ROLAND ET SA DURANDAL
Roland sent bien que la mort le talonne.
Par grand effort il se remet sur pied. Sa vue se perd ; sa peau se décolore : il tient quand même.
Une roche était là.
Voulant briser sa bonne Durandal, Roland dix fois, de douleur, de colère, à rudes coups frappa la roche brune.
L'acier grinçait sans rompre ou s'ébrécher.
— « Sainte Marie, aidez-moi! dit Roland.
*» Ah! Durandal, bonne et si malheureuse! je vais mourir; vous n'aurez plus mes soins.
» J'ai en souci votre honneur, à cette heure oij il me faut me séparer de vous.
» J'ai avec vous tant gagné de batailles! J'ai
1. Ici il y a deux textes et deux sens possibles. Je les ai combinés ensemble, dans ce paragraphe et le suivant. En d'autres endroits, notamment dans les couplets 195 et 202, dans le récit de la mort de Turpin et dans le récit du grand deuil de Charlemagne, j'ai procédé de même. Quand s'offrent deux textes ne s'exciuant pas l'un l'autre et également plausibles, je traduis l'un et l'autre.
LE DÉSASTRS. 249
avec vous tant conquis de royaumes, que tient mon roi à la barbe chenue !
» Ne tombez pas aux mains de qui peut fuir, vous si longtemps au poing d'un bon vassal.
» Plus n'en aura de tel la libre France. »
Il frappe encor le perron de sardoine.
Mais l'acier crie sans rompre ou s'ébrécher...
Quand Roland vit l'épée toujours intacte, il se remit à la plaindre en lui-même :
« Ah! Durandal, que tu es claire et blanche! que tu reluis et flamboies au soleil !
» Le roi était dans les vaux de Maurienne quand Dieu, du ciel, lui manda par son ange de te donner à un bon capitaine.
» Lors le grand roi te mit à ma ceinture.
» Je lui conquis, par toi, Poitou et Maine ; je lui conquis et Anjou et Bretagne ; je lui conquis Provence et Aquitaine; je lui conquis la libre Normandie, la Lombardie et toute la Ramagne; je lui conquis la Pouille, la Calabre, et la Bourgogne et la terre d'Espagne; je lui conquis la Bavière et les Flandres, et la Hongrie et toute la Pologne...
» Par toi je fis Charle seigneur et maître et dans la Saxe et à Constantinople ; je lui conquis Irlande, Ecosse, Galles, et l'Angleterre, adjointe à son domaine...
» Oh! qu'avec toi j'en ai gagné de terres et de pays que tient le roi chenu !
y> Ah! j'ai pour toi bien pesante douleur.
» La mort, plutôt que de te laisser prendre!
» Dieu, épargnez telle honte à la France. »
Il frappe encor sur une roche grise dont il abat un énorme morceau.
Sans se briser ni rompre, l'épée grince, et rebondit vers le ciel avec force.
Roland voit bien qu'il ne peut la briser.
Tout doucement il la plaint en lui-même :
« Ah! Durandal, que tu es belle et sainte!
» Ton pommeau d'or contient tant de reliques, dent de saint Pierre et sang de saint Basile , cheveux qu'avait monseigneur saint Denis, tissu porté par la vierge Marie !
» Toi aux païens! Ce ne serait pas juste... Aux chrétiens seuls il sied de vous servir...
» Que de pays par vous conquis à Charle, pays
qui sont la force et la richesse de l'empereur à la barbe fleurie !
» Ah! qu'un couard jamais ne vous possède!...
» Bon seigneur Dieu, notre glorieux père, ne laissez pas honnir la douce France M »
1. Au couplet 205, I^oland dit vous à Durandal; au couplet 2U6 il lui dit tu; au couplet 207 il continue d'abord à dire (u, et à la fin, il dit vous. Exquis alliage de tendresse et de révérence l
lA MORT DE ROLAND
Roland sent bien que la mort l'envahit, et du cerveau lui descend sur le cœur.
Il va courant se jeter sous un pin * . Et là, couché le flanc sur l'herbe Terte, posant sous lui son cor et son épée, vers les païens il tient tournée la tête.
S'il fait ainsi, c'est qu'il veut être sûr que le roi Charle et que tous les Français diront : « Le preux est mort en conquérant. »
Roland répète en frappant sa poitrine : « Mea culpa! Ma faute! c'est ma faute! » et tend son gant au ciel pour ses péchés.
Le gage offert témoigne que le preux est repentant et se soumet à Dieu.
1 . M. Camille JuUian dit, dans une lettre à M. Gaston Deschamps : « J'ai toujours cru que l'auteur de la Chanson de Roland a vu les lieux et fait le pieux pèlerinage du martyre de son héros. Or, vous avez été à Roncevaux, vous avez cherché le pin où Roland s'est appuyé, et vous n'avez rien vu. S'il n'y a pas de pins maintenant, je crois qu'il y en a eu, au onzième siècle. Je trouve çà et là d'assez nombreux documents mentionnant les bois sapinèdes et autres des Pyrénées (Bearn et pays Basque). Les Pyrénées portaient jadis, si je ne me trompe, le surnom de pinifertx, « fournies de pins » • « qua pinifertae stant Pyrenae vertices. «
(Voir le journal le Temps, 16 décembre 1900.)
LE DÉSASTRK. 253
Roland sent bien que son temps est fini...
Face à l'Espagne, au haut d'un pic aigu, il est gisant.
Sa main bat sa poitrine :
« Mea culpa! Pardonne-moi, mon Dieu! Pardonne-moi, au nom de tes -vertus, tous mes péchés, les grands et les petits, que j'ai commis, dès l'heure où je fus né, jusqu'à ce jour où la mort me terrasse. »
Il tend vers Dieu le gant de sa main droite... Anges du ciel, descendez vers Roland!...
Près de Roland sont descendus les anges.
Le preux Roland est gisant sous un pin, et vers l'Espagne a tourné son visage.
11 lui revient nombreuses souvenances de tant de lieux dont il fît la conquête, de douce France et de ses chers parents, de son seigneur Charle qui l'a nourri.
Ron gré mal gré, il en pleure et soupire.
Mais il le fait, sans se mettre en oubli, se confessant, criant à Dieu merci :
a Yrai père, ô toi qui ne trompas jamais, qui fis lever d'entre les morts Lazare, et qui sauvas Dais
2o4 LA CHANSON DE ROLAND.
niel des lions, sauve mon âme; ôtes-en tous périls pour les péchés que j'ai faits dans ma vie ! »
Il offre à Dieu le gant de sa main droite ; et de sa main saint Gabriel le prend.
■ Lors, sur son bras laissant tomber sa tête, il s'en alla, mains jointes, à sa fin...
Dieu près de lui envoie son chérubin et saint Michel-du-Péril-de-la-Mer.
Le chérubin, Michel et Gabriel, au paradis portent l'âme du comte.
Porté au ciel sur les ailes des anges, qui vont chantant les éternelles, joies, devant Jésus est déposé Roland*.