GANELON ET SES JUGES
L'empereur Charle est revenu à Aix.
Le traître Gane a été mis aux fers, dans la cité, en face du palais.
Là des valets le clouent à un poteau. Les mains liées par des courroies de cerf, il est battu à grands coups de bâtons et flagellé avec des nerfs de bœufs. De ses forfaits c'est le digne salaire...
Dans les douleurs il attend son procès.
Comme il est dit dans l'ancienne chronique, Charle manda les hommes de ses terres, qui, rassemblés dans la chapelle d'Aix, en un grand jour, jour de très belle fête, — c'était, dit-on, le jour de saint Silvestre, — du vil félon commencèrent le plaid...
Or donc, oyez ce qu'il advint de Gane, mis en justice et traîné devant Charle.
— « Seigneurs barons, dit le roi Charlemagne, jugez-moi Gane et donnez force au droit...
» M'ayant suivi dans ma guerre d'Espagne, il m'a ravi vingt mille de mes Francs, et mon neveu que vous ne verrez plus, et Olivier, le preux et le courtois. Il a trahi enfin les douze pairs. Et tout cela, pourquoi? Pour de l'argent. »
Gane répond, fier et la tête haute :
« Sois-je maudit si je nie ce qui est. Ce que j'ai fait, je n'en fais pas mystère.
» Roland m'avait fait tort en mon avoir et condamné à douleur et trépas.
» Lui voulant mal, j'ai pu vouloir sa mort.
» Mais que ce soit trahison, je le nie. »
Et tous de dire : « On en tiendra conseil. »
Devant le roi, Ganelon se tient droit, le corps gaillard, la face colorée. Qu'il fût loyal, on dirait un baron.
Il envisage et les Francs et ses juges, et ses parents qui sont trente avec lui; puis il s'écrie de sa voix la plus forte :
« Au nom de Dieu, barons, entendez-moi!
» Longtemps je fus dans l'armée près du roi, le servant bien, avec foi et amour...
» Mais, quand Roland se mit à me haïr, qu'il me choisit, pour souffrir et mourir, comme envoyé auprès du roi Marsile, pour me sauver j'eus recours à l'adresse.
» J'avais d'ailleurs déclaré défier le preux Ro-" land, Olivier, tous les pairs. Le roi l'ouït, et ses barons l'ouïrent.
» Vengeance, soit! Mais trahison! Non pas. »
Et tous de dire : « On ira en conseil. »
GRACE POUR GANELONI
Gane, aussitôt son procès commencé, a rassemblé trente de ses parents.
Il en est un que les autres écoutent; c'est Pinabel, du château de Sorence : il parle bien et par droites raisons ; puis, bon guerrier, fait respecter ses armes.
Gane lui dit :
« Je me confie à vous. Arrachez-moi à la mort, à la honte. »
Lors Pinabel :
« Oui, vous resterez sauf.
» Je suis votre homme ; et s'il est un Français, qui contre vous demande la potence, que l'empereur nous mette ensemble aux champs!
» L'épée au poing, je le démentirai. »
Le comte Gane à ses pieds lui rend grâce.
Au conseil sont Saxons et Bavarois; nombreux
Teutons et nombreux Allemands; Français, Normands, Poitevins, Bourguignons.
Les Auvergnats sont les mieux disposés ; et Pinabel les trouve favorables.
L'un dit à l'autre :
« Il faut en rester là...
» Trêve au procès! Faisons prière au roi que, cette fois, il fasse grâce à Gane, prêt à servir avec foi et amour.
» Roland est mort : on ne le verra plus... Argent ni or ne sauraient nous le rendre.
» Fou qui voudrait l'épreuve du combat. »
Et tous de dire : « Eh bien! nous l'accordons. »
Tous, hors Thierri, frère du duc Geoffroy.
Vers l'empereur s'en viennent ses barons.
— « Roi, disent-ils, nous venons vous prier de décider que Ganelon soit quitte, et puisse ainsi, avec foi et amour, comme jadis servir son empereur.
» Laissez-le vivre : il est homme si noble!
)) Roland est mort, on ne le verra plus ; tous les trésors ne sauraient nous le rendre. »
Le roi leur dit : « Vous êtes tous félons! »