‹ La chanson de Roland. Traduction nouv. et complète, rythmée conformément au texte roman, précédée de Roland et la belle Aude, prologue à La Chanson de Roland [par] Joseph FabreChapitre 28 sur 71 · Littéralement : « perdre du cuir et du poil · texte numérisé non relu

Littéralement : « perdre du cuir et du poil

Si'n deit hom perdre e del quir et del peil.

2. Vrai type du chevalier français, le brave Roland ajoute à la témérité un grain de vanité.

Ne nous exposons pas à être fliansonnés! Telle est l'idée qui se retrouve dans les discours de la plupart des héros de nos chansons de geste, y compris le grand Guillaume d'Orange. Et ils font des merveilles avec l'espoir qu'on ne les chantera que pour les glorifier.

Trouvères et jongleurs étaient une puissance, comme aujourd'hui la presse.

» D'ici, de là, ce n'est partout, au loin, que blancs hauberts et heaumes flamboyants.

» Nos Français vont faire rude rencontre.

» Il le savait, le traître Ganelon, lui qui nous fit choisir par l'empereur ! »

Roland répond : « Tais-toi donc, Olivier. C'est mon beau-père. Il n'en faut sonner mot. »

Sur un haut pic Olivier est monté.

De là il voit le royaume d'Espagne, et les païens en foule rassemblés.

Heaumes luisants d'or et de pierreries; écus, hauberts brillamment ciselés; épieux pointus et gonfanons au vent : son œil voit tout. Combien de bataillons ? ah ! ils sont tant qu'il ne peut les compter.

Il est troublé au dedans de lui-même ; tant bien que mal, descend de la hauteur; revient aux siens et leur raconte tout.

Olivier dit :

« J'ai vu tant de païens, que nul jamais n'en a plus vu sur terre.

» Leur avant-garde à vos yeux va paraître.

» Us sont bien là cent mille avec écus, heaumes lacés, cuirasses toutes blanches, lances en l'air et bruns épieux luisants.

» C'est la bataille, imminente, terrible, et sans merci, comme il n'en fut jamais.

» Seigneurs français, Dieu vous donne courage! Au poste, tous, pour n'être pas vaincus ! »

Et les Français : « Maudit qui s'enfuira ! Pas un ne va vous manquer pour mourir. »

lE PRUDENT OLIVIER ET LE FIER ROLAND

Olivier dit :

« Les païens sont en force ; et nos Français sont en bien petit nombre.

» Ami Roland, sonnez de votre cor !

» Charle, entendant, ramènera l'armée. »

Roland répond :

« Ce serait être fou; et je perdrais ma gloire en douce France.

» Ma Durandal va frapper de grands coups; son fer sera sanglant jusqu'à la garde. Sanglante aussi jusqu'à l'or du pommeau seral'épée en toute main française.

» C'est leur malheur qui les mène en ces gorges; tous, je le jure, ils sont jugés à mort. »

— «Ami Roland, sonnez votre olifant!

» Charle entendant ramènera l'armée ; roi et barons viendront nous secourir. »

Roland répond :

ir>6 LA CHANSON DE ROLAND.

« Non certe, à Dieu ne plaise que mes parents pour moi encourent blâme; que douce France ait pour moi à rougir !

» Mieux vaut frapper grands coups de Durandal, ma bonne épée, que j'ai ceinte au côté. Vous allez voir son fer ensanglanté.

» Ces félons sont rassemblés pour leur perte ; tous, je le jure, à ta mort sont voués. »

— « Ami Roland, sonnez votre olifant !

» Si l'empereur, qui par les monts chevauche, l'entend sonner, les Français reviendront. »

Roland répond :

« Non certe... A Dieu ne plaise qu'homme vivant puisse dire jamais : « Pour ces païens Roland sonne du cor, »

» Jamais les miens n'entendront tel reproche.

» Quand je serai dans la grande bataille, je frapperai sept cents et mille coups, et vous verrez saigner ma Durandal.

» Bons sont nos Francs; ils frapperont en braves. Rien n'ôterales païens à la mort. »

— « Je ne vois pas que l'on pût vous blâmer, dit Olivier; j'ai vu les Sarrasins : vallées et monts

en sont tout inondés ; leur foule emplit et la lande et la plaine.

» Ces étrangers sont une immense armée. Que faire avec si faible compagnie ? »

Roland répond :

« Mon ardeur s'en augmente.

» Ne plaise à Dieu, à ses saints, à ses anges, que mon pays par moi perde sa gloire !

» Plutôt mourir que d'encourir la honte !

» Plus nous frappons, plus l'empereur nous aime. »

Roland est preux ; mais Olivier est sage.

Ils ont tous deux merveilleuse vaillance, et dès qu'ils sont à cheval, sous les armes, mourraient plutôt qu'esquiver le combat. Bons sont leurs cœurs et fières leurs paroles.

Mais les païens chevauchent avec rage...

— « Voyez un peu, Roland, dit Olivier. Ils sont tout près, et Charle est loin de nous.

» Si vous aviez daigné sonner du cor, il serait là; nous n'aurions pas dommage.

» Levez les yeux vers ces noirs défilés. En quel deuil est la pauvre arrière-garde ! Ceux qui y sont n'iront pas dans une autre. »

— « Paix ! dit Roland ; c'est là nous faire outrage.

» Maudit qui porte au ventre un lâche cœur!

» Nous tiendrons pied fortement sur la place. De nous viendront et les coups et la mort. »

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