LE CONCILIABULE SECRET
Dans son verger s'en est allé le roi.
Seuls l'ont suivi ses conseillers d'élite : c'est Blancandrin à la tête blanchie ; c'est Jurfaleu, son fils et héritier; c'est le cahfe, oncle et ami fidèle.
Blancandrin dit ;
« Appelez le Français : Il m'a donné sa foi pour notre cause. »
Le roi répond : « Amenez-le vous-même. »
Blancandrin part et emmène au verger Gane qu'il tient aux doigts par la main droite.
Lors fut tramée la trahison infâme.
Marsile dit :
« Beau sire Ganelon, je fus trop vif et léger avec vous, guand, par courroux, je voulus vous frapper.
» Je vous fais droit. Ces fourrures de martre, dont le bel or vaut plus de cinq cents livres, avant
demain seront sur vos épaules. Belle sera ma réparation. »
Gane répond :
« Je veux bien accepter. Qu'il plaise à Dieu de vous récompenser ! »
Marsile dit :
« Comte, tenez pour vrai que j'ai désir de beaucoup vous aimer.
» Me voudriez-vous parler de Charlemagne? Il est bien vieux ; il a fini son temps : je crois qu'il a deux cents ans, ou bien plus.
» En tant de lieux son corps s'est démené! Tant de grands coups ont frappé son écu! Il a réduit tant de rois à l'aumône! Quand sera-t-il lassé de guerroyer? »
Gane répond :
« Tel n'est pas Charlemagne. Pour qui le voit . et pour qui le connaît, il est bien sûr que c'est un vrai baron.
» Je ne puis tant le louer ni vanter que plus il n'ait d'honneur et de bonté.
» Qui peut conter l'éclat de sa valeur? De tels rayons de vertu Dieu l'éclairé que le quitter est plus dur que mourir. »
Le païen dit :
« Je suis émerveillé de ce grand roi tout chenu et tout blanc, qui, j'imagine, a plus de deux cents ans.
» Que de pays oii son corps a peiné! Que de grands coups de lance il a reçus! Quels riches rois il a faits mendiants ! Quand sera-t-il lassé de guerroyer? »
— « Il n'en sera jamais lassé, ditGane, tant que vivra son beau neveu Roland.
» Point n'est tel preux sous la chape du ciel.
» Très preux aussi est son cher Olivier ; preux sont les pairs, ces bien-aimés de Charle, qui ont sous eux vingt mille chevaliers.
» Ainsi gardé, Charle ne craint personne. »
Le roi reprend :
« Oui, vraiment, je l'admire, cet empereur qui . est vieux et chenu, et a, je crois, passé les deux cents ans.
» Partant de lieux il est allé vainqueur; a tant reçu de coups d'épée ou lance ; a surmonté, tué tant de grands rois ! Quand sera-t-il las de faire la guerre ? »
LA TRAHISON. Ii9
— « Certes jamais, tant que Roland vivra», dit Ganelon.
» Il n'a point son égal, de l'Occident jusque dans l'Orient.
» Preux est aussi son fidèle Olivier.
» Les douze pairs, qu'aime tant le roi Charle, font l'avant-garde avec vingt mille Francs; et Charle sûr ne craint homme qui vive. »
Marsile dit :
« Beau sire Ganelon, j'ai belle armée; îl n'en est de plus belle. Mes chevaliers sont bien quatre cent mille, prêts à lutter avec Charle et ses Francs. »
Mais Ganelon :
« Ne tentez pas le coup; vous y perdriez de£ milliers de vos gens.
» Pas de folie ! Montrez du savoir-faire.
» Il suffira d'envoyer vingt otages, et de donner au roi tant de trésors que les Français en soient émerveillés.
» De douce France il reprendra la route, derrière lui laissant l'arrière-garde, où son neveu Roland se trouvera, avec le brave et courtois Olivier.
» Tous deux sont morts si vous voulez m'en croire.
» Charle verra tomber son grand orgueil, et n'aura plus envie de vous combattre. »
Marsile alors :
« Beau sire Ganelon, par quel moyen Roland pourrai-je occire? »
Gane répond :
« Je vais vous l'expliquer ;
» Charle parti aux défilés de Cize', derrière lui sera l'arrière-garde, que guideront le superbe Roland et Olivier en qui tant il se fie. Leur corps sera de vingt mille Français. •
i. Cize (Cizre dans l'original), région confinant à Roncevaux.
Pour aller d'Espagne en France, on traversait d'abord les défilés de Roncevauï, qui sont sur le territoire espagnol, puis les défilés de Cize qui sont sur le territoire français.
Roncevaux est placé entre Pampelune et Saint-Jean-Pied-de-Port.
Au treizième siècle, des chroniqueurs espagnols, offusqués de la popularité qu'avaient acquise dans leur pays les légendes françaises à la gloire de Roland et de Charlennagne, imaginèrent de faire de dom Bernard de! Carpio le héros de Roncevaux où il aurait vaincu et tué Roland. li advint même qu'un monument fut érigé â Roncevaux en l'honneur du prétendu triomphateur espagnol. Mais, en 1794, les soldats de la Révolution, qui allaient en vainqueurs sur toutes les routes de TEurope, s'avisèrent de passer à Roncevaux, et ils démolirent le monument de mensonge.
» Lancez sur eux cent mille de vos gens, pour engager la première bataille.
» Les Francs, sans doute, y périront en nombre.
» Vous y serez vous-mêmes décimés. Mais livrez-leur un deuxième combat.
» Dans l'un ou l'autre il faut que Roland tombe. Vous aurez fait un très brillant fait d'armes, et n'aurez plus de guerre en votre vie.
» Oui, qui pourra faire que Roland meure, à l'empereur ôtera son bras droit.
» Adieu alors ses armées merveilleuses.
» N'assemblant plus toutes ces grandes forces, il laisserait France et monde en repos. »
Marsile saute au cou de Ganelon; l'embrasse et puis lui ouvre ses trésors.
lE PACTE INFAME
Marsile dit au comte Ganelon :
« Des bons propos il faut passer aux actea.
» Mort à Roland ! Jurez qu'il sera là ; et de sa mort je me porte garant. »
— « Qu'il en soit donc selon votre plaisir! dit Ganelon. Je vous jure ma foi, sur mon épée où sont saintes reliques. »
Du noir forfait le pacte est consommé.
Un grand fauteuil en ivoire était là.
Marsile fait apporter le saint livre, qui sert de Bible aux Sarrasins d'Espagne : C'est de Mahom et Tervagant* la loi.
i. Tervagant était une idole des vieux peuples barbares. Selon Paulin Paris, c'était soit une divinité Scandinave, soit une divinité gauloise.
Dans sa Fiancée du roi de Garbe, La Fontaine nomme cette idole :
•u Et reniant Mahom, Jupin et Tervagant, Avec maint autre dieu non moins extravagant. »
Ajouté i Apollon, l'idole des païens, et à Mahomet, l'idole des
Le roi le touche et prête son serment : Si Roland marche avec l'arrière -garde, il lancera sur lui toutes ses troupes; et, s'il se peut, Roland pour sûr mourra'.
Gane répond : « Puissions-nous aboutir ! »
Vient un païen, du nom de Valdabrun; c'est lui qui fut le parrain de Marsile, lorsque ce roi fut armé chevalier.
Gai et riant, il dit à Ganelon :
« J'ai belle épée. Il n'en est de meilleure. Dans la poignée sont bien mille écus d'or. Par amitié recevez-la, beau sire. Mais aidez-nous contre le preux Roland : qu'on le rencontre avec l'arrièregarde ! »
— « Ce sera fait », lui répond Ganelon.
Puis, à la joue, au menton, il se baisent.
Vient un païen qu'on nomme Climborin.
Gai et riant, il dit à Ganelon :
« Prenez mon heaume : on n'en vit de plus
Musulmaos, Tervagant complétait la trinité dés faux dieux des Sarrasins, aux yeux de l'auteur de Roland.
i, « F, se il poet, murrat i veiremeat. »
beau... Mais aidez-nous contre le preux Roland; donnez moyen de le couvrir d'opprobre ! »
— « Ce sera fait », lui répond Ganelon. Puis à la joue, à la bouche, ils se baisent.
Ensuite vient la reine Bramimonde.
— « Sire », dit-elle au comte, « je vous aime, puisque mon sire et ses gens tant vous prisent.
» Ces bracelets seront pour votre femme : tous deux sont d'or, de rubis, d'améthyste; ils valent plus que les trésors de Rome. Votre empereur n'en a pas de si riches. »
Gane les prend et les met dans sa botte.
Marsile fait venir son trésorier :
« Malduit, dit-il, les présents sont-ils prêts?»
Malduit répond :
« Beau sire, tout est prêt : sept cents chameaux chargés d'or et d'argent, et vingt beaux fils, les plus nobles qui soient. »
Marsile lient Ganelon par l'épaule :
« Baron », dit-il, vous êtes brave et sage. Par
cette loi qui pour vous est la bonne, gardez-vous bien de changer envers nous.
M Vous aurez part fort grande en mes richesses : à chaque année il vous sera fait don de dix mulets, chargés d'or d'Arabie.
» Je vous remets les clefs de Saragosse. Offrez pour moi ces trésors au roi Charle ; et que Roland soit à l'arrière-garde !
» Si je le trouve en quelque défilé, il trouvera en moi à qui parler. J'engagerai une bataille à mort. »
— « 11 m'est avis que je m'attarde trop », dit Ganelon... Et, chevauchant, il part.