VI. — La présente traduction
Rendre tout le sens et toute la poésie du vieux chef-d'œuvre dans une traduction qui ait la clarté, la netteté, l'aisance sans lesquelles on n'a pas de lecteur?,, et le mouvement, le coloris, le pathétique nécessaires pour ne pas trahir le modèle : voilà l'idéal. Le concevoir est aisé; le réaliser est difficile.
La présente traduction est complète. Je me suis interdit les abréviations qui abondent chez divers traducteurs; et j'aurais cru notamment commettre un sacrilège si j'avais supprimé le grandiose épisode de Baligaiit et Charlemagne.
Ma traduction suit d'un bout à l'autre le rythme du texte original.
Pourquoi pas une traduction en prose libre?
Parce que ne pas avoir le constant souci de la cadence du vieux texte, c'est se résigner à ne pas en rendre la couleur et la poésie.
Pourquoi pas une traduction rimée? Parce que les nécessités de la rime entraîneraient inexactitudes et remplissages ; puis , parce qu'une traduction en rimes, ou plates, ou croisées, ou mêlées, constituerait une altération sérieuse du texte original.
Le texte original n'est pas rimé ; il est assonance*, et chaque couplet a son assonance.
1. La plupart de nos vieilles chansons populaires sont simplement assonancées, c'est-à-dire qu'on s'y contente, à la fin des vers, de la répétition d'une même voyelle accentuée, au lieu de s'imposer l'uniformité de finales consonnantes.
On connaît ces couplets de la complainte du Juif-Errant :
Un habit très difforme Et très mal ai-rsingé Le'ir fil croire que cet homme ; Etait fort étranger.
« Messieurs, je vous protMfe Que j'ai bien du mal/ieur; Jamais je ne m'arrête Ni ici ni ailleurs. ><
— « Entrez dans celte auberge.
Vénérable vieil/a;'d.
D'un peu de bière fraîche Vous prendrez voire part. »
— « J'accepterais à boire Plus d'un coup avec vous; Mais je ne puis m'asseoir 3b dois rester debout. » '
Voyez-vous une traduction avec des couplets de dix ou vingt vers monorimes? Voyez-vous le tour de force à faire? Et, le tour de force opéré, que d'infidélités inévitables! quelle inévitable monotonie* !
Le Départ du conscrit commence ainsi :
Je suis un pauvre conscrit De l'an mil huit cenl dix :
Faut quitter le Languecfoe Avec le sac sur le dos.
Boileau a dit à propos des vieux poèmes du moyen âge :
La rime au bout des mots assemblés sans mesure Tenait lieu d'ornements, de nombre et de césure.
L'auteur de VArt poétique se trompe du tout au tout. Ce qui manque précisément dans nos vieilles chansons de geste, c'est la rime. .Mais la mesure, le nombre et la césure n'y manquent pas; et c'est le rythme qui en est l'âme ainsi que le principal ornement.
Si Boileau eût parcouru les textes qu'il condamne en bloc sans les avoir lus, il aurait reconnu que les vieux poèmes de France avaient leur prosodie; il aurait reconnu aussi qu'ils étaient écrits dans une langue moins informe qu'il ne l'a imaginé.
Ce n'est pas sans de bonnes raisons que Liltré a dit ; « Toute polie et cultivée que soit la langue actuelle, pourtant elle n'égale pas en correction, en régularité, en analogie, celle dont elle est descendue, de sorte qu'il est regrettable que toutes les ressources de perfectionnement et de culture se soient appliquées à un instrument moins bun, la langue du seizième siècle, et non â un instrument meilleur, la langue du douzième et du treizième siècle. »
1. Même si le texte original était rimé, la vraie manière de le traduire serait encore, selon moi, de rendre le rythme, en renonçant à rendre la rime.
Je relève avec plaisir, dans la plus récente Histoire de la littérature française, la note suivante qui confirme cette opinion r « Je suivrai, dit l'auteur, M. Gustave Lanson, pour les vers de l'ancienne langue que je traduirai, l'excellent:; règle donnée par
Pour que le lecteur prononce sur la manière dont il convient de traduire la Chanson de Roland, j'en reproduis ici un passage, plus accessible que d'autres aux personnes ignorantes de notre vieille langue romane ; et, à la suite du texte original, je place : 1° un extrait correspondant de ma traduction rythmée; 2° un extrait de la traduction en prose libre de Léon
M. Clédat, dans son élude sur Rutebeuf : rendre le rythme avec le sens, en sacrifiant la rime. »
M. Léon Clédat constate, en effet, que s'il se fût astreint à rendre les rimes de son vieux poète, il aurait dii « introduire dans le texte des changements parfois considérables, et se contenter d'approximation dans l'expression des pensées : mieux valait être infidèle à la rime qu'à l'idée ». Mais, en même temps, il s'impose de demeurer fidèle au rythme dans foutes ses citations : « Comme le rythme fait partie intégrante de la pensée d'un poète, nous maintiendrons fidèlement le nombre des syllabes et la répartition de l'accent dans chaque vers. »
De fait, dans presque toutes les littératures, et notamment dans celle de l'AUemagne et de l'Angleterre, il arrive fréquemment que les meilleurs poètes font des poèmes sans rime et s'en tiennent au rythme. La rime est l'ornement du vers, et un ornement du plus grand prix. Mais c'est le rythme qui en est l'essence.
Je m'en voudrais d'avoir mentionné le Rutebeuf de M. Léon Clédat sans signaler en même temps son édition critique du texte de la Chanson de Roland.
Bien convaincu, avec M. Gaston Paris et la plupart des romanistes, qu'on ne saurait attribuer une origine normande à la Chanson de Roland, M. Clédat a modifié la forme sous laquelle se présente le manuscrit d'Oxford, en substituant au dialecle de la Normandie, selon une idée chère à Victor Leclerc, le dialecte de l'Ile-de- France.
Gautier; 3° un extrait de la traduction en vers de M. Maurice Bouchor, le poète distingué que l'on connaît; 4" un extrait de la traduction assonancée de Petit de Julieville qui fut si remarquée par les connaisseurs.
Texte roman.
Li quens Rollanz par peine c par alian Par grant diilur, sunet sun olif;inl ; Par ini la bûche en sait fors li clers sancs, De Sun cervel la temple en est ruinpaiil. Del corn qu'il lient l'oie en est niult grant. Parles l'entenl, ki est as porz passant, Naimes l'oïd, si l'oscullent li Franc.
Ço dist li reis : « Jo oi le corn Rollant; Une ne 1' sunast, se ne fust cuinhatuiit. » Guenes respunt : « De balaillo csi nient. Ja estes vus vieilz e fluriz c bliincs; Par tels paroles vus rescmblez enfant.
Asez savez le grant orguill Hollanl', Ço est merveille que Deus le soefret tant. Ja prist il Nopics seinz le vostre cumant..
Pcr un sul lovre vait tut le lur cornant; Devant ses pcrs vait il ore gabaiit.
Suz ciel n'ad gent l'osast roquerre en cbamp. Car clievalciez! Pur qu'alez arostant?
Terre Major mult est luinz ça devant.
Li quens Rollanz ad la bûche sanglente,
De sim cervel rumpuz eu est 11 temples.
L'olifant sunet à dulur e à peine.
Caries l'oït, e si Franceis l'entendent.
Ço dist li reis : « Cil corns ad lungc aleinc! »
Respunt ducs Naimes : « Car ber le fait en peine!
Bataille i ad par le mien escieuire.
Cil l'at traïl qui vus en roevet feindre.
Adubez vus, si criez voslre enseigne,
Si succurez voslre maisniée gente!
Asez oez que Rollunz se deinenlet. »
Li empereres ad fait suner ses corns.
Franceis descendent, si adubent lurcors D'osbercs e d'iielmes e d'espées à or; Escuz uut genz e espiez granz e forz, E gunfanuns blancs, e vermeilz e blois. Es destriers muntent tuit li barun de l'Iiost, Brochent ad ait tant cuui durent li porl. N'i ad celui al allre ne parolt:
« Se veïssum Rollant, ainz qu'il fust mort, Ensembl'od lui i durriums granz colps. » De ço cui call? car demuret unt trop.
Esclargiz est li vespres cum li jurz, Cunlre soleil reluisent cil adub, Osberc e helme i getent grant flambur, E cil escuz ki bien sunt peinz à llurs, E cil espiet, cil oret gunfanun :
Li empereres cevalchet par irur, E li Franceis dolenz e curius.
N'i ad celui qui durement ne plurt.
Et de Rollant sunt eu mult grani poiir.
Hait sunt U pui e lenebrus e grant, Li val parfuiit e les crves curanz.
Sunent cil craisie e doriere e dovant, E tuit racliatonl encunlre l'olifant.
Li emporiTcs clievaichct iréement, E li Franceis curucuse dolent; N'i ad celui n'i plurt e sei dément, E prient Deu que guarissct Reliant, Josquc il viennent cl camp cumunement; Ensombl'od lui i ferrunt voirement.
De ço cui calt? car ne lur valt nient; Demurent trop, n'i poedent estre à tens.
Traduction rythmée.
Avec effori, grande jicine et douleur, Le preux Roland sonne son cor d'ivoire... Et de sa bouche a jailli le sang clair; . Et de son front la tempe s'est rompue.* Mais combien loin porte le son du cor! Charles l'entend qui passe aux défilés; Naime l'entend; tous les Français l'entendent. « Oui, dit le roi, c'est le cor de Roland... » Il n'en sonna jamais qu'à la bataille. » Ganelou dit: « La bataille! Allons donc! » Vous, un vieillard, tout fleuri et tout blanc, » l'ar tels propos vous semblez un enfant... » Ignorez-vous tout l'orgueil de Roland?* » On est surpris que Dieu le soulTre tant, » N'a-t-il pas pris Nopics sans votre aveu?
» Il va cornant tout le jour pour un lièvre... » Sans doute il rit et joue avec ses pairs. » Qui, sous le ciel, l'oserait provoquer?
PRÉFAGK. 29
» Chevauchez donc. Pourquoi vous arrêter? » La grande terre est bien loin devant nous. »
Le preux Roland a la bouche sanglante,
Et de son front les tempes sont ron)pues.
Il corne encore avec peine et douleur.
Charles l'entend; tous les Français l'entendent.
« Ah ! dit le roi, ce cor a longue haleine ! »
— « Roland, dit Naime, à coup sûr est en peine,
» On a bataille, en mon âme et conscience.
» Traîlre est celui qui veut donner le change.
» Sire, armez-vous; criez le cri de France,
» Et secourez votre noble maison !
» N'oyez-vous pas la plainte de Roland?... »
L'empereur-roi fait sonner fous ses cors.
Francs, pied à terre! On s'arme, avec hauberts,
Heaumes luisants, épées à garde d'or,
Riches écus, grandes et fortes lances.
Et gonfanons blancs et bleus et vermeils.
Puis les barons, montés sur leurs chevaux.
Vont au galop le long des dédiés...
Ils vont, disant chacun à son voisin :
« Puissions-nous voir Roland vivant encore!
» Quels rudes coups nous frapperons ensemble! »
Mais à quoi bon? Ils seront là trop tard.
Le soir est clair, on dirait le plein jour; Et au soleil les armures reluisent.
Heaumes, hauberts, écus bien peints à fleurs, Lances pointues et goufauons dorés
Dardent au loin de beaux rayons de (lamme. L'empereur-roi clievaiiclie avec colère ; Tout angoissés et dolents sont les cœurs. Pas un Français qui ne pleure avec rage; Pas un qui n'ait grande pour pour Roland.
Hauts sont les monts, et ténébreux et grands;
Profonds les vaux, rapides les torrents.
A l'olifant tous les clairons répondent,
Qui vont .sonnant et derrière et devant.
L'eniporeur-roi clievaucbe avec furie.
Les Français sont dolents et courroucés ;
Il n'en est pas qui ne pleure cl sanglote;
Il n'en est pas qui ne prie pour Roland.
Qu'il vive au moins jusqu'à ce qu'ils arriventl
Quand ils seront sur le champ de bataille,
Ali ! comme ils vont bien frapper tous ensemble I
Mais à quoi bon? C'est en vain qu'ils s'empressent.
Ils sont trop loin; ils seront là trop tard.
Traduction en prose libre de Léon Gautier
Le comte Roland, à grand'peine, à grande angoisse,
Et très doulouicusemonl sonne son olifant.
De sa bouclie jaillit le sang vprineil,
De son front la tompe est rompue ;
Mais de son cor le son alla .si loin!
Charles l'entend, qui passe aux défilés,
Naimes l'entend, les Français l'écoulent;
Et le Roi dit : « Cest le cor de Roland;
» Certes, il n'en sonnerait [las, s'il n'était en bataille.
— y> Il n'y a pas de bataille, dilGanelon.
» Vous êtes vieux, tout blanc et tout fleuri ;
M Ces paroles vous font ressembler à un enfant.
» D'ailleurs, vous connaissez le grand orgueil de Roland, » C'est merveille que Dieu le souffre si longtemps. » Déjà il prit Nobles sans votre ordre...
» Pour un seul lièvre Roland corne toute la journée. » Avec ses pairs sans doute il est en train de rire; » Et puis, qui oserait attaquer Roland? Personne. » Chevaucliez, Sire; pourquoi faire halte? » Le grand pays est très loin devant nous. »
Le comte Roland a la bouche sanglante;
De son front la tempe est brisée.
Il sonne l'olifant à grande douleur, à grande angoisse.
Charles et tous les Français l'entendent,
Et le Roi dit : « Ce cor a longue haleine! »
— « Roland, » dit Naimes, « c'est Roland qui souffre là-bas.
» Sur ma conscience, il y a bataille,
» Et quelqu'un a trahi Roland : c'est celui qui feint avec vous,
» Armez-vous, Sire; jetez votre cri de guerre,
» Et secourez votre noble maison :
» Vous entendez assez la plainte de Roland. »
L'empereur fait sonner tous ses cors;
Français descendent, et les voilà qui s'arment
De heaumes, de hauberts, d'épées à pommeaux d'or;
Ils ont de beau.v écus, de grandes et fortes lances,
Des gonfanons blancs, rouges, bleus.
Tous les barons du camp remontent à cheval;
Ils éperonnent, et, tant que durent les défilés.
Il n'en est pas un qui ne dise à l'autre :
« Si nous voyions Roland avant sa mort,
» Quels beaux coups nous frapperions avec lui!
Las! Que sert? En retard! trop en retard!
32 PKtfACE.
Le soir s'est éclairci, voici le jour.
An soleil reluisent les armes;
Heaumes et hauberts jettent des flammes,
Et les écus aussi, si bien peints à fleurs,
Et les lances, et les gonfanons dorés,
L'Empereur clievauclie, plein de colère;
Tous les Français sont tristes, sont angoisseux;
Il n'en est pas un qui ne pleure à cliaudes larmes.
Il n'en est pas un qui ne tremble pour Roland.
Comme les montagnes sont hautes, énormes et ténébreuses! Comme les vallées sont profondes ! Comme les torrents sont
[rapides!
Far derrière, par devant, sonnent les trompettes de Charles Qui toutes répondent au cor de Roland.
L'Empereur chevauche, pl»>in de colère.
Les Français sont en grande fureur et tout angoisseux. Il n'en est pas un qui ne pleure et ne sanglote. Pas un qui ne prie Dieu de préserver Roland [bataille.
Jus(]u'à ce que, tous enseMd)le, ils arrivent sur le cham[: de Ah! C'est alors qu'avec Roliiiid ils frapperont de rudes coups! Mais, liélas! à quoi bon? Tout cela ne sert de rien ; Us ne [leuvcnt arriver à temps. En relard ! en retard!
Traduction en vers de M. Maurice Bouchor.
Avec angoisse, effort et grande peine, Roland, là-bns, sonne; chacun l'enlend.
L'empereur dit : « Ce cor a longue haleine 1 Roland m'appelle. » Et Gaucloii reprend : « Vous ap|ieler, lui, le brave, le grand, » Le merveilleux? Il a toujours aux lèvres, » Vous le savez, son terrible olifant, » El, tout un jour, il corne pour un lièvre. »
Roland se dit : « Les Français m'entendront. » Prenant son cor, il en sonue, farouche, En sonne encore, et sa tempe se rompt; Un flot de sang lui jaillit de la bouche... Naimes s'écrie : « Ah! cet appel vous touche I » Sire, un de nous a commis trahison : » Roland le dit par ce cor qu'il embouche. » Sire, en avant! Sauvez votre maison! »
Bien que la nuit tombe de la montagne,
Le roi des Francs fait sonner ses clairons.
Vite on reprend le dur chemin d'Espagne.
Les destriers sentent les éperons;
Et, dans les noirs dédiés, nos barons
Disent entre eux : « Amis, que vous en semble?
» S'il est vivant quand nous arriverons,
n Quels vaillants coups nous frapperons ensemble! »
Oui; mais vout-ils le retrouver vivant?
Nul ne le sait. L'angoisse les oppresse ; De larges pleurs, que séchera le vent, Mouillent leurs yeux sans que rien y paraisse. Ah! puisse Dieu l'aider en sa détresse, Avant qu'on soit là-bas! Si les païens Le blessaient, lui, par force ou par adresse, Sauverait-il uu seul d'entre les siens?
Hauts sont les monts, et ténébreux, et grands, Et les forêts y font un bruit immense. Hauts sont les monts; rapides, les torrents. Avec les sieas le roi Charles s'avance.
Tous, pour sauver le fier champion de France, Fout grande liàle : il n'est pas uu traînard; Tous ont vaillante épée et forte lance; Mais à quoi bon, s'ils arrivent Irop tard?
Traduction assonancée de Petit de JuUeville.
Roland le comte, avec peine et tourment Et grand'doulcur, sonne Svtn olifant, Et de sa bouche clair en jaillit le sang. De son cerveau la tempe aussi se fend. Du cor qu'il tient le son fort loin yélend. Charles l'entend par les porges passant. Kaimcs l'ouït et l'écoutenl les Francs.
Ce dit le Roi : « C'est le cor de Roland. » N'en sonnerait s'il ne fût combattant. » Gane ré|iond : « Nul ne se bal pourtant. » Vous èlcs vieux, tout fleuri et tout blanc; » Par tel discours vous semblez un enfant. » Assez savez tout l'orgueil de Roland; » Et c'est merveille que Dieu le souffre tant. » 11 a pris Noples, vous ne le commandant.
» Pour un seul lièvre, un jour entier, cornant, » Devant ses pairs, il s'en va plaisanlanl! » Sous ciel n'est genl qui le provoque en champs I » Chevauchez donc! Pourquoi perdre le temps? » La grande terre est encor loin devant. »
Roland le comte a la bouche sanglante; De son cerveau il a rompu les tempes.
Sonne du cor, plein de douleur poignante ; Charles l'ouït, et ses Français l'entendent. « Ce cor, dit Charles, a l'iialeine puissante! »
PRÉFACE. 3a
« Rolaml, dit Naimes, que son angoisse est grande!
» Bataille y a, oui, sur ma conscience.
» Quelqu'un qui feint encore, a dû le vendre.
» Armez-vous, Sire, criez le cri de France,
» Et secourez votre maison vaillante!
» Entendez-vous que Roland se lamente? »
l.ors l'Empereur a fait sonner ses cors.
Français descendent; ils vont armer leurs corps;
Hauberts et heaumes, épée à garde d'or,
Riches écus, et grands épieu.v très forts.
Blancs, bleus, vermeils, flottent tous les drapeaux.
A cheval montent tous les bacons de l'ost,
Piquent en hâte, tant que durent les ports,
El chacun d'eux à l'autre dit ces mots :
« Puissions-nous voir Roland vivant encor!
» Auprès de lui nous frapperions grands coups! »
Qu'importe, hélas? car ils ont tardé trop!
Comme le jour, le soir est lumineux; Et les armures, au soleil, sont en feu; Hauberts et heaumes jettent grandes lueurs; Et ces écus, qui sont bien peints à fleurs, Ces gonfanons dorés, et ces épieux.
L'Empereur Charles chevauche avec fureur. Et les Français dolents et anxieux; Pas un n'y a qui ne verse des pleurs, Et pour Roland ne soit en très graod'pcur.
Hauts sont les monts et ténébreux et grands, Les vaux profonds, rapides les torrents. Les clairons sonnent, et derrière et devant; Répondent tous ensemble à l'olifant.
Charles clievauclie avec emporlemont-,
Et les Français, anxieux et dolents,
Vont pleurant tous et se désespérant
Et |)ri;int Dimi qu'il préserve Roland,
Tant (pi'ils aient pu venir ensemi)le au champ
Et, av^>c lui, frapper là bravement.
Qu'importe-t-il? C'est inutilement!
Ils tardent trop, ils n'y seront à temps!
J'ai eu SOUS les yeux les principales éditions critiques du texte de la Chanson de Roland.
Mais mon grand instrument de travail a été le texte donné par un illustre Allemand, Théodore MuUer.
Il a publié trois éditions de plus en plus améliorées du texte d'Oxford : la première en 1857, la deuxième en 1863, la troisième en 1878. Ces deux dernières sont justement devenues classiques dans toute l'Europe.
« Millier est l'homme du monde qui s'est le plus occupé de la Chanson de Roland », disait son émule, Léon Gautier. « C'est lui qui le premier a vu d'un œil net toutes les lacunes de la version d'Oxford et qui a tenté de les combler avec autant d'extraits empruntés aux textes de Venise, de Paris, de Versailles; c'est lui qui, le
premier, a corrigé, par centaines, les fautes évidentes de ce scribe médiocre et distrait auquel on doit le texte du manuscrit d'Oxford; c'est lui qui a remis sur leurs pieds cinq cents vers titubants ou boiteux. On ne lui sera jamais assez reconnaissant. »
Dans ma traduction, en même temps que j'ai suivi scrupuleusement le texte consacré d'Oxford, j'ai intercalé, — presque toujours d'après le vieux texte de Venise, et quelquefois d'après d'autres textes, — des passages qui comblaient des lacunes évidentes ou ajoutaient à l'effet esthétique.
Ces additions sont signalées aux lecteurs au fur et à mesure qu'elles se rencontrent. J'ai tâché d'éviter toutes celles qui n'auraient été que vains remplissages ou ornements de mauvais goût.
Il est arrivé à des éditeurs de la Chanson de Roland de ne pas assez laisser dans l'ombre de multiples variantes qui leur semblaient intéressantes et étaient insignifiantes. Certains érudits admirent trop indistinctement les vieux textes. Tout ce qui est archaïque leur semble
digne de devenir classique, et récleetisme de leur superstition ingénue compromet le culte dû à de réelles beautés.