JOYEUSE CONTRE PRÉCIEUSE
Le jour avance, et la soirée arrive.
Voici l'émir et le roi en présence : leur forte voix les fait se reconnaître ; l'un crie Monjoie, et l'autre Précieuse.
S'entre-frappant sur leurs écus à fleurs, ils font assaut de rudes coups de lance...
L'écu brisé, le haubert démaillé, désarçonnés, leurs selles renversées, roi et émir tous deux tombent par terre; mais, aussitôt debout, ils se relèvent; et, plus ardents, dégainent leurs épées.
Rien ne peut plus arrêter ce combat; il doit finir par la mort d'un des deux.
C'est un grand preux certes que Charlemagne ; mais preux aussi et ne craignant personne est Baligant, l'émir de Babylone.
A grands éclairs leurs épées s'entre-croisent;
eX chaque écu reçoit des coups terribles.
Les deux boucliers sont bientôt mis en pièces...
Lors nu à nu, ils redoublent les coups. Sur leurs hauberts, sur leurs casques ils frappent. Des heaumes clairs sortent des étincelles.
Le combat dure... Il ne finira pas sans qu'un des deux ait avoué son tort.
Le païen dit :
« Charle, rentre en toi-même! Sois repentant: tu m'as tué mon fils ; et sans raison tu veux prendre mes terres. Deviens mon homme, et je te donne en fief tout ce pays jusques en Orient. »
Charle répond :
«Loin de moi telle honte! Paix ni amour ne sont dus aux païens. Mais crois et sers le Roi omnipotent; reçois la loi que Dieu nous a donnée; fais-toi chrétien, et nous serons amis. »
— « Tu me fais là un bien mauvais sermon, dit Baligant. Moi, me faire chrétien! Plutôt mourir du tranchant de l'épée * ! »
Et le combat a repris de plus belle.
L'émir était redoutablement fort.
1. Miex voil morir de l'espée qui tranche. Ce vers est du manuscrit de Paris.
Il asséna un si terrible coup sur l'acier brun du heaume impérial, qu'il le fendit, et, atteignit la tête. Le fer trancha des touffes de cheveux et arracha un grand lambeau de chair, qui était bien large comme la main.
L'os est à nu ; Charlemagne chancelle.
Il va tomber...
Lui vaincu, mis à mort!
Dieu le défend.
Descendant près de Charle, Gabriel dit : « 0 grand roi, que fais-tu? »
Quand Charle entend la sainte voix de l'ange, il sort d'angoisse; il ne craint plus la mort; il sent renaître et sa vie et ses forces ; frappe l'émir avec l'épée de France ; brise son heaume, où les pierreries brillent; lui fend le front; fait jaillir sa cervelle ; et met en deux, jusqu'à la barbe blanche, son fier visage...
Il est mort sans retour.
— « Monjoie! » crie Charle; et, content, il remonte sur son cheval que maintient le duc Naime.
Les païens fuient ; Dieu veut leur débandade ; et les Français ont tout ce qu'ils demandent.
Les païens fuient. Le seigneur Dieu le veut.
L'armée s'empresse à leur donner la chasse.
— « Vengez vos deuils, barons, dit Charlemagne ; assouvissez le désir de vos cœurs : car ce matin j'ai vu pleurer vos yeux. »
Les Français crient : « Sire, cela nous va. »
Tous de frapper les plus grands coups qu'ils peuvent.
Peu de païens échappent à la mort.
XÏII