LES SENTIMENTS ET LES IDEES
Après avoir recherché à quelle source a été puisée l'inspiration de notre épopée et quels en sont les liens avec l'histoire, après avoir donné une idée de l'ensemble du cycle chevaleresque, nous allons essayer d'en déterminer le caractère «a point de vue des idées et des sentiments qui y sont exprimés. Nous laisserons, autant que possible, la parole à nos trouvères dans une série de citations empruntées à leurs meilleures productions.
Occupons-nous avant tout des rapports avec le monde surnaturel.
LE MEEVEILLEXJX.
Si le merveilleux n'est pas franchement fantastique et destiné au seul divertissement, il faut qu'il soit sérieux et qu'on y croie : ainsi les {éeries de l'Ârioste amusent, tandis que celles de la Henriade ne peuvent apporter au lecteur qu'un insurmon-
LXVI INTRODUCTION
table ennui. Le sérieux du merveilleux est peut-être le trait le plus caractéristique de l'épopée (1). Encore faut-il que ce merveilleux soit de l'ordre divin, et non pas du merveilleux humain, c'est-à-dire de la magie, quand même on supposerait que la croyance y est complète et générale. Du moment que l'action surnaturelle , au lieu d'être exercée pai? la Prt^videnfee bîl le freèliri, b'est-àdire par Dieu, appartient à des êtres qui ne sont pas envoyés de Dieu, mais armés d'une puissance jsuraatufdyie Àequifie fw des v&ies plus ou moHis illiiâtes^ en peni praduire des ^Bbts de téirenyp ou d'intérêt, maïs il Seait renohëer au caractère épique (â)a La ma^e à été^ noij^ le rappeUerdnâ bientôt^ une de6 eaii^ses dé décadence à& l'épopée dheval^^efiqile au joaeyen à^*
ÂttiAiit l'intervention du serein rabaissé le hé* lœ^ autant la ptroteetion divine le relève. Jainaie l'homme doiandonné à lui-même ne ë'élèvera^ BÉêJoae au point de vtte de l'art^ aux hauteurs qu'atteint le héros guidé et protégé pdr ht Previdënee, le héros qui est le complice de Dieu.
C'est là qu'est la grandeur. En tout cas, je le
(1) « Dans les œuvres des véritables poëtes épiques, rien n'est imaginaire, rien n*est arbitraire. Le merveilleux même que nous y voyons n'est qu'une décomposition, quelquefois une parodie de l'antique tradition religieuse. Ce n'est pas une inventioa du poCte. » (Mîckiévîcz, Les Slaves, tome t*', page 272.)
« U^ invenieurft Dfe 6oht pad les pt>ëteâ> rûél% les gênéfatidnëBéhi ils consacrent les plus diers souvenirs. »' {Hist. Utt. de la Fraume, toriie XXlt, page 270.)
te) Jb nl'ëcarte k>i d« î'c^iilidn dxpribi^ piff lé» é&vàiîié tmivè de VHistoire littéraire de la France, qui admettent le merveilleux, môfné infi&rieui*, pburtd que l'auditoire y croie, (tome XXÏI, p teS.J
ILE KiEÎRYfctLLfetJX. LXVn
i^pète, c'est la seule condition où puisse se produire la véritable épopée. Dans les poëmes de l'antiquité , les héros sont toujours guidés par la divinité, et lé plus souvent diétlx eiix-mèmes. Ce qui fait la grandeur de Rama, c'est l'incarnation de Yîslinou (1). Achille n'a pan plus ée fierté qu'Agadiemnon , il n'est pas plus htâte (|ttel Dlomèdè ; mais il est le fils de Thétii^. Ulysse est guidé phr Minerve. Il en est de même èii |îëiittùrêl et ëti ^ctilfrture, où le surnaturel e^t l'exj^^essâon la plis élevée de l'art (2)*
. J'ai déjà eu occasion de signaler l'intervention de Dieu en faveur de Charlemagne dans la Chanson de Roland. Olivier et Tliiërry sont aussi sauvés miraculeusement (3). Ce mervemeux se retrouve dans tous les poffii€» ftançais dtl ^nté sérieux. Contentons-nous d^ïndiquer îcî quelques-uns des passages où l'assistance divine se manifeste dans le^cycle semi-historique de Guillaume au Court Nez ^ dans la chroïiicjué riméê d'Antioché.
Dieu protégé YiVieiï dans tm terrible combâi ou il est déjà blessé :
Granz fu Testors, lon^ement a duré.
De pasmoison s'est Vivîens levé ; De son bliaut li ont les flans bendez, Efl tin chêval est Vlviens monté.
(i) Si le Ramayana et le. Maka-Barata d^assent quel(}uefois les limites du merveilleux sérieux, c'est dans les inoidents qui ne tiennent pas à l'essence du sujet, et qui doivent avoir été s^ûtités à la donnée primitive.
(2) Rio, De tari chrétien, introduction,^
(3) Pages XLïx, 68, 425, 198, etc., de ce volume.
poèmes de l'âge i^'09, W^ ûgmfii^QA çi'Us n'ont acquise qae plitt tard. Ainsi le géant ^ qui a pris dans la suite de si étranges prppprtious^ indiquait primitivement un Ixomme d'une ^taille au-dessus de l'ordinaire ; Fierabras, qui est désigné ainsi, n'avait cependant qu'un pied de plus en hant^mr qu'Olivier, Or, c§ dçrpier était conni^ pour ^ petite taiUe (1).
Dans certaines épopées, comme, Vlliade et )^ Niebelun^^^ les posions ^um^n^ dqmipentj dans d'autres, c'est 1^ ^entim^n^ e:^%Ué i^u d^ypir ; à cette catégorie appartiennent ^ Matmycfna pi 4{ Chanson de Roland, Cç n'est aucuq^ passipp hi(-: maine, p'est la vertu p[iême qui in^ire, Ilolcpid, Olivier, Turpin, car on ne pqut pas appeler pa^isipn te gentiment de l'ï^onneur ^i; le soin de leur propre répuùtion. Le ^amaycL^Ç' et Ic^ Chanson dei Mola^
^n\ çompae de h ïnoraje. en action : pn peut in-»
yiter sans réserve à l'iinitation de |lama et de Bor land. Ce sont des saints, pe qui lenr donne un dej^é de ^andenr w-degsns des p.utres feérog épique^., Tpl est aussi le caractèpe de.t^uiUaume^ a\i Ççt^ Nez; npn-seulement U est
Le meiUor ham qui qnc béust de vin (^)
(1) Voir la note de la page 107 dans Raoul de Cambray,
\%) La, bataille d*Akschamj^, page 347.
mais le service ^ ])ieiu çnt 1^ butf âi» Ipute sa
vie :
Moult se péna tœ jon de Dien servir.
Et de sa loi essaucier et chérir.
Il finit par se taire moine et a sa place dans les
Tant flst en terre qu*e9 oiex est coronez (1).
Aussi le récit de la vie des chevfijiers, et notamment 4e cel}^ 4^ (j4riu?4 da Rû^iUoQ, étaitril traité dans les abbayes comme légende des saints c
Qfiu pa lit au manglev, o^ dioaa toute eerta, f^l^»\n ^on^ne ô^ 9^^§ 1^ fais giisypt e| ]§|«)f (^ .
Le sentiment religieux des chev^ers français se manifeste avec éclat dans toutes les grandes circonstances de leur vie. Ainsi, même lorsqu'il n'y a pas à proprement parloF de misad^, le héBos ne s'attribue pas ses propres succès :
Voit le Guillaumes, Damledeu en Iqa, Lui et sa mère doucement réclama.
De celé honor forment le mercia (2).
Au moment où Olivier déjàblessé va combattre le ter^î^q Fierabrits ^ ÇJiadpm^gn^ flp peniç gji'à prier Dieu :
« Hé D|iub 4it^ K^bm«ga»9; ^m» vaU^ fta iiMté,
De mon dru Olivier pmgn^ voi^s |»o piti^.
(1] fÀ Charp^s de Jfysid^ v^ 1|.
(2) La Bataille d'Âleschamps, vers 1494. yqvç 9^9q\ Iftp yers 6016, 6221, ^3S. '
LXXII INTRODUCTION
K'encore le revoie harlige et en santé ! »
De son mantel de soie a son cief couverte, A sa capele vint, le cief tint incliné.
Puis a du cruoefis les II pîés aoolés; Humelement de cuer & Jhésu réclamé K*il en aide soit Olivier, son privé (1).
Après la prise de Mautrible, le même empereur voit défiler ses chevaliers victorieux :
Vers le ciel regarda par grant humelité :
« Sire, père de glore, tant m*avés hui amé, .« Et donné en cest siuole si très grant poesté!.... » Puis a seignié son cief, s*a le ciel encline (2).
La confiance dans la divinité est telle que, chrétiens ou musulmans, les combattants sont toujours occupés à établir une comparaison entre la puissance de leurs dieux. Vivien dit à ses compagnons pour les rassurer :
Nos somes juesne et bacheler de pris.
Se avons armes tôt & notre devis.
Et bons cbevaus, coranz et arabiz.
Et bien créons el roi de paradis.
Que il fn morz et puis fu surrexis;
Et dl paien croient en or marsiz.
Tuit lor Deu sont doloreus et chétis;
lâ nostre Dex vaut mielz que cent et dis (3).
Guillaume au Court Nez, assailli par les Sarrazins, s'écrie :
— Dex, dit Guillanmes, or ai de vos mestier, Secores, sire, le vostre chevalier !
(1) Fierabrasy page 24, édition de MM. Krœber et Servois.
(2) Ibid., page 155.
(3) l Covçnans Vivien, édition de Jonokbloet, vers 391.