setier de vin et une coupe d'or. Moi, je vais prendre l'épée. »

L'épée à dure trempe que Gérard destinait à Olivier était la fameuse Hauteclaire.

Elle avait appartenu à l'emperenr Closamont qui la laissa sur le champ de bataille où il fut tué.

Des faucheurs, l'ayant trouvée dans l'herbe drue, l'offrirent à l'apôtre de Rome.

Le pape la fit bien fourbir par un maître ouvrier et la conserva dans le trésor de Saint-Pierre jusqu'au jour où il en fît don à Pépin le Bref.

Plus tard elle fut vendue, contre une mule chargée d'or, à un vieux juif de Vienne nommé Joachim.

C'est de ce juif que Gérard l'obtint pour l'envoyer à son neveu.

Olivier fait boire Roland. L'écuyer félon.

Le batelier repartit, accompagné d'un éciiyer qui remit à Olivier le vase de vin, la coupe d'or pur et la bonne épée.

Olivier remplit de vin la coupe d'or; et, comme Roland en sueur s'était étendu sur l'herbe afin de prendre un peu de repos, il s'agenouilla devant Roland pour lui présenter la coupe. Roland se souleva et but longuement.

Tandis que Roland penchait la tête pour boire, l'écuyer, trouvant l'occasion bonne, prit l'épée et s'apprêta à couper la tète du preux.

Olivier s'en aperçut. Il arrêta le coup, et avec son poing envoya l'écuyer rouler à terre en lui criant : « Arrière, lâche I »

Comment Roland gagna Durandal.

Voilà en présence Hauteclaire et Durandal, les deux épées sans pareilles...

C'est dès l'âge de quinze ans que Roland avait été mis en possession de Durandal, la meilleure épée qui ait jamais été forgée, et de Veillantif, le meilleur cheval qui ait couru sur terre.

Un Sarrasin envoyé par ie puissant roi Agolant était venu défier Charlemagne, lui disant : « Mon maître a l'Asie et l'Afrique. Il veut avoir l'Europe. Viens lui en faire hommage. Sinon, tu n'échapperas pas à ses coups, à moins que, comme un aigle, tu ne t'envoles au plus haut des airs. »

L'empereur lui avait répondu : « Va dire à ton maître que sous peu je dresserai l'oriflamme de France dans la ville d'Aspremont oii il se tient. »

Le jeune Roland voulait suivre son oncle. Mais celui-ci, le trouvant trop jeune, prescrivit qu'on le gardât bien enfermé dans la forteresse de Laon.

— « Quoi! les gentilshommes chevaucheront ;

on donnera de grands coups d'épée, et je ne serais pas de la fête!... J'en serai! » s'écria Roland. Il assomma le portier de la forteresse ; s'en ouvrit les portes, et courut à Aspremont en Calabre.

Là, Yaumont, le fils du grand Agolaiit, faisait merveilles. Dans une épouvantable mêlée il venait de renverser à terre le vieux Charlemagne, qui avait bien même cœur que jadis, mais non même force.

Sur ces entrefaites Roland arrive. Il attaque Yaumont si bravement qu'il réussit à lui prendre et son cheval Yeillantif, et son épée Durandal, avec laquelle il lui tranche ia tête.

Lors, il courut relever son oncle qui lui dit :

« Cher neveu, sois le bienvenu. A la plus grande peine tu viens de faire succéder la plus grande joie.

» Je "veux t'armer chevalier. Reçois de ma main Durandal. Qu'avec elle Dieu te donne toute vertu et te fasse à jamais vainqueur de la gent mécréante ! »

Hauteclaire contre Durandal. La mag^naniiuité d'Olivier.

Donc, voilà en présence Durandal et Hauteclaire, les deux épées sans pareilles.

Au premier assaut Roland porte un tel coup qu'Olivier s'écrie : « Sans l'aide de Dieu j'étais bien pourfendu jusqu'à l'oreille. »

Olivier riposte avec vigueur.

— « Vrai, dit Roland, vous ne me ménagez pas non plus. »

Au bout de deux heures, Roland dit :

« Il faut que je vous l'avoue; je me sens malade.

» Tel est mon épuisement que je voudrais bien me coucher un peu. »

— « Sire Roland, répondit Olivier, il ne faut à ma lame que des adversaires bien portants. Couchez-v,ous, si c'est votre plaisir. Je vous éventerai pendant votre sommeil. »

— « Vous ne comprenez donc pas? reprit Roland. C'est pour vous éprouver que j'ai parlé ainsi. Je combattrais aisément quatre jours de suite. » — « Eh bien! recommençons », dit Olivier.

Et le combat reprit de plus belle.

La belle Aude en appelle à Dieu.

Pourtant, la belle Aude était remontée aux créneaux ; et, voyant les deux adversaires si acharnés, elle était toute frissonnante.

Il était bien clair que l'un ou l'autre allait périr.

Et la malheureuse prenait sa tête entre ses mains avec désespoir; et, détachés, ses cheveux blonds, luisant comme or fin, ondoyaient sur ses épaules.

Que pouvait-elle faire? Prier. Elle se mit à prier de toute son âme :

cf Beau sire Dieu, s'écriait-elle, mets entre eux la paix! Si l'un des deux meurt, je ne demeurerai pas vivante. »

Les bras au ciel, toute pâle et en larmes, la belle Aude faisait peine à voir.

Se pouvait-il que Dieu ne la prît pas en pitié?

L'ange paciûcateur.

Le combat n'eût pas fini avant que l'un des deux combattants eût perdu la vie, si Dieu ne s'en fût mêlé.

La nuit venait ; et le corps à corps des deux champions continuait; et ni l'un ni l'autre ne voulait se rendre.

Le cliquetis de leurs épées ne faisait que redoubler. De plus en plus ils devenaient violents, exaspérés, farouches.

Mais voici qu'entre les lutteurs descend une nuée qui met un voile sur leurs yeux.

Ils restent immobiles et tout saisis. Aussi hardis soient-ils, ils s'écrient, pleins d'épouvante : « Qu'est ceci, Seigneur Dieu? »

Alors un ange leur apparaît, dans un cercle de lumière : « Bons chevaliers, l'honneur est sauf. Vous avez assez longtemps soutenu le combat. Dieu vous défend d'aller outre. Désormais, c'est

côte à côte, en Espagne, aux dépens de la gent païenne, que vous devez signaler votre valeur. » Les deux chevaliers, très émus, laissèrent tomber leurs épées et allèrent s'asseoir l'un près de l'autre sous un arbre à l'épais feuillage.

Le pacte d'amitié entre Olivier et Rolzind.

Les deux chevaliers étaient allés s'asseoir l'un près de l'autre sous un arbre à l'épais feuillage.

— « Sire Olivier, dit Roland, je vous en donne la loyale assurance, vous m'êtes cher plus qu'aucun homme ^ivant, Charlemagne excepté. Puisque Dieu veut bien que nous soyons unis, jamais je n'aurai ni ville, ni bois, ni château, ni tour, que vous ne les ayez en partage avec moi... Si cela vous agrée, j'épouserai la belle Aude. »

Olivier leva les deux mains au ciel : « Seigneur Dieu, s'écria-t-il, soyez loué pour m'avoir mis d'accord avec un tel chevalier!... Sire Roland, il n'est personne au monde que j'aime plus que vous. C'est de bon cœur que je vous donne Aude pour femme. Mais délacez votre heaume pour que nous puissions nous baiser. »

— « Volontiers », dit Roland.

Tous deux délacent leurs casques; et de bon

cœur ils se donnent un fraternel baiser, se jurant de rester compagnons pendant toute leur vie. Ainsi la paix fut faite ^

1. L'abbaye de Saint-Faron, près de Meaiix, fondée à la fin du dixième siècle, possédait un monument où étaient groupés la belle Aude, Roland, l'archevêque Turpin et Olivier. D'après l'inscriptioa latine, Olivier disait à son ami :

Cher Roland, je te donne Aude ma soeur pour femme Comme gage éterael de l'amour qui nous lis.

XYII

Les flançailles de Roland et de la belle Aude.

On était en mai, en ces jours où le ciel est chaud et serein, où les arbres sont feuillus et les prés reverdis, où les oiseauxvolfttent en chantant haut et clair.

C'était la fêle de saint Maurice, le preux des anciens temps ; et Cliarlemagne, entouré de vaillants chevaliers, tenait sa cour au palais seigneurial de Vienne.

Dame Guibourg entra dans la grande salle, menant Aude par la main droite.

Aude, richement vêtue, s'avance à pas lents, les yeux à demi baissés.

Le palais est illuminé par sa présence ; nul ne la voit qui ne soit ébloui.

— « Qu'elle est belle ! » dit Charlemagne.

Après l'avoir un moment admirée, il ajouta : « Sire Gérard, donnez-la-moi pour Roland, mon neveu bien-aimé. Tant qu'il l'ain-a, nos familles

ne seront pluh divisées; et, s'il plaît à Dieu, Aude et Roland auront de bons héritiers pour notre plus grand bien. »

Le seigneur de Vienne répondit : a Sire, à votre gré. Ma nièce ne pouvait avoir mari de plus haute valeur. »

Charlemagne se dresse debout; appelle Roland ; lui amène Aude par la main et dit : « Tu seras son mari; elle sera ta femme. »

En même temps, maints barons et l'archevêqud sont pris à témoin que, devant tous, Roland et Aude sont fiancés.

On a compté sans les Sarrasins.

Un jour est lixé pour la célébration du mariage. Mais les Sarrasins, — Dieu confonde les Sarrasins! — vont faire de ce jour un jour de deuil.

En effet, voici venir des messagers qui apprennent à l'empereur que les païens s'apprêtent à envahir la France. On doit tout quitter pour courir sus aux païens.

Roland va dans la chambre où est Aude, sa douce amie. 11 lui donne un anneau; elle lui donne une bannière blanche.

Que de Sarrasins vaincus la verront triomphante, cette blanche bannière! Sur combien de villes prises elle flottera!

Mais, quand même, Roland ne la rapportera pas à sa fiancée... Roland ne reviendra plus : il mourra à Roncevaux.

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