EN ROUTE POUR SECOURIR ROLAND
L'empereur-roi fait sonner tous ses cors. Francs, pied à terre! On s'arme avec hauberts, heaumes luisants, épées à garde d'or, riches écus, grandes et fortes lances, et gonfanons blancs et bleus et vermeils.
Puis, les barons, montés sur leurs chevaux, vont au galop le long des défilés.
Ils vont, disant chacun à son voisin :
« Puissions-nous voir Roland vivant encore I Quels rudes coups nous frapperons ensemble ! »
Mais à quoi bon? Ils seront là trop tard.
Le soir est clair, on dirait le plein jour.
Et au soleil les armures reluisent. Heaumes, hauberts, écus bien peints à fleurs^ lances pointues et gonfanons dorés dardent au loin de beaux rayons de flamme.
L'empereur-roi chevauche avec colère.
Tout angoissés et dolents sont les cœurs. Pas un Français qui durement ne pleure ; pas un qui n'ait grande peur pour Roland.
Cependant Charle a fait arrêter Gane et l'a livré aux gens de sa cuisine.
Ayant mandé le maître queux Bégon :
« Gardez-moi bien, a-t-il dit, ce félon, qui a trahi et vendu ma maison. »
Bégon le prend et déchaîne à ses trousses cent marmitons, des meilleurs et des pires, qui, poils sur poils, lui arrachent la barbe.
Chacun le bat de quatre coups de poing ; puis fait jouer le bâton et la verge.
Autour du cou on lui passe une chaîne. Et, mis aux fers comme serait un ours, il est jeté sur un cheval de charge.
C'est leur jouet qu'ils devront rendre à Charles
1. La correction grotesque par laquelle Charlemagne humilie l'orgneilleux Ganelon, en attendant son jugement, introduit une note presque comique qui tranche avec la tenue très sévère de leaserable du poème qu'égaient tout au plus, ici et là, quelques pointes de saine jovialité, en particulier quand Turpin est en scène.
Délicate inspiration du trouvère! Le morceau qui dit la dégradation infligée au chevalier félon est en auel^ue sorte encastré dans
Hauts sont les monts, et ténébreux et grands; profonds les vaux, rapides les torrents.
A l'olifant tous les clairons répondent, qui vont sonnant et derrière et devant.
L'empereur-roi chevauche avec furie.
Les Français sont dolents et courroucés; il n'en est pas qui ne pleure et lamente ; il n'en est pas qui ne prie pour Roland.
Qu'il vive au moins jusqu'à ce qu'ils arrivent! Quand ils seront sur le champ de bataille, ah! comme ils vont bien frapper tous ensemble!
Mais à quoi bon? C'est en vain qu'ils s'empressent. Ils sont trop loin; ils seront là trop tard.
une série de strophes syraphoniques qui disent la grande chevauchée des chevaliers fidèles, courant au secours de Roland.
Le couplet 162 et le précédent sont la traduction d'une tirade composée de vers qui ont tous même assonance et qui, par suite, ne constituent qu'un couplet, dans le texte original.
Il est manifeste que la dualité du développement et du ton justifie la division en deux couplets pour laquelle je me suis décidé.
Cinq ou six fois, au cours de ma traduction, j'ai été amené, comme ici, à diviser en deux couplets une tirade où je trouvais deux développements distincts.
En cela j'ai été fidèle à l'esprit du vieux poème où, presque toujours, chaque couplet a pour objet un développement unique et d'un tel relief qu'il pourrait fournir un sujet de tableau.
Charle chevauche avec emportement. Sur sa cuirasse ondoie sa barbe blanche.
Les preux de France à franc étrier galopent. Tous sont dolents ; tous ont la rage au cœur.
Là-bas, Roland tient tête aux Sarrasins ; Roland se bat. Eux ne sont pas là-bas !
Restera-t-il une âme qui réchappe, si, par malheur, Rcland tombe blessé?
Dieu ! près de lui restent seuls soixante hommes. Mais ils sont tels que roi ni capitaine n'eut meilleurs preux jamais à son service.
LE VRAI CHEVALIEB
Jetant les yeux sur les monts, sur les landes, Roland ne voit que Francs étendus morts; et il les pleure en noble chevalier :
« Seigneurs barons, Dieu ait pitié de vous ! Qu'en paradis il reçoive vos âmes! Qu'en saintes fleurs il leur donne repos !
» Non, je ne vis jamais meilleurs guerriers.
» Combien longtemps vous m'avez tous servi ! Quels grands pays vous conquîtes à Charle ! Ah! devait-il pour tels maux vous nourrir?
» Terre de France, bien doux pays vous êtes; mais aujourd'hui quel terrible désastre vient vous ravir tant d'hommes de haut prix !
» Leur triste mort fait de vous un désert.
» Malheur à moi! Car c'est de par ma faute, barons français, que je vous vois mourir.
» Je ne vous puis ni sauver ni défendre.
» Que Dieu vous aide! Il ne trompa jamais.
» Frère Olivier, je ne vous faudrai pas. Vous me verrez succomber avec vous.
y> Je meurs de deuil si leur fer ne me tue.
» Allons, ami, frappons de nouveaux coups M »
Le preux Roland rentre dans la mêlée.
L'épée au poing, il va, frappant en brave ; partage en deux le preux Faldron du Puy, et après lui, vingt-quatre Sarrasins, les mieux prisés de tous les mécréants.
Homme jamais ne prit telle revanche.
Comme les cerfs s'enfuient devant les chiens, les mécréants s'enfuient devant Roland.
Turpin lui dit :
« Vous allez vraiment bien!
» Telle valeur sied à un chevalier, sur bon cheval portant de bonnes armes.
» Qu'il soit ainsi fort et fier en bataille!
» 11 ne vaut pas autrement trois deniers, et doit
1. Dans la dernière partie de ce couplet, j'ai joint au texte d'Oxford deux vers formés de ce que conliennenten plus les manuscrits de Paris, Lyon, Cambridge, Versailles, et le second manuscrit de Venise, qui, ici, concordent ensemble.
aller, moine, dans un moutier, le jour durant, pour nos péchés prier. »
Roland répond :
« Frappez, pas de quartier! »
Les chevaliers renouvellent leurs coups. Mais des chrétiens bien grande perte est faite.