LIVRE SIXIÈME
C esl la loi du Christ rédempteur qu'il soit tiré sévère justice d'un traître. On l'écartèle avec des chevaux; on livre aux flammes son corps en lambeaux; et il arrive que là où se dispersent ses cendres, il ne croit plus d'herbe ; les arbres dépérissent ; toute semence jetée reste stérile.
C/ianson de Gibart de Roussillon {douzième siècle).
Pire est le traître que le larron... Dieu tient son arc tendu, et frappe là où il veut frapper, et fait le coup qu'il doit faire. Au payement, ils viennent tous : le trompeur et le Iromjié; Gain ainsi qu'Abel. Et les traîtres seront détruits ; et les trahis seront bien venus.
Pierre Cardinal {treizième siècle).
Vainement son orgueil l'a plongé dans un abîme d'ignominie et le livre à l'expiation suprême. Même tombé, ce superbe garde quelques rayons de sa splendeur première. Son visage est ravagé, et l'inquiétude siège sur ses joues flétries. Mais sous ses fiers sourcils brille un regard qui dit son intrépidité inflexible et son indomptable fierté. Tel un pin dont la tête a été excoriée par le feu du tonnerre. Son tronc, quoique nu, se dresse majestueux sur le sol calciné. Miltom.
L'empereur Charle est rentré de l'Espagne ; il
■vient à Aix, le meilleur lieu de France ; monte au
palais, et entre dans la salle.
Alors vers lui s'avance Aude la belle : « Où est Roland, Roland le capitaine, qui nn a juré de me prendre pour femme? »
Charle en est plein de douleur et d'angoisse ; pleure des yeux, tire sa barbe blanche.
— « Sœur, chère amie, tu demandes nouvelles d'un homme mort, dit-il; mais va, belle Aude, je saurai bien te remplacer Roland.
» A toi Louis, je ne te puis mieux dire ; Louis, mon fils, qui tiendra mes États. »
Aude répond :
« Ce propos m'est étrange.
» Ne plaise à Dieu, à ses saints, à ses anges, que, Roland mort, je reste encor vivante. »
Elle pâht et tombe aux pieds de Charle. La voilà morte. A Dieu aille son âme!
Les barons francs en pleurent et la plaignent.
Aude la belle est allée à sa fin.
Mais Charle croit qu'elle n'est que pâmée. Pris de pitié, il répand force larmes; lui prend les mains et la remet debout...
Sa tête, hélas! retombe sur l'épaule.
Aude est bien morte...
Et Charle qui le voit, autour du corps mande quatre comtesses.
Elle est portée en un moutier de nonnes.
Toute la nuit, jusqu'au jour on la veille ; puis, sous l'autel, bellement on l'enterre.
Moult grand honneur lui fut rendu par Charle*.
1. On remîirquera comme un écho de la mort de la belle Aude dans les poèmes bretons et anglo-normands sur Tristan et Yseult au douzième siècle :
Tristan n'est plus. Yseult s'écrie :
« Doux ami, quand je vous vois mort, — je n'ai droit ni pouvoir de vivre...
» Ni vous sans moi; ni moi sans vous! »
Auprès de lui elle se met; — elle l'embrasse et puis s'étend; — et aussitôt elle rend l'âme...
Gens, priez pour la blonde Yseult.
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