‹ La chanson de Roland: traduction nouvelle avec une introduction et des notesChapitre 11 sur 63 · TURPIN OU DU CLERGÉ. XLV · texte numérisé non relu

TURPIN OU DU CLERGÉ. XLV

Quelques années même après le concile de Mayence, les prélats avaient recommencé à conduire leurs vassaux à la guerre. L'évéque d'Albi, en 844, détruisit, à la tête des populations de son diocèse, les troupes qui l'avaient envahi. Les abbés de Saint-Quentin et de Saint-Ricquier périssaient dans cette même guerre (1). Rien de plus remarquable que le rôle attribué par une tradition, qui est historique, à saint Émilien, évéque de Nantes, qui vint détruire un corps de Sarrazins auprès de la ville d'Autun (2). Il est inutile de citer d'autres faits, puisque la coutume était générale, et se perpétua si bien, qu'à la bataille de Bouvines les exploits guerriers de l'évéque excitèrent plutôt l'ad^ miration que la surprise. Les ordres chevaleresques avaient continué et entretenu cette tradition.

La poésie s'inspira donc de l'histoire pour représenter les prélats sous cette forme. Ainsi, dans la geste des Lorrains, l'abbé de Saint-Amand veut jeter le fipoc pour venger la mort de Bégon. Turpin, le fameux, le faux Turpin (car il ne parait pas qu'il ait jamais existé), est le type le plus complet de ce genre de prélats, aussi bons prêtres que grands batailleurs :

Par granz batailles et par mult bels sermons^ Guntre païens fut tuz tans campiuns....

Des les Apostles ne fut on tel prophète Pur lei tenir et pur humes atraire.

Cependant, cent ans seulement après Charle-

(1) H. Martin^ tome 11^ pages 346 et 428.

(2) Notice sur saint Émilien, évéque de Nantes, par Tabbé Cahour. Nantes, 1859.

KLVI INTRODUCTION.

magne, certains prélats qui avaient porté les armes en ressentaient déjà des retnords et des scrupules. Francon, évèque de Liège, qui avait combattu de sa personne et avec succès contre les; Normands, ne crut pas qu'il lui fût permis de toucher les choses saintes avec des mains qui avaient répandu le sang des hommes. Il fit prier le Pape, et il en obtint d'ordonner deux de ses clercs pour remplir à sa place les fonctions épiscopales (1). Peu à peu, le type exclusivement clérical, celui du martyr, le type de saint Thomas de Cantorbéry, a fini par prendre le dessus, même dans Fimagination des peuples où saint Bernard a détrôné Turpin. C'est pourquoi ce personnage de Turpin, si cher à l'ancienne poésie française, nous parait aujourd'hui si extraordinaire; c'est pourquoi il était nécessaire de se reporter à l'époque de Charles Martel, pour rappeler que ce type est la reproduction aussi fidèle qu'intéressante d'une réalité historique.

CHARLEMAONfî OU DE LA ROYAUTE.

De même qu'on a représenté quelquefois Charlemagne comme un oppresseur de FÉglise, on a cherché aussi à lui ôter son caractère germanique pour en faire un empereur romain. C'est

(1) Fleury, Histoire ecclésiastique, livre uv, 39.

CHARLEMAGNE OU DK LA ROYAUTÉ. XLVll

encore une erreur. Lorsque les Franks placèrent TAustrasien Pépin sur le parvis, ce fut la royauté barbare qu'ils relevèrent. Malgré son titre impérial ,' malgré Torganisation officielle calquée sur celle de l'empire, Charlemagne reste essentiellement germanique (i).

Ce qu'il importe de contater, c'est que le Cbarlemâgne de la Chanson de Roland appartient aux mœurs barbares. Ce n'est ni un césar romain , ni un kbakan tartare. C'est un kœnig germanique, un pasteur du peuple, comme on appelle le roi dans le poème de Béowulf.

D'abord, le pouvoir royal, dans les idées des trouvères de cette époque, émane encore conditionnellement de la nation. Ainsi dans la chanson des Enfances Guillaume^ Louis le Débonnaire dit en recommandant son fils à Guillaume $iu Court Nez :

<t Geltd lainli mes ehastels et mes marches^ « Et ma corone^ se 11 François li laissent.

Telle était l'origine de l'autorité royale, mais cette autorité, depuis la conversion au christianisme, était rendue inviolable par le sacre. D'un autre côté, elle n'était pas absolue, et c'est là encore une condition favorable à l'épopée. « Charlemagne, disent les auteurs de V Histoire littéraire (2) au milieu de ses ducs et de ses comtes, n'est que le prési-

(1) Ozanam^ tome 11^ page 341.

(2) Tome XXII, page 744.

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