SAINT-CLOUD. — IMPRIUERIE BELIN FRERES
Pendant qu'il pousse la charme Dans le creux du sillon fumant.
Une dépouille est apparue Qui le saisit d'étonnement.
Ce sont des restes de cuirasse, Glaives rouilles, casques fendus, Crânes énormes d'une race Dont les enfants se sont perdas.
Le vent du soir passe et murmure, L'arbre frissonne au bord du champ; Les vieux débris, la vieille armure, Brillent aux flammes du couchant.
Il rêve, il sent couler ses larmes; A-t-il bien là devant les yeux Les grands squelettes et lea arme* De ceux qui furent ses aïeux?
ACTRAN.
Le moment me paraît bon pour livrer au public une version populaire de cette Chanson de Rolayid, qui est le poème du patriotisme.
C'est aux simples qui ont gardé le goût des vieux récits oii revivent des âmes candides, bonnes et fortes, que mon travail s'adresse.
ê PRÉFACB.
T. — L'Iliade française.
Il y a les épopées savantes, produit d'un art raffiné qui se complaît en inventions ingénieuses dont il n'est pas dupe, h' Enéide, la Divine Comédie, la Jérusalem délivrée, le Paradis perdu sont les plus remarquables.
Il y a les épopées populaires, produit d'un art spontané, où la naïveté domine. Ulliade en est le type incomparable. Immédiatement après elle il faut placer la Chanson de Roland.
Quand Voltaire prononçait que les Français n'ont pas la tête épique, il disait vrai de ses contemporains et de lui-même. Mais à son insu il calomniait nos ancêtres. Il ne connaissait pas tous ces poèmes héroïques que nos pères avaient semés par le monde et qui, imités ou traduits, furent accrédités en Europe jusqu'à la Renaissance, mais ensuite ont été si oubliés que La Harpe et Nisard, les deux grands classiques de la critique française, n'ont même pas honoré d'une mention le poème où nous reconnaissons la merveille littéraire du moyen âge.
Notre Iliade a son Achille et son Patrocle dans les deux amis, le bouillant Roland et le sage Olivier; son Agamemnon dans Charlemagne; son Nestor dans le duc Naime. Elle a eu ses aèdes dans les jongleurs qu'applaudissaient tour à tour l'aristocratie des châteaux et la plèbe des places publiques.
Tout comme l'œuvre d'Homère fut précédée de chants populaires qui disaient la chute de Troie, le héros des Thermopyles françaises, avant de devenir le sujet d'un grand poème, défraya des cantilènes où on contait son histoire ; et, tout comme il se trouva un Wolf pour imaginer que l'Iliade était une compilation de vieux chants héroïques, il s'est trouvé des' critiques (victorieusement réfutés par un grand philologue', M. Paul Meyer) qui, pendant quelque temps, ont cru que la Chanson de Roland était une juxtaposition de vieilles cantilènes.
A l'auteur de la Chanson de Roluid on peut adresser les deux mêmes reprochas qu'a encourus l'auteur de l'Iliade, savoir de trop se complaire aux récits de coups d'épée et d'avoir
un souci insuffisant de la couleur locale en ce
qui concerne les ennemis qu'il oppose à ses héros.
Enfin, de même qu'il n'est pas sûr qu'Homère ait composé l'Iliade, il est douteux que Théroulde, à qui on l'attribue, soit l'auteur de la Chanson de Roland.
D'où était du moins cet auteur? De Normandie, disent Genin et Léon Gautier. De Paris, dit M. Gaston Paris. Oui, ou tout au moins de l'Ile-de-France, dit Fœrster. De fait, diverses provinces se le disputent, comme diverses villes se disputaient Homère.
Certes, comme psychologie et comme poésie, la Chanson de Roland est bien inférieure à l'Iliade, dont elle n'a ni les inventions, ni les analyses, ni les peintures, ni les comparaisons, ni les paroles de feu; mais elle l'emporte du côté de l'élévation morale. Là le style est plus beau; ici les âmes sont plus belles. La mort de Roland atteint à un degré de sublime auquel ne s'est jamais élevé Homère.
De même que les enfants de la Grèce étaient nourris de VIliade, les enfants de France devraient être nourris de Rolaîid, mis à leur portée dans un français moderne.
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Tant qu'il y aura des revanches nécessaires, ne craignons pas de rallumer le foyer oii s'alimenta la flamme guerrière des croisés.
IL — La Chanson de Roland, bréviaire du soldat français.
N'est-il pas le bréviaire naturel du soldat français, ce poème où tous les personnages, sauf Ganelon, le Judas du patriotisme, méritent qu'il soit dit : « Bons sont leurs cœurs et fières leurs paroles»; ce poème où est exaltée la « douce terre de France », et où est tracée cette esquisse du soldat patriote :
« Maudit qui porte au ventre un lâche cœur! — Plutôt mourir que d'encourir la honte.
» Pour son seigneur (lisez : le pays) on doit soufl'rir détresse; — bien supporter la faim, le froid, le chaud; — perdre son sang, ses membres et sa vie...
» Quand Roland voit s'apprêter le combat, — il se fait fier plus que tigre ou lion... — Telle valeur sied à un chevalier, — sur bon cheval portant de bonnes armes. — Qu'il soit ainsi
fort et fier en bataille! — Il ne vaut pas autrement trois deniers, — et doit aller, moine, dans un moutier, — le jour durant, pour nos péchés prier. »
Le poème d'Homère mis à part, il n'existe aucune œuvre qui, autant que Roland, vous fasse sentir l'ivresse et le frisson des combats.
De vieux textes nous montrent, à la bataille d'Hastings, le jongleur Taillefer et les soldats normands entonnant la chanson des vaincus de Roncevaux pour s'animer à la victoire, et transformant la complainte funèbre en hymne de triomphe.
ni. — Culte populaire dû à notre épopée nationale.
On n'imagine pas les services que pourrait rendre au patriotisme français la vulgarisation de notre épopée parmi les paysans, les ouvriers, les femmes et les enfants.
Aussi fictive que soit leur légende de Guillaume Tell, les Suisses en parlent avec une religieuse exaltation et demeurent attachés à tout
ihk.
PRÉFACE, i3
ce qui rappelle les vieilles luttes pour l'indépendance; les Espagnols réchauffent la fierté de leur race par de fréquentes commémorations des aventures martiales de leur Gid Campéador; les Allemands remplissent leurs œuvres poétiques et musicales d'évocations d'anciennes légendes où ils voient leur plus précieux patrimoine.
Cette passion des autres peuples pour les monuments des premières phases de leur vie nationale leur est un bienfait.
Imitons-les; et, pieux envers nos pères, allions au culte de la Révolution le culte de traditions chevaleresques qui ne sauraient nous ôter ni le sens, ni l'amour des innovations fécondes. Il y a une parenté spirituelle entre Roland, Jeanne d'Arc et Hoche. La vieille France et la France nouvelle fraternisent sur les sommets.
A quoi bon cette multiplicité d'exhumations archéologiques, de travaux historiques, de théories évolutionnistes, qui fut une des caractéristiques du dix-neuvième siècle, s'il ne devait en résulter un élargissement des esprits et des cœurs complétant et vivifiant, par des
leçons de choses, les enseignements abstraits de la raison?
La naïveté, la simplicité, l'enthousiasme des temps héroïques sont pour les âmes un air pur où il fait bon se baigner et dont le souffle rafraîchissant pourrait créer, dans cette société qui périt de ses divisions, un large courant de fraternité patriotique.
Les preux de la Chanson de Roland personnifient dans Gharlemagne la patrie terrestre et dans le Christ la patrie céleste. En même temps qu'ils sont avides d'exterminer le barbare et l'infidèle qui à leurs yeux ne font qu'un, ils se montrent prompts à tous les sacrifices pour le service de leur seigneur et de leur Dieu. Leur féroce intolérance est une tare du temps où ils vivent. Leur magnanimité est un exemple pour tous les temps. Appliquant la haute maxime « vivre non pour soi, mais pour autrui », ils sont grands, ils sont forts, ils sont frères.
Dans notre démocratie, la juste suppression des inégalités conventionnelles aboutirait à l'abaissement de toutes les supériorités de mérite et de vertu; au triomphe de l'irrévérence et de l'envie ; au relâchement des disci-
plines dont vivent familles, cités, États et armées; au déchaînement d'un égoïste individualisme; à l'impuissance pour toute action commune, grande et féconde, si nous laissions se perdre ces sentiments d'abnégation, de solidarité, de dévouement, de sacrifice, qui, à chaque page, apparaissent, avec un si séduisant éclat, comme l'âm^ du pays aimé et envié entre tous, « la douce France ».
IV. — Des beautés de la Ckanson de Roland et des services que sa vulgarisation pourrait rendre à notre littérature.
De même que nos consciences, notre littérature pourrait tirer un sérieux profit de la vulgarisation du vieux poème national. Rappelons-nous que les Niebelungen, mis à la portée de tous, ont rajeuni la littérature allemande en lui infusant un sang nouveau.
Trop nombreux et trop goûtés sont les acrobates de la plume, dénués du sens de la mesure, soucieux de frapper fort plutôt que de penser juste, prodigues d'imaginations tapageuses, noyés dans un flot perpétuel de descriptions
superflues, et remplaçant la vérité des sentiments par la parade des attitudes.
Ces professionnels de la copie, gonflés de mots et vides d'idées, se font les débitants de telle ou telle espèce d'articles selon les jeux de la mode, et, quels que soient leurs changementi 1 d'étiquette, abondent toujours en puérilités séniles dont une bourgeoisie veule fait ses délices.
Qui nous délivrera de cette écriture artiste, foncièrement artificielle, bigarrure des jargons les plus divers, tour à tour encanaillée ou raffinée, selon qu'elle vise les suffrages d'une foule grossière ou d'une élite blasée ?
A ces débordements d'obscénité, de déraison et de bavardage, où se délecte la badauderie des sots, n'y aurait-il pas lieu d'opposer l'image d'un art chaste, sensé et sobre?
Chaste, sensé et sobre est l'art de cette Chanson de Roland, faite de vérité et d'émotion, qui eut, au moyen âge, une popularité immense non seulement en France, mais aussi en Italie, en Espagne, en Angleterre, en Allemagne, dans les pays Scandinaves, parce que l'inspiration en était sincère, le fond universel
et la forme accessible à tous, serfs et seigneurs, paysannes et châtelaines.
Le peuple est fait pour goûter ce qu'il y a d'éternelle jeunesse dans cette poésie simple et passionnée, qui ne met en jeu que les sentiments les plus élémentaires de l'humanité et où tout est action, action glorifiant l'esprit de foi, de désintéressement, de sacrifice, l'amitié, le courage, l'honneur, le patriotisme.
L'instinct classique de la France des Descartes et des Pascal, des Corneille et des Racine, se reconnaît dans l'ordonnance du poème qui déroule avec une sévère unité le récit épique d'une glorieuse défaite glorieusement vengée ; dans la netteté des lignes ; dans la transparence de la forme; dans la plénitude constante de l'idée et du sentiment; dans la maîtrise avec laquelle sont développés certains épisodes où un heureux alliage de vie et d'harmonie aboutit à une éminente beauté. Le ton n'est ni banal ni criard. On sent toujours l'homme, jamais l'artiste; on ne voit pas l'auteur; on voit les choses. Rien ne vise à l'effet; et l'effet résulte de la parfaite adaptation du mot à la pensée, ferme, vigoureuse, grande.
Ah ! je sais bien, cela manque de ces fines nuances où triomphent les habiles ; de ces ingéniosités élégantes qui font se récrier les délicats. C'est une poésie fruste, primitive, d'allure raide et d'haleine courte. Mais combien robuste et touchante en sa mâle simplicité! Les personnages n'ont rien de complexe ; ils sont carrés, tout d'une pièce. Mais quelle intensité de passion, quelle puissance de volonté, quelle sève intérieure ! Nous sommes plus agités. Sommes-nous plus vivants? Quel peuple que celui qui, sans avoir les férocités de leur fanatisme guerrier et les intolérances de leur fanatisme religieux, aurait les nobles fiertés, les viriles énergies, la santé morale des Charlemagne, des Olivier et des Roland !
Rien là de cette galanterie qui affadit tant de nos vieux poèmes et qui est restée le poison de notre littérature. Roland expirant ne pense qu'à son pays, à son roi et à son Dieu; et c'est sans phrases que sa fiancée meurt de sa mort.