TROIS FRANÇAIS CONTRE UNE ARMÉE
Roland est plein de douleur et de rage. Il court frappant dans l'épaisse mêlée.
Vingt mécréants tombent tués par lui.
Gautier s'applique à ne pas être en reste. Il en tue six; et Turpin en tue cinq.
Les païens crient :
« Ah! les maudits félons!
» Empêchons-les de repartir vivants.
» Honte sur qui ne fondra pas sur eux! Honte sur quiles laisserait s'enfuir! »
Et de partout des clameurs, des huées. Et de partout on tombe sur les Francs.
Le preux Roland est un noble guerrier; Gautier de l'Hum est un bon chevalier; et l'archevêque est un brave éprouvé. Aucun ne veut faire manque aux deux autre-; et chacun frappe au fort de la mêlée.
Que de païens! Ils sont bien mille à pied; et à clieval ils sont quarante mille, qui, par ma foi, n'osent plus approcher, lançant de loin lances, épieux pointus, flèches et dards, piques et javelots.
Aux premiers coups Gautier occis s'affaisse. .
Tout est fini : le vassal de Roland ne pourra plus l'aider de son épée.
Pendant qu'il râle et rend le dernier souffle, des souvenirs lui remontent au cœur. Son œil mi-clos revoit la douce France, sa femme aimée, ses chers petits enfants.
11 est navré, pensant qu'il meurt, hélas! et meurt sans voir les ennemis en fuite.
Quant à Turpin, son écu est percé, brisé son heaume, et sanglante sa tête.
Il a le corps blessé par quatre lances, qui ont rompu son haubert démaillé; et son cheval s'abat tué sous lui.
, Quelle pitié! L'archevêque €st à terre.
1. Pour ce coiipiet additionnel, je rne suis inspiré de divers textes.
Lorsque Turpin se sent jeté à terre, le cor|)s atteint de quatre coups de lance, il se redresse en un instant, le brave ; cherche des yeux Roland et court à lui.
— «: Roland, dit-il, je ne suis pas vaincu. Jamais, vivant, bon vassal ne se rend! »
Il met au clair son épée d'acier brun, nommée Almace, et fond dans la mêlée, où sans répit il frappe mille coups.
Ainsi l'a dit Charlemagne, bon juge.
Turpin de Reims ne fît grâce à personne; et l'empereur trouva autour de lui quatre cents morts, les uns coupés en deux, d'autres percés, d'autres décapités.
C'est rapporté dans la Geste, et conté par un témoin pour qui Dieu fit miracles... Ce narrateur est le baron saint Gilles. Il l'écrivit dans le moutier de Laon.
Qui ne le sait est ignorant des choses*.
1. Suivant la tradition, un seul combattant échappa à la grande tuerie de Roncevaux et put aller raconter le désastre de Charlemagne.
Voilà une parité, s'ajoutant à bien d'autres, entre l'histoire des héros de Roncevaux et l'histoire des héros des Thermopyles.
Cet heureux combattant était saint Gilles.
Je traduis, dans une chanson des premières années du quatorzième siècle, intitulée Hugues Cape/, 'quelques vers qui s'appliquent k Gilles et rappellent le fait :
« Quand le baron Hugues le rencontra, ce solitaire avait cent ans et plus.
» C'est du vivant du grand roi Charlemagne qu'il s'était fait ermite dans les bois.
» Il se trouvait au val de Roncevaux lorsque Roland et les pairs succombèrent... Et, quand il vit l'effroyable désastre, il fit le vœu que, s'il plaisait à Dieu de le sauver, par un prodige insigne, du fer mortel des païens malotrus, il irait vivre en reclus loin du monde.»
Saint Gilles fut très populaire et renommé pour ses miracles. On racontait notamment ceci. Cliarleniagne s'était laissé aller à commettre un gros péché qu'il avait à cœur de cacher à tout le monde et dont il ne voulut pas se confesser. Mais saint Gilles pénétra quel était ce péché. Il le connut par un parchemin tombé du ciel où il en trouva le détail tout écrit. Telles furent ses prières qu'en sa faveur Dieu voulut bien absoudre Charlemagne.
A l'exemple de l'auteur de Ho/and alléguant ici l'autorité de saint Gilles, témoin oculaire de l'événement, les trouvères ont toujours le souci de donner à leurs chanis un cachet d'authenticité :
« Un moine, appartenant au moutier saint Denis, mit au point ce récit et tira tout au clair, d'après un manuscrit qui avait bien cent ans. » (Chanson de Guillaume.)
« Point de mensonge ici; nul clerc n'y peut redire. » {Chanson de la prise d'Orange.)
u Tout dévot pèlerin qui se rend à Saint- Jacques peut y vérifier que cette histoire est vraie. » (Chanson d'Amy et Amile.)
« Seigneurs, notre chanson est exempte de fables. C'est pure vérité. » (Le Chevalier au Cygne.)
« Un joli jour d'avril, j'allai à Saint-Denis. Un moine m'y montra le livre des histoires. Je lus et consignai par écrit, avec soin, l'histoire dite au vrai de Berte et de Pépin qu'ont tant dénaturée de maladroits jongleurs. » (Derle aux grands pieds.)
« L'histoire en est au moutier saint Denis », telle est la référence qu'on retrouve le plus souvent dans les vieilles chansons de geste.
l'approche de charlemagne et la débandade des noirs
Le preux Roland se bat en gentilhomme. Mais tout suant et tout chaud est son corps. Puis, dans la tête il a mal et douleur : car, en cornant, il s'est rompu les tempes.
Encor veut-il voir si Charle viendra : il prend son cor et faiblement en sonne.
Charle l'entend. Il s'arrête et écoute :
« Seigneurs, dit-il, tout va bien mal pour nous ; nous allons perdre aujourd'hui mon neveu. Les faibles sons qu'il tire de son cor marquent qu'il n'a que peu d'instants à vivre.
» Pour être à temps, pressez vos destriers; faites sonner tous vos clairons ensemble! »
Lors les clairons, qui sont soixante mille, sonnent si haut que les monts en résonnent ; et la vallée répond à la montagne.
A ce grand bruit, les païens ne rient pas.
L'un dit à l'autre :
« Ah ! voilà Charlemagne.
» C'est l'empereur! Il revient sur ses pas. Du ceux de France on entend les trompettes.
» Charle arrivant, c'est pour nous la déroute.
» Roland vivant, c'est la guerre sans fin; c'est notre Espagne envahie et perdue. »
Lors, quatre cents des meilleurs de l'armée, la lance au poing, bien couverts de leurs heaumes, contre Roland s'unissent et s'élancent, pour lui livrer le plus terrible assaut.
En vérité le comte a fort à faire,
Le preux Roland voit venir l'avalanche; il en est fier, se sent fort et est prêt. Pas de recul, tant qu'il sera vivant.
Très fièrement campé sur Veillantif, qu'il pique bien de ses éperons d'or, il a fondu sur les masses païennes.
Avec lui va l'archevêque Turpin.
— «Ah ! sauvons-nous ! clament les Sarrasins. De ceux de France on entend les trompettes. Oyez, amis : l'empereur Charle arrive. 11 va venir, le grand roi des Français ! r>
Jamais Roland n'aima les gens couards, ou orgueilleux, ou de méchant vouloir. Nul chevalier ne lui plaît s'il n'est brave.
Apostrophant l'archevêque Turpin :
« Quoi! Vous à pied, moi je suis à cheval! En bon ami, je veux faire ici halte ; soit bien, soit mal, tout nous sera commun.
» Il n'est vivant qui me fît vous laisser!
» A ces païens rendons l'assaut ensemble. Entre vos mains Almace fait merveille. Illustrezla. Vive ma Durandal ! Aucune épée ne donne si bons coups. »
Turpin répond :
« Honte à qui bien ne îrappe :
» Charle revient qui saura nous venger. »
— « Funeste jour! disent les Sarrasins. Jour de malheur! Nous sommes nés maudits.
» Voilà tués nos seigneurs et nos pairs; et voici Charle avec sa grande armée !
» Oyez des Francs les trompettes qui sonnent, et le grand bruit que fait leur cri Monjoie.
» Le preux Roland est de si fier courage
qu'homme de chair n'en saurait triompher.
» Sans l'aborder, lançons des traits sur lui. »
Aussitôt dards et flèches empennées, épieux pointus, lances et javelots, pleuvent de loin sur le bon chevalier.
Ils ont troué son écu mis en pièces; ils ont rompu son haubert démaillé.
Mais dans son corps ils ne l'ont point atteint.
Pour Veillantif, en trente endroits blessé, il tombe mort sous Roland qui le monte.
Les Sarrasins pourtant tournent le dos, laissant Roland seul, à pied et debout.
Les Sarrasins s'enfuient, la peur au ventre.
— « Ah! disent-ils, Roland nous a vaincus; et l'empereur va bientôt reparaître.
» De son armée écoutez les trompettes!
» Attendre plus serait vouloir mourir. »
i. Extrait du manuscrit de Versailles. Cité par Millier dans son édition de 1878.