‹ La chanson de Roland. Traduction nouv. et complète, rythmée conformément au texte roman, précédée de Roland et la belle Aude, prologue à La Chanson de Roland [par] Joseph FabreChapitre 41 sur 71 · LES APPELS DU COB · texte numérisé non relu

LES APPELS DU COB

Comme Olivier cherchait noise à Roland, Turpin avait entendu la dispute.

Piquant des deux de ses éperons d'or, il les aborde et se met à gronder :

« Sire Roland, et vous, sire Olivier, veuillez, pour Dieu, ne pas vous quereller!

» Votre olifant ne peut plus nous sauver.

» C'est bon pourtant que vous sonniez du cor.

» Que le roi vienne : il pourra nous venger; et les païens n'auront pas gai retour.

» Quand nos Français auront mis pied à terre, et nous verront morts et coupés en pièces, ils nous prendront sur des chevaux de somme, en douce France, allongés dans des bières.

» Et là, pleures avec deuil et pitié, puis mis sous terre aux parvis des moutiers, nous dormirons. Ni loups, ni porcs, ni chiens, de notre chair ne feront leur pâture. »

— « Vous dites bien, sire, » répond Roland.

iE DÉSASTRE. 207

Roland met donc l'olifant à ses lèvres ; l'ajuste, ferme et sonne à pleins poumons.

Hauts sont les monts ; et le son va très loin. L'écho répond à plus de trente lieues.

Charle l'entend; ses compagnons l'entendent.

« Ah! dit le roi, pos gens livrent bataille! »

Mais Ganelon parle à l'encontre, et dit :

— c( D'une autre bouche on dirait : C'est mensonge. »

Avec effort, grande peine et douleur, le preux Roland sonne son cor d'ivoire. Et de sa bouche a jailH le sang clair; et de son front la tempe s'est rompue.

Mais combien loin porte le son du cor!

Charle l'entend qui passe aux défilés; Naime l'entend; tous les Français l'entendent.

— « Oui, dit le roi, c'est le cor de Roland. Il n'en sonna jamais qu'à la bataille. »

Ganelon dit :

'.<■ La bataille! Allons donc! Vous, un vieillard, tout fleuri et tout blanc, par tels propos vous semblez un enfant.

» Ignorez-vous tout l'orgueil de Roland?

» On est surpris que Dieu le souffre tant. N'at-il pas pris Noples sans votre aveu ' ?

» Les Sarrasins sortirent de la ville pour résister au bon vassal Roland.

» De son épée le tranchant les tua*; et puis Roland, pour qu'il n'y parût rien, fit k grande eau laver le pré sanglant.

» Il va cornant tout le jour pour un lièvre.

» Sans doute il rit et joue avec ses pairs.

» Qui, sous le ciel, l'oserait provoquer?

» Chevauchez donc. Pourquoi vous arrêter? La grande terre est bien loin devant nous. »

Le preux Roland a la bouche sanglante ; et de son front les tempes sont rompues.

Il corne encore avec peine et douleur.

1. D'après les vieux récits, à un moment où Charlemagne le voulait près de lui pour livrer une grande bataille contre les Sarrasins, Roland s'échappa de l'armée en compagnie des autres pairs, pour aller prendre Nc^jiles qui était une ville d'Espagne. 11 s'ea empara, et mit à mort le roi, quoiqu'il sût que sa vie était chère à Charlemagne. L'empereur s'aperçut de la double désobéissance de son neveu, malgré tous ses efforts pour cac'ner son escapade et pour effacer la trace du sang qu'il avait eu le tort de répandre. Courroucé, il souffleta Roland avec son gant.

2. « Il les occit à s'espée tranchant » (manuscrit de Paris).

Charle l'entend ; tous les Français l'entendent.

— a Ah! dit le roi, ce cor a longue haleine! »

— « Roland, dit Naime, à coup sûr est en peine. On a bataille, en mon âme et conscience. Traître est celui qui veut donner le change.

» Sire, armez-vous; criez le cri de France; et secourez votre noble maison.

» N'oyez-vous pas la plainte de Roland? »

aïO tA CHANSON DE ROLAND.

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