‹ La chanson de Roland. Traduction nouv. et complète, rythmée conformément au texte roman, précédée de Roland et la belle Aude, prologue à La Chanson de Roland [par] Joseph FabreChapitre 9 sur 71 · U CONSEIL TENU A SÂRÂGOSSE PÂ.R LE ROI MÂRSILE · texte numérisé non relu

U CONSEIL TENU A SÂRÂGOSSE PÂ.R LE ROI MÂRSILE

Notre grand roi, l'empereur Charlemagne*, sept ans tout pleins est resté en Espagne, la conquérant des monts jusqu'à la mer.

l. «Carie magne» {Carolus magnus) ou « Charle magne » équi- ■vaut à Charles le grand. — Magne n'est plus usité que dans la désignation de la tour grande de Nimes, dite toujours la tour magne.

Pas de château qui tienne devant lui; pas de cité qui demeure debout, hors Saragosse au haut de sa montagne.

Marsile y règne. Il n'adore pas Dieu; sert Mahomet et invoque Apollon*.

Mais le mal vient. Une s'en peut garder*.

i. « Apollin reclamet. » Du moment où les Sarrasins n'étai'jnl pas des chrétiens, on se les représentait comme étant à égal titre les adeptes des deux f;randes religions qui avaient combattu le christianisme ; et, par conséquent, on croyait que, non contents de servir leur Mahomet, ils priaient Apollon à l'exemple deà Grecs et des Romains. Plus loin {couplet 224), quand Balisant entrera en scène, le trouvère fera de lui la personnification du vieux monde païen, non moins que du monde musulman, soulevés dans un suprême effort contre le chef du monde chrétien.

De fait, les Mahométans, pour n'être pas des chrétiens, ne sont ni des polythéistes, ni des idolâtres ; car ils affirment l'unité de Dieu, Créateur du ciel et de la terre, et l'immatérialité de l'Esprit pur dont il est impie de se faire des images.

Au temps où nous reporte la Chanson de Roland, les Sarrasins, disciples de Mahomet, étaient le grand ennemi qui faisait trembler l'Europe et mettait en péril la chrétienté. Par cela même, l'imagination populaire, qui si volontiers généralise, voyait des Mahométans et des Sarrasins dans tous ceux qui n'étaient pas chrétiens et sujets de Charlemagne.

C'est là notamment ce qui explique que la légende, se greffant sur l'histoire, ait converti en foules sarrasines les bandes de Basques qui, le 15 août 778, au moment où Charles revenait de son expédition en Espagne, surprirent son arrière-garde dans les gorges des Pyrénées et lui infligèrent un désastre où, an témoignage de l'historien contemporain Eginhard, périrent jusqu'au dernier les Francs, parmi lesquels Roland, comte de la marche de Bretagne.

2. Dans les manuscrits, à la suite de la plupart des couplets, on trouve la mention Aoi. Les uns ont vu là une espèce de hourra si-

Le toi païen, qui est à Saragosse, s'en est allé dans un verger, sous l'ombre, et s'est couché sur un perron de marbre.

Autour de lui sont plus de vingt mille hommes.

11 en appelle à ses ducs, à ses comtes :

« Oyez, seigneurs, quel malheur nous accable : Charle le Grand, roi de France la douce, en ce pays nous est venu confondre.

)) Et plus d'armée qui l'affronte en bataille ; et plus de gens qui dispersent ses gens.

» Conseillez-moi, vous êtes mes lumières ; préservez-moi de la mort, de la honte ! »

Il n'est païen qui réponde un seul mot, hors Blancandrin du château de Val-Fonde.

Blancandrin fut un païen des plus sages, bon

gniGaat Allons! ou En route! D'autres ont voulu que ces trois Toyelles, rattachées au verbe aïuder, signifiassent Dieu nous aide! Francisque Michel et M. Dumérilont supposé que c'était une simple notation musicale. Léon Gautier incline à penser que c'est « une interjection analogue à notre ohé! » M. Gaston Paris, suivi par Petit de Julleville, voit dans cette eiclamation un « véritable refrain ». L'interprétation de M. Gaston Paris me paraît la bonne. J'imagine qu'à la fin des couplets qu'il accompagnait de la vielle, espèce de violon rudimentaire, pour en accentuer la cadence, le jongleur modulait le cri Aoi; et les auditeurs reprenaient Aoi.

chevalier pour briller au combat, bon conseiller pour aider son seigneur.

Il dit au roi :

« Ne vous efFrayez pas ; mais promettez au superbe empereur loyal service et fidèle amitié, avec présents d'ours, de lions, de chiens, sept cents chameaux, mille autours déjà grands, et quatre cents mulets qui traîneront cinquante chars remplis d'or et d'argent. Voilà de quoi payer tous ses soldats...

« Mais trop longtemps c'est ici guerroyer, lui direz-vous; rentrez en France^, à Aix. Je vous

i. Oq remarquera que l'auteui de la Chanson de Roland désigne le plus souvent par le mot France tout l'empire de Charlemagne comprenant, outre les territoires français, belges et hollandais, une partie de l'Espagne, de l'Italie, de la Suisse et de l'Allemagne actuelle, si bien qu'Aix-la-Chapelle est une ville française, au même titre que Paris, et même à meilleur titre, étant la capitale.

D'autres fois, le poète use du mot France et du mol français, dans un sens limitatif, l'appliquant, à l'exclusion de la Flandre, de la Lorraine, de la Bourgogne, de l'Auvergne, du Poitou, de la Bretagne et de la Normandie, à celte partie de la France non méridionale qui formait le domaine royal, avant Philippe-Auguste. (Voir notamment les couplets 301 et 309.)

11 arrive au poète d'appeler la France terre major, la plus grande terre {voir le couplet 71 et le couplet 158), parce que terres latines et terres germaines relevaient d'elle.

Dans le poème du Couronnement de Louis, qui, sous sa forme actuelle, date du douzième siècle, il est dit :

joindrai, vienne la Saint-Michel; et^ me courbant sous lu loi des chrétiens, serai votre homme, en tout bien^ tout honneur. »

» Même, s'il veut, donnez-lui des otages, ou dix, ou vingt, pour le mieux endormir.

» Envoyons-lui les enfants de nus femmes... Dût-il périr, j'enverrai mon enfant...

» Mieux vaut encor qu'on leur coupe la tête, que s'il nous faut perdre biens et honneurs, et nous voir tous réduits à mendier. »

Il ajouta :

« J'en jure par ma droite, et par ma barbe aux poils longs et flottants : vous les verrez lever le camp en hâte, et s'en aller en France, leur pays, revoir leurs fiefs et leurs riches domaines.

Quand Dieu créa nonante et neuf royaumes, Tout le meilleur il mit en douce France.

Le ■vieui trouvère ajoute :

Le premier roi que Dieu plaça en France, — Dut sa couronne à l'onction d'un ange. — Aussi le roi, ayant cette couronne, — A grands pays qui tous relèvent d'elle. — Ce sont d'abord Bavière et Allemagne; — puis, Normandie et Anjou et Bretagne, — Poitou, Gascogne et les bords de l'Espagne; ^ enfin Bourgogne et Lorraine, et Toscane. (Voir Li Coronemenz Looïs : texte publié eo 18o4 par Jonckbïoët, et en 1888 par M. E. Langlois.)

» Charle, rentré dans son Aix-la-Chapelle, de Saint-Michel tiendra la grande fête'...

» Le jour fixé pourtant se passera sans que de nous on ait mot ni nouvelles.

» Le roi est fier; son cœur est implacable. De chaque otage il tranchera la tête.

» Mais il vaut mieux qu'ils y perdent leurs têtes, que perdre, nous, la claire et belle Espagne, et supporter tant de maux et souffrances.

— » C'est ma foi vrai », murmurent les paleos.

1. La « grant fête » de Saint-Michel du Péril avait iieu le 16 oetobre.

On la célébrait même en Angleterre, tant alors était universellement populaire l'Archange à l'épée flamboyante.

Le Mont-Saint-Michel-du-Péril-de-la-Mer {Mons Sancii Michaelis de periculo maris), situé aux confins de !a Normandie et de la Bretagne, était un grand centre de pèlerinage.

Les écrits des onzième, douzième, treizième, quatorzième, quinzième siècles nous montrent les chrétiens de France allant en foule à ce château -abbaye dont les gigantesques murs de granit, debout au milieu des flots sur ia crête d'un roc escarpé, ont été justement appelés la Merveille.

Il se dressait comme un défi en face de l'Angleterre; et, lors de la guerre de Cent Ans, il sut tenir, quand tout cédait.

On devrait en faire une sorte de temple du patriotisme, consacré à Jeanne d'Arc, qui, dans saint Michel du Péril, l'antique saint de la France, vit l'inspirateur de son œuvre de délivrance.

L AMBASSADE SARRASUŒ

Le roi Marsile a levé son conseil.

Il fait venir Clarin de Balaguer; Estramarin et son pair Eudropin ; et Priamon et Garlan le Barbu ; et Machiner et son oncle Maheu; et Joïmer et Malbien d'outre-mer, et Blancandrin, pour leur donner ses ordres.

Ces dix païens étaient des* plus félons :

— « Barons, dit-il, allez vers Charlemagne, qui est devant la ville de Cordoue.

» Portez en main des branches d'olivier, symbolisant paix et soumission.

» Si par votre art vous nous mettez d'accord, vous recevrez de moi or et argent, terres et fiefs, autant que vous voudrez.

— » C'est nous combler », lui dirent les païens*.

Le roi Marsile a fini son conseil.

— « Or çà, dit-il, seigneurs, il faut partir : vous

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