‹ La chanson de Roland. Traduction nouv. et complète, rythmée conformément au texte roman, précédée de Roland et la belle Aude, prologue à La Chanson de Roland [par] Joseph FabreChapitre 64 sur 71 · LE RETOUR A AIX PAR BORDEAUX ET BLAYB · texte numérisé non relu

LE RETOUR A AIX PAR BORDEAUX ET BLAYB

Ea nuit passée, le jour clair apparaît.

Ayant garni les tours de Saragosse de chevaliers qui garderont la ville, l'empereur part, avec toute l'armée ; et Bramimonde est emmenée captive : mais il ne veut lui faire que du bien...

Joie et fierté font battre tous les coeurs.

Vainqueurs et forts, on traverse Narbonne*, et

1. Il n'était pas naturel de passer par Narbonne pour aller des Pyrénées à Bordeaux et à Blaye. Mais, comme la prise de Narbonne resta célèbre, le poète a peut-être tenu à la rattacher au retour de Charlemagne, sans d'ailleurs la raconter. Ce qui le ferait croire, c'est que le manuscrit de Venise donne, en cet endroit, un récit de la prise de Narbonne, heureusement renouvelé, au commencement du treizième siècle, par Bertrand de Bar-sur-Aube, dans sa chanson de geste, Aimeri de Narbonne. Cette chanson de geste a été publiée en 1887, d'après les manuscrits de Londres et de Paris, par M. Demaison. En 1845, elle avait été utilisée par Jubinal, dans sa nouvelle intitulée le Château de Dannemarie ; et c'est du récit de Jubinal que s'inspira Victor Hugo quand il écrivit, dans la Légende des siècles, son Aymerillot, poème infiniment supérieur à la, vieille chanson de geste, semée de beaux traits, mais beaucoup trop diffuse.

Charlemagne, empereur, à la barbe fleurie, Revient d'Espagne; il a le cœur triste, il s'écrie : « Roucevaux ! Roucevaux! O traître Gaueloa! »

puis Bordeaux, la cité de valeur, où sur l'autel du grand saint Séverin est déposé l'olifant, rempli

Car son neveu Holand est mort dans ce vallon...

Charle arrive au sommet des hautes Pyrénées. ^

Là, dans l'espace immense, il regarde en rêvant;

Et, sur une montagne, au loin et bien avant

Dans les terres, il voit une ville très forte.

Ceinte de murs avec deux tours à chaque porte...

« Mes enfants ! mes lions ! Saint Denis m'est témoin

» Que j'aurai celte ville avant d'aller plus loin! »

Le vieux Nayme frissonne à ce qu'il vient d'entendre :

« Alors achetez-la, car nul ne peut la prendre...

n Les preux sont harassés et du gite envieux

» Et je suis le moins las, moi qui suis le plus vieux... »

L'empereur offre IS'arbonne à chacun de ses capitaines; mais aucun ne veut se charger de la prendre.

Dans les raisons qu'il leur prête, Victor Hugo abuse des chevilles. C'est le faible de ce génie de faire alterner avec les superbes inspirations du poète le verbeux galimatias du rimeur.

« Nous mangions des souris, et, pour toutes ribottes, » Nous avons dévoré beaucoup de vieilles bottes... »

— » Mais qu'importe? Es-tu pas le grand aigle? — Un pigeon, » Un moineau, dit Eustache, un pinson dnns la haie.

» Roi, je me sauve au nid. Mes gens veulent leur paie;

» Or, je n'ai pas le sou; sur ce, pas un garçon

» Qui me fasse crédit d'un coup d'estramaçnn.

» Leurs yeux me donneront à peine une étincelle

» Par sequin qu'ils verront sortir de l'escarcelle...

» Le danger qu'on voyait tout rose, on le voit noir,

» On s'use, on se disloque, on finit par avoir

» La goutte aux reins, l'entorse aux pieds, aux mains l'ampoule;

» Si bien qu'e7a;i< parti vautour, on revient poule.

» Je désire un bonnet de nuit. Foin du cimier!

» J'ai tant de gloire, ô roi, que j'aspiVe au fumier... »

— M Tu rêves, dit le roi, comme un clerc de Sorbonne, » Faut-il donc tant songer pour accepter Narbonne? »

Le joli anachronisme que cette Sorbonne, introduite ici pour rimer avec Narbonne !

Suit une page magnifiquement grandiose et épique :

Ils refusèrent tous. Alors, levant la tête.

Se dressant tout debout sur ses grands étriers,

d'or. Les pèlerins qui vont là l'y verront. En grands bateaux la Gironde franchie, on va à

Tirant sa large épée aux éclairs meurtriers,

Avec un ùpre accent plein de sourdes huées,

Pâle, efTrayant, pareil à l'aigle des nuées.

Terrassant du regard son camp épouvanté,

L'invincible empereur s'écria : « Lâcheté!

» G comtes paladins tombés dans ces vallées,

» G géants qu'on voyait debout dans les mêlées,

» Devant qui Salan même aurait crié merci,

» Olivier et Roland, que n'êtes-vous ici !

• Si vous étiez vivants, vous prendriez Narbonne,

» Paladins! vous, du moins, votre épée était bonne;

» Votre cœur était haut, vous ne marchandiez pas!

» Vous alliez en avant sans compter tous vos pas !

» O compaffnons couchés dans la tombe profonde,

» Si vous étiez vivants, nous prendrions le monde!

» Grand Dieu! que voulez-vous que je fasse à présent?

» Mes yeux cherchent en vain un brave an cœur puissant,

» Et vont, tout effrayés de nos immenses tâches,

« De ceux-là qui sont morts à ceux-ci qui sont lâches!

» Je ne sais point comment on porte des affronts!

» Je les jette à mes pieds; je n'en veux pas!... Barons,

» Vous qui m'avez suivi jusqu'à cette montagne,

» Normands, Lorrains, marquis des marches d'Allemagne*,

» Poitevins, Bourguignons, gens du pays Pisan,

» Bretons, Picards, Flamands, Français, allez-vous-en!

» Guerriers, allez-vous-en d'auprès de ma personne,

» Des camps où l'on entend mon noir clairon qui sonne.

» Rentrez dans vos logis, allez-vous-en chez vous,

» Allez-vous-en d'ici, car je vous chasse tous !

» Je ne veux plus de vous! retournez chez vos femme»!

» Allez vivre cachés, prudents, contents, infâmes!

» C'est ainsi qu'on arrive à l'âge d'un aïeul.

» Pour moi, j'assiégerai Narbonne à moi tout seul.

• Rnlez votis en, Bourguignon et François,

• Et Angevins, Flamens et Avalais,

» Et IJnnvyer, Poitevins et Mansoif, » Et Loherens, Bretons et Hurepois, '

• Cil de Berril et tos les Champenois,

• Je remenrai ici en Nerbonois.

» Cant vos venrés au pais li'Orlcnois,

• En dolce France lont droit en Loonois, » S'en vos demande où est Karlcs li roiSj

• Si respondés, por Den. seigneurs Francoit,

• Que lou laissastes d siège en Nerhonois. »

(CUanson (i'AiMiini de Narbo.nne.

Blaye, où on laisse Roland, et Olivier son noble compagnon, et l'archevêque aussi vaillant que sage.

n Je resle ici, rempli de joie et d'espérance !

» Et quand vous serez tous dans notre douce France,

» G vainqueurs des Saxons et des Aragonais,

» Quand vous vous chaufferez les pieds à vos chenets,

n Tournant le dos aux jours de guerres et d'alarmes,

» Si l'on vous dit, songeant à tous vos grands faits d'armes

» Qui remplirent longtemps la terre de terreur :

H Mais où donc avez-vous quitté votre empereur? »

» Vous répondrez, baissant les yeux vers la muraille:

« Nous nous sommes enfuis le jour d'une baiaille,

I) Si vile et si tremblants et d'un pas ei pressé

» Que nous ne savons plus où nous l'avons laissé ! »

Ainsi Charles de France, appelé Charlemagne,

Exarque de Ravenne, empereur d'Allemagne,

Parlait dans la montagne avec sa grande voix ;

Et les pâtres lointains, épars au fond des bois,

Croyaient en l'entendant que c'était le tonnerre.

Les barons consternés fixaient leurs yeux à terre.

Soudain, comme chacun demeurait interdit,

Un jeune homme bien fait sortit des rangs et dit :

« Que monsieur saint Denis garde le roi de France! »

L'empereur fut surpris de ce ton d'assurance.

Il regarda celui qui s'avançait, et vit.

Comme le roi Saùl lorsque apparut David,

Une espèce d'enfant au teint rose, aux mains blanches,

Que d'abord les soudards dont l'estoc bal les lianches

Prirent pour une fille habillée en gai^on,

Doux, frêle, confiant, serein, sans écusson

Et sans panache, ayant, sous ses habits de sergé.

L'air grave d'un gendarme et l'air froid d'une vierge.

« Toi, que veux-tu, dit Charles, et qu'est-ce qui t'émeut?»

— Il Je viens vous demander ce dont pas un ne veut : » L'honneur d'être, ô mon roi, si Dieu ne m'abandonne,

» L'homme dont on dira : « C'est lui qui prit Narbonne... »

— « Hé ! C'est Aymerillot, le petit compagnon ! >•

— « Aymerillot, reprit le roi, dis-nous ton nom. »

— « Aymeri. Je suis pauvre autant qu'un pauvre moine, » J'ai vingt ans, je n'ai poipt de paille et point d'avoine; p Je sais lire en latin, et je suis bachelier :

» Voilà tout, sire. Il plut au sort de m'oublier

» Lorsqu'il distribua les fiefs héréditaires.

» Deux liards couvriraient fort bien toutes mes terres,

» Mais tout le grand ciel bleu n'emplirait pas mon cœur :

Les trois barons, clos en de blancs cercueils, sont déposés dans l'église de Blaye, à Saint-Romain. Ils gisent là, les preux... Pour leur salut les litanies sont dites... Que tous les saints et Dieu leur fassent paix !

Et derechef, à travers monts et vaux, Charle chevauche. Il chevauche si bien que jusqu'à Aix il ne s'arrête plus.

Là il descend au perron du palais.

A peine est-il monté dans le palais, que, par message, il convoque ses juges, nobles de Saxe, et Bavière et Lorraine; nobles de Frise, Allemagne et Bourgogne ; et Poitevins, et Normands et Bretons ; et ceux de France, entre tous les plus sages.

La Haute Cour va juger Ganelon.

» J'entrerai dans Narbonne et je serai vainqueur.

» Après, je châtierai les railleurs, s'il en reste. »

Charles, plus rayonnant que l'archange céleste,

S'écria : k Tu seras, pour ce propos hautain,

» Aymeri de Narbonne et comte palatin!

» Et l'on te parlera d'une façon civile.

» Va, lils! )) — Le lendemain Aymeri prit la ville.

(Voir Légende des siècles. — Hetzel, éditeur.)

M. Gaston Paris pense que, dans le passage de la Chanson de Roland qui nous occupe, il s'agit non pas de la ville de Narbonne, mais d'un fleuve que passa l'armée, l'Adour probablement.

Selon M. Camille Jtillian, le trouvère a désigné ici, non la Narbonne de la région languedocienne, mais la Nirbonne du pays basque, actuellement appelée Arbonne et située à cinq kilomètres sud de Biarritz.

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