‹ La chanson de Roland. Traduction nouv. et complète, rythmée conformément au texte roman, précédée de Roland et la belle Aude, prologue à La Chanson de Roland [par] Joseph FabreChapitre 46 sur 71 · LA BENEDICTION DES CADAVRES · texte numérisé non relu

LA BENEDICTION DES CADAVRES

Les païens fuient, courroucés, pleins de rage, s'acheminant en hâte vers l'E-spagne,

Le preux Roland ne saurait les poursuivre. Son destrier Veillantif gît à terre. Bon gré, mal gré, il est resté à pied.

Il va aider Tarchevêque Turpin; tranche les lacs qui retiennent son heaume, et lui défait son blanc haubert léger ; puis en morceaux coupe son justaucorps, pour lui bander ses larges plaies béantes.

Contre son cœur il le presse avec force; et, doucement, l'étend sur l'herbe verte.

Lors, le priant d'un ton de voix bien tendre : . (( Ah! lui dit-il, donnez-m'en le congé, cher gentilhomme ; et tous ces compagnons, tous tant aimés et tous morts aujourd'hui, ne seront pas laissés à l'abandon.

» Je veux aller quérir leurs pauvres corps, les

reconnaître et vous les apporter, les déposant tout rangés devant vous. »

Turpin répond :

« Allez et revenez.

» Dieu soit béni I Le champ est vôtre et mien. »

Roland tout seul court le champ de bataille ; fouille la plaine et fouille la montagne...

Il trouve Yvon et son ami Yvore ; et puis Gérin et son ami Gérier; et puis Otto et le preux Déranger; et puis Samson et le fier Anséis, et puis le vieux Gérard de Roussillon, et puis enfin le Gascon Angelier.

L'un après l'autre il prend les dix barons ; il les apporte auprès de l'archevêque, et les dépose en rang à ses genoux.

Turpin ne peut se tenir de pleurer.

Levant sa main, il les bénit et dit :

« Nobles barons, vous eûtes du malheur...

» Au Paradis que Dieu mette vos âmes! Reposez-y parmi les saintes fleurs, environnés des rayons de sa gloire.

» Je meurs aussi, et j'en ai grande angoisse. Plus ne verrai le puissant empereur. »

Roland repart fouiller le champ funèbre ; trouve le corps d'Olivier son ami; contre son cœur le serre étroitement, et, comme il peut, retourne à l'archevêque.

Sur un écu, côte à côte des autres, bien doucement il couche le cher mort.

Turpin sur lui fait le signe de croix.

— « Je te bénis, dit-il, et je t'absous. » Alors les pleurs et la pitié redoublent.

— « Beau compagnon, dit Roland, cher ami, qui fûtes fils du bon comte Rénier, maître et seigneur de la terre de Gênes, vous n'irez plus aux champs pour Charlemagne...

» Epouvantail de la gent mécréante, et des chrétiens valeureux champion, bénin au juste et terrible au méchant, vous fûtes tel que, pour frapper grands coups, percer écus, briser hauberts et lances, aux braves gens donner sages conseils, garder les bons et terrasser les traîtres, en nul pays ne fut meilleur baron ! »

Roland voit donc gisant morts les dix pairs, et Olivier qu'il avait tant aimé...

A cette vue il s'attendrit et pleure ; et son visage est tout décoloré.

Tel est son deuil qu'il ne peut se tenir; bon gré mal gré, il tombe évanoui,

- « Pauvre baron! » murmure l'archevêque. ^

LÀ. MORT DE l'archevêque TURPHf

Quand Turpin voit Roland s'évanouir, il a douleur plus grande que jamais.

Tendant la main, il saisit l'olifant, pour s'en servir ainsi que d'une coupe.

A Roncevaux se trouve une eau courante : il veut aller en prendre pour Roland.

A petits pas il s'en va chancelant; il est si faible! il ne peut avancer... Avec son sang ses forces sont parties.

A peine a-t-ii parcouru un arpent, le cœur lui manque ; et il tombe en avant.

Il agonise, étranglé par la mort.

Pourtant Roland reprend la connaissance ; il se redresse...

Hélas! quelle douleur!

OÙ qu'il regarde, en amont, en aval, il voit les siens couchés sur l'herbe verte ; et puis là-bas, il aperçoit, gisant, le saint prélat, représentant de Dieu.

Turpin criait, les yeux levés en haut : « Mea culpa! C'est ma faute! ma faute! » et étendait vers le ciel ses mains jointes, priant que Dieu le prît en paradis...

Mort est Turpin, le serviteur de Charle^ qui, par grands coups d'épée et beaux sermons, fit aux païens une éternelle guerre.

Dieu lui octroie sa bénédiction !

Quand Roland voit que l'archevêque est mort, fl en éprouve une douleur si forte, qu'Olivier seul lui causa plus grand deuil.

Il dit des mots à vous fendre le cœur, et crie, oyant les clairons retentir :

« Chevauche, Charle! Ah, pourquoi tardes-tu? Ici les tiens ont peine et sont morts.

1. Couplet traduit d'après les textes du manuscrit de Venise et du manuscrit de Paris.

» Du moins Marsile est en pleine déroute. » Il nous paie cher! Pour chaque mort français, les Sarrasins en comptent plus de quinze. » Jamais de nous ne rougiront les nôtres. »

Le preux Roland voit l'archevêque à terre; il voit sortir de son corps les entrailles, et sur son front bouillonner sa cervelle.

Lors, lui croisant ses mains blanches et belles, sur la poitrine, entre les deux mamelles, il fait sa plainte, à la mode de France* :

« Preux chevalier de très noble lignée, je vous confie au Père tout-puissant, le glorieux seigneur du Paradis.

» Non, jamais Dieu ni la France n'auront un serviteur de volonté meilleure.

» Jamais, depuis le vieux temps des apôtres, on n'avait vu de prophète pareil, gardant la loi et ramenant les hommes...

1. « A la lei de sa tere. » Faire des regrets, c'est-à-dire honorer les morts par des plaintes et des éloges formant une sorte de raccourci d'oraison funèbre, était l'usage de France, usage dont il reste encore des traces dans certains pays du Midi, nolammen» dans la région pyrénéenne.

Olivier a eu tout à l'heure son regret; Turpia a ici le sien.

» Puisse votre âme, exemple de douleur, du paradis se voir ouvrir les portes ! »

Mort est Turpin, le serviteur de Charle, qui, par combats et belles oraisons, fut en tout temps notre bon champion.

Dieu le bénisse et lui donne pardon I

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