‹ La Chanson de RolandChapitre 8 sur 68 · LE CONSEIL TENU A SARAGOSSE PAR LE ROI M.4RS1LE · texte numérisé non relu

LE CONSEIL TENU A SARAGOSSE PAR LE ROI M.4RS1LE

Notre grand roi, l'empereur Charlemagne", sept ans tout pleins est resté en Espagne, la conquérant des monts jusqu'à la mer.

1. « Carie magne » {Carolus magnus) ou « Charle magne » équivaut a Charles le grand. - Magne n'est plus usité que dans la désignation de la tour grande de Nîmes, dite toujours la tour magne.

Pas de château qui tienne devant lui; pas de cité qui demeure debout, hors Saragosse au haut de sa montagne.

Marsile y règne. Il n'adore pas Dieu; sert Mahomet et invoque Apollon'.

Mais le mal vient. Il ne s'en peut garder*.

1. « Apollin reclaniel. » Du moment où les Sarrasins n'élai'.'nl pas des chrétiens, on se les représentait comme étant à égal titre les adeptes des denx grandes religions qui avaient comballu le christianisme; et, par conséquent, on croyait que, non contenis de servir leur Mahomet, ils priaient Apollon à l'exemple des Grecs et des Homaios. Plus loin {couplet 224), quand lialisrant entrera en scène, le trouvère fera de lui la personnification du vieux monde païen, non moins que du monde musulman, soulevés dans un suprême effort contre le chef du monde chrétien.

De fait, les Malioniétans, pour n'être pas des chrétiens, ne sont ni des polylhéislcs, ni des idolâtres; car ils arfirment l'unité de Dieu, Créateur du ciel et de la terre, et l'immaléiialilé de l'Ksprit pur dont il est impie de se faire des images.

Au temps où nous reporte la Chanson de Roland, les Sarrasins, disciples de Mahomet, étaient le crand ennemi qui faisait trembler riùirope et mettait en péril la chrétienté, l'ar cela même, l'imagination populaire, qui si volontiers généralise, voyait dej. Mahomfetans.ei dfe^-5aitasins dans tous ceux qui n'étaient pas chrétiens et sujets de Charlemagne.

C'est Ih notammonl ce qui explique que la légende, se greffant sur l'histoire, ait converti en foules sarrasines les bandes de Basques qui, le 13 auùl 778, au moment où Charles revenait de son expédition en Espagne, surprirent son arrière-garde dans les gorges des Pyrénées et lui inlligorcnt un désastre où, au témoignage de l'historien contemporain Kginhard, périrent ju'squ'au dernier les Francs, parmi lesquels Roland, comte de la marche de Bretagne.

2. Dans les manuscrits, à la suite de la plupart des couplets, on trouve la mention MoiJLes uns ont tu là une espèce de hourra si-

Le roi païen, qui est à Saragosse, s'en est allé dans un verger, sous l'ombre, et s'est couché sur un perron de marbre.

Autour de lui sont plus de vingt mille hommes.

11 en appelle à ses ducs, à ses comtes :

« Oyez, seigneurs, quel malh«ur nous accable : Charle le Grand, roi de France la douce, en ce pays nous est venu confondre.

» Et plus d'armée qui l'affronte en bataille ; et plus de gens qui dispersent ses gens.

» Conseillez-moi, vous êtes mes lumières; préservez-moi de la mort, de la honte ! »

Il n'est païen qui réponde un seul mot, hors Blancandrin du château de Val-Fonde.

Blancandrin fut un païen des plus sages, bon

gnifiant Allons! ou En roule! D'aulres ont voulu que ces trois voyelles, rattachées au verbe àiuder, signifiassent Dieu nous aide! Francisque Michel et M. Duméril ont supposé que c'était une simple notation musicale. Léon Gautier incline à penser que c'est « une interjection analogue à notre ohé! » M. Gaston Paris, suivi par Petit de Julleville, voit dans cette exclamation un « véritable refrain ». L"inter|irétalion de M. Gaston Paris me parait la bonne. J'imagine qu'à la fin des couplets qu'il accompagnait de la vielle, espèce de violon rudimentaire, pour en accentuer la cadence, le jongleur modulait le cri Aoi; et les auditeurs reprenaient Aoi.

chevalier pour briller au combat, bon conseiller pour aider son seigneur.

Il dit au roi :

« Ne vous effrayez pas ; mais promettez au superbe empereur loyal service et fidèle amitié, avec présents d'ours, de lions, de chiens, sept cents chameaux, mille^utours déjà grands, et quatre cents mulets qui traîneront cinquante chars remplis d'or et d'argent. Voilà de quoi payer tous ses soldats...

«i Mais trop longtemps c'est ici guerroyer, lui direz-vous; rentrez en France^, à Aix. Je vous

1. On remarquera que l'auteur de la Chanson de Holand désigne le plus souvent par le mot France tout l'empire de Cliarlemagne comprenant, outre les territoires français, belges et hollandais, une partie de l'Espagne, de l'Italie, de la Suisse et de l'Allemjgne actuelle, si hien qu'Aix-la-Chapelle est une ville française, au même titre que Paris, et même à meilleur titre, étant la capitale.

D'autres fois, le poète use du mot France et du mol français, dans un sens limitatif, l'appliquant, à l'exclusion de la Flandre, de la Lorraine, de la Bourgogne, de l'Auvergne, du Poitou, de la Bretagne et de la Normandie, à celte partie de la France non niéii dionale qui formait le domaine royal, avant Philippe-Auguste. (Voir notamment les couplets 301 et 309.)

Il arrive au poète d'appeler la France terre major, la plus grande terre {voir le couplet 71 et le couplet 158), parce que lerres latines et terres germaines relevaient d'elle.

Dans le poème du Couronnement de Louis, qui, sous sa forme actuelle, date du douzième siècle, il est dit :

joindrai, vienne la Saint-Michel; et, me courbant sous la loi des chrétiens^ serai votre homme, en tout bien, tout honneur. »

» Même, s'il veut, donnez-lui des otages, ou dix, ou vingt, pour le mieux endormir.

T> Envoyons-lui les enfants de nos femmes... Dût-il périr, j'enverrai mon enfant...

» Mieux vaut encor qu'on leur coupe la tête, que s'il nous faut perdre biens et honneurs, et nous voir tous réduits à mendier. »

Il ajouta :

« J'en jure par ma droite, et par ma barbe aux poils longs et flottants : vous les verrez lever le camp en hâte, et s'en aller en France, leur pays, revoir leurs fiefs et leurs riches domaines.

Quand Dieu créa nonante et oeuf royaumes, Tout le meilleur il mit en douce France.

Le vieux trouvère ajoute :

Le premier roi que Dieu plaça en France, — Dut sa couronne à l'onction d'un ange. — Aussi le roi, ayant cette couronne, — A grands pays qui tous relèvent délie. — Ce sont d'abord Bavière et Allemagne; —puis, Normandie et Anjou et Bretagne, — Poitou, Gascogne et les bords de l'Espagne; — enfin Bourgogne et Lorraine, et Toscane. (Voir Li Coronemenz Loois : texte publié eo 1854 par Jonckbloët, et en 1888 par M. E. Langlois.)

» Charle, rentre dans son Aix-la-Chapelle, de Saint-Michel tiendra la f^rande fête'...

» Le jour fixé pourtant se passera sans que de nous on ait mot ni nouvelles.

» Le roi est fier; son cœur est implacable. De chaque otage il tranchera la tête.

» Mais il vaut niieux qu'ils y perdent leurs têtes, que perdre, nous, la claire et belle Espagne, et supporter tant de maux et soufFrances.

— » C'est ma fui vrai », murmurent les païens.

i. La « grani fêle » de Saint-.Micliel du Péril avait lien le 16 octobre.

On la célébrait même en Angleterre, tant alors était iiniverscllemenl populaire TArrhange à l'ciiée flamboyante.

Le Monl-Sainl-.Micliel-du-lVril-de-la-.Mer (Mons Sancli Micfuu'lis de ppricnlo maris), situé aux confina de la Normandie et de la Rretagne, était nn grand centre de pèlerinage.

Les écrits des onzii-me, douzième, IrvMzicme, «nialorzièmc, quinzième siècles nous nionirent les chrétiens de France allant en foule à ce château -abbaye dont les gigantesques murs de granit, debout au milieu de; (lots sur la crête d'un roc escarpé, ont été justement appelés la Merveille.

il se dressait comme un défi en face de l'Angleterre; et, lors de la gueiTO de Cent Ans, il sut tenir, quand tout cédîiit.

On devrait en faire une sorte de temple du patriotisme, consacré à Jeanne d'Arc, qui, dans saint Micli>!l du l'éril, l'antique saint de la France, vit l'inspirateur de sou œuvre de délivrance.

LE RESSENTIMENT. Rr,

l'ambassade sarrasine

Le roi Marsile a levé son conseil.

Il fait venir Clarin de Balaguer; Estramarin et son pair Eudropin ; et Priamon et Garlan le Barbu ; et Machiner et son oncle Maheu; et Joïmer et. Malbien d'outre-mer, et Blancandrin, pour leur donner ses ordres.

Ces dix païens étaient des plus félons :

— « Barons, dit-il, allez vers Charlemagne, qui est devant la ville de Cordoue.

» Portez en main des branches d'olivier, symbolisant paix et soumission.

» Si par votre art vous nous mettez d'accord, vous recevrez de moi or et argent, terres et fiefs, autant que vous voudrez.

— » C'est nous combler », lui dirent les païens \

Le roi Marsile a fini son conseil.

— « Or çà, dit-il, seigneurs, il faut partir : vous

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