‹ La chanson de Roland: traduction nouvelle avec une introduction et des notesChapitre 24 sur 63 · II · texte numérisé non relu

II

DE l'idée du droit. LXXXVIl

Tenez vos trives; saichiès à esciant^ Cil en a aise^ n'arés de mort garant. »

Tout ce roman roule sur le droit des seigneurs et de leurs enfants à Tendroit des fiefs. C'est un grand procès féodal. Le même ordre d'idées se trouve dans Garin et dans H Charrois de Nysmes où le roi dit à Guillaume au Court Nez :

Pren donc la terre au marchis Bérengier, Mort est li ouens, si prenez sa mollier.

Guillaume, qui est, par exceUenœ, le défensetu^ du droiti lui répond :

Il n*a en France si hardi chevalier.

S'il prent la terre au petit Bérengi^rj

 «este espée tost ne perde le ehi^f ! «

Puisque nous avons parlé du droit, rappelons, avec M. Guîzot, que, (( pendant le moyen âge, c'est la papauté qui a été l'interprète, le défenseur, lé patron du droit des gens (1). » Bu reste, sous ce rapport et sous beaucoup d'autres, il né faut pas (Confondre, comme on Ta fait trop souvent, l'âge d'or de la poésie et de la chevalerie avec les temps qui ont suivi immédiatement. Ainsi, à l'époque où furent composés le Eéron et le Combat des Trente^ les mœurs et les sentiments ont bien dégénéré de ce qu'ils sont dans nos anciennes chansons de geste.

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(1) L'Eglise et la société chrétienne en 1861^ page 103.

tXXXVIII INTRODUCTION.

DB L^ÂMOUR.

Après rinterventioii du pouvoir sumatàrel, l'amour est le ressort le plus habituel des compositions poétiques. Mais ce sentiment s'y montre sous des formes bien diiSërentes, et la façon dont il est traité correspond au caractère de l'œuvre. Dans toutes les compositions réellement épiques, l'amour apparaît avec une véritable grandeur et il ne s^écarte pas des lois de la nature. Ou bien c'est le sentiment de personnes qui s'aiment pour devenir époux; ou bien, et le plus souvent, c'est l'amour des époux dans toute la tendresse et la gravité de la vie conjugale, comme Rama et Sita^ comme Ulysse et Pénélope, comme Sigfried et Erimliild, comme Gérard de Roussillon et Berthe, comme Bégon et Béatrix, comme Rodrigue et Chimène ; ou bien encore ce peut être la passion physique dans sa vérité. Mais dans une véritable épopée, on ne trouvera rien qui ressemble à ce sentiment faux, à cette sensibilité nerveuse, à cette exaltation sophistique, à cette mièvrerie éner-^ vante, à ces théories paradoxales, à ces débauches d'esprit qui jouent un si grand rôle dans les œuvres d'un ordre inférieur et qu'on peut caractériser et flétrir sous le nom de galanterie. La débauche et l'adultère n'ont été poétisés que dans l'époque de décadence. Mais la galanterie a ap-

DE l'amour. LXXXIX

paru de bonne heure dans les compositions des poëtes provençaux où elle s'allie assez malheureusement à un mysticisme religieux dont on retrouve des traces, à la vérité épurées, dans les œuvres de Dante et de Pétrarque.

La Chanson de Roland est remarquable par une absence complète de galanterie (1). L'amour y apparaltj cependant, dans toute sa force puisque Aude meurt en apprenant la mort de son fiancé. La femme du vbï des Sarrasins, Bramimonde est aussi un personnage plein d'intérêt. Ces figures d'épouses chastes, discrètes, dévouées ne sont pas rares dans nos poèmes de la grande manière. Nous nous contenterons d'indiquer Berte aux grans pies, Raoul de Cambray, Girart de Rossillon et Garin le Lohérain (2). Le duc Begon, frère de Garin, est dans son château avec sa famille (3) :

Un jor fu Bagues au chatel de Belin^ Dejouste lui la belle Biatris.

li dus li baise et la bouche et U vis^ Et la duchoise moult doucemeDt en rist.

Parmi la salle vit ses deus iSs venir.

Ce dist la lettre; li ains nés est Gerius, Et li mains nés ot à non Hernaudin :

L'un ot douze ans et l'autres en ot dix.

Ensemble o aus sis damoisiaus de pris.

Vont Tun vers l'autre et corre et tressaillir; Juer et rire et mener lor délia.

(1) Article de M* Vitet dans la Bévue des Deux-Mondes du i"juin 1852.

(2) Voir dans le poëme saxon de Beowulf, au vers 1215^ Tapparition de la reine à un banquet.

(3) Tome 11^ pages 217 ei 210^ et page 233 de la traduction de P. Paris.

XC INTRODUCTION

Sur le point d'expirer dans une chasse , dont Béatrix avait voulu le détourner, il s'écrie :

Né me verrez a nul jor desoz ciel !

L'amour de Guillaume au Court Nez pour sa femme est peut-être le plus touôhant (1)^ Dans toutèi les circonstances de sa vie, la pensée du héros se reporte immédiatement vers Quiboro et il jure pas eUe:

Foi que Je dol Guiboro, que mouH ai 6hièiw.

Resté seul sur le champ de bataille avec quatorze chevaliers, au milieu des Sarrazinsi Guillaume au Court Nez s'écrie î

Dex^ ditt Gttillaumes^ daine sainte Mttyiâ I Or voi-je bien^ moult es oorte ma vie.

Dame Guibor^ douoe suer, bêle amie, La nostre amor sera hol départie.

 toz jorz mes nostre joie fenle !

Il tombe dans un nouveau danger et il adresse cette prière à Dieu :

Dex, dist Guillaumes, %'M& ton vassal.. «

Qu'encor revoie Guiboro au OGris iéal)

Et Looys l'emporeor vassal

Et Aymeri, mon uhier père charnal.

Et Ermangart, ma mère naturâl,

Et mes obiers frères qui sont bien principal.

Dans ia Chamon d'Antioche (2) Raimbaud Creton,

mU*mÊ/»*m

(1^ La Bataille d'Aleschamps, vers 630, 465 et 580. (2) IV, 43 — Traduction de la marquise de Saint-Àulàire, page 189.

DE l'amour. XCÎ

pm par lés Sarrassini^^ penise aussitôt à sa femme et prie Dieu de bénir ceux qui lui feront du bien :

Ahi ! amie beie, ja maid ne me verres Né jou vous né vous moi> tant sui-je pluâ irés. Hui matin quant p&rtls, et Je fol retoméft, Quatre fois me baisastei par moult grans nmistés i Cil qui bien vous fera soit de Dieu honoris.

Aussi les femmes qui inspiraient de tels sentiments aux chevaliers de la première croisade en étaient bien dignes. Tanorède et Bohémondsont auï prises avec les Sarrasins et accablés par la chaleur ; les femmes « de leur paysi» leur apportent à boire sur le champ de bataille :

li jors fu kiaoB et olers et U solatts lovés> Tout droit à miedi fu li jors esoattfés. .

li bamages ot soif^ si fu moult oppressés^ Forment désirent l'aig^o li chevalier Tangrès* Mestier lor ont eu celés de leur regné^ Les dames et puoieles dont il i ot asséfii; Quar eles se rebraoent^ les draa ont jus jetési Et portèrent de Taigue aus chevaliers lassés As pos et as escueley et as henas dorés :

Quant ont bu li baroti| tout sont resvigorét (1).

Mais c'est encore dans la Bataille HA leêchamps (2) qu'on trouve le plus beau type de l'épouse dont on peut dire avec le grand poèt« allemand : « Mon Dieu, donne une femme comme elle à ceux que tu aimes I » ou avec Shakespeare : «c 6 dieux, rendezmoi digne de cette noble femme ! )» Guillaume au Court Nea se rappelle sur le champ de bataille que

(1) m, 12. Pago 105 de la traduotiOH.

(2) Vers 1105, 2162 et 2190.

XCII INTRODUCTION-

Guiborc a partagé ses travaux pour la défense de la chrétienté :

Sainte Marie^ aiez de moi pitié !

Biax sire Dex, menez-me à saveté A la contesse, qui moult m'a désiré !

Ensemble avons tant grant mal enduré Por essaucier sainte crestienté !

Lorsque Guillaume est rentré vaincu dans Orange où les Sarrazins l'assiègent, sa femme l'empêche de se laisser al)attre et lui conseille d'aller réclamer le secours de Louis le Débonnaire* Avec

les autres dames, elle défendra Orange en son absence :

« Sire Guillaume^ dit Guiborc en plorant^ Car i alez par le vostre commant.

Je remendré en Orenge la grant Avec les dames dont il a çaienz tant....

Je ère armée a loi de combatant^ D'auberc et d'elme et d'espée tranchant.

Par cel apostre que quièrent pénéant^ N'i a paien, Sarrazin né Persant^ Se je Tatieng d'une pierre en ruant^ Ne le coviègne cheoir de Fauferrant. »

Ot le Guillaume^ Guiborc vet embraçant.

Par grant amor se vont entrebesant; ÎÂ uns por l'autre vet de dolor plorant.

Guillaume va à Laon, il en ramène une armée, Orange est délivrée, les Sarrazins battus. Le père, les frères de Guillaume et ceux des chevaliers qui ne sont pas blessés rentrent dans leurs pays. Alors le comte d'Orange est pris de douleur et de découragement en pensant à tous ceux qu'il a perdus à la première bataille d'Âleschamps, et surtout à son

DE l'amour. XGtn

neveu Vivien ; maïs Guiborc le soutient. Elle s'élève ici, comme compagne, bien au-dessus de toutes les autres femmes épiques, au-dessus de Pénélope et de Chimène. Je ne vois plus que Sita qui puisse lui être comparée (1) :

Piore Quîllaumes : Guiborc le conforta :

<f Gentix caena, sire^ ne vos esmaîez jà^ Tex a perdu qui regaai^era^ Et tex est poures qui riches devenra.

Tex rit au mains^ au vespre plorera.

Ne se doit plaindre li homs qui santé a.

Bone pièce a li siècles commença^ Mors est Adans que Dex primes formât Et si enfans quanques il engenra; Par le delouve^ toz li mondes noia, Fors que Noé plus nus n'en eschapa.

Ensi le volt. Le monde restora.

Moult a duré et encor duerra; Jà de la mort uns seus n'eschapera.

Tant com el siècle chascuns demouerra.

Si se contiegne au miex que il porra^ Se il sert Deu^ à. bone fin venra.

Moult doit liez estre qui bone femme a.

Et sll est bons de fin cuer Tamera, Le bon conseil qu'el li donne créra; Et je suis celé qui bon vos le donra Refai Orenge/à grant pris tomera; Del grant avoir qu*en TArchant ariva.

Mande sergans^ assez en i venra.

Se le pues faire^ jà mes garde n'aura^ Et je suis celé qui moult s'en pènera. »

— «( Dex ! dist Guillaumes^ quel contesse ci Jà mes el sièdfî itèle ne naistra ! »

(1) Vers 8020 à 8057.

XCIV INTBOPyÇfTION.

Les chevaliers français sont entre eta d'une grande courtoisie. Âiu^i Roland

Vers Sarrazins péguardet fièrement,

E vers Franceis humble et dulcemeqt (i)»

Guillaume an Court Ne;^ fiait Je mèvx^ éloge de

son neveu Vivien :

Mes ainz lions ne fa ai eoaabatanc.

N'estiez mie esto« né ramponans, Desor vos pers offiiailleua né ppoisanc^ N'onques ne fustes de proesc« veniai», Ainz estiez douz et humellana^ Et sor paiens hardis et oonquéfain (§).

Cette courtoisie n'a rien de fade et n-esrdut pas l'explosion de la passion.

Mais nos chevaliers soijtt animés di» a^ntinients plus intimes les uns envers les autres. Lorsque l'un d'eux a fait un beau coup, les autres y applaudissent avec entraînement. Il y a entre eux une fipatemité vraie.

L'amitié de Roland et d'Olivier est le plus beau

type connu de ce sentiment. Les deux chevaliers

s'adoptent comme frères sur le champ de bataille.

•Cesontles ÀMcpoTToi^iTi de la Grèce, les Po-brati

(1) Édition de Mûller, page 73.

(2) La Bataille cTAleschamps, page 236.

serbes. Rama contracte de même une fraternité d'armes avec Sougriva (i).

Dans le roman de Pierabras Olivier s'exprime avec enthousiasme sur son ami devant lequel il se rabaisse lui-même :

Onques Dius ne fis! bomme, tonl; soit de haute gent^ Si Roland s'i combat^ ne faice recréant; Oliviers ne vaut mie eucontre li I gant (2).

Aixsfii l'amitié des deux chevaliers était^Ue devenue proverbiale :

Plus ne 9'amèrent ^ollans ç Oliviers (3).

Ë'a&eetlon Ae» héros î^nd un caractère encore plbs touchant quand elle s'unit aux sentiments dé fisimille. Le duc Bégon entouré de sa femme et de ses enfants se met à soupirer. La duchesse lui explique qu'il a tout ce qu'u» bomm^ de wn r»ng peut désirer :

Dist 11 dus & « DMMê vérités avez dit; Mais d'une chose i ovei moult mespris.

N'est pas richoise né de vair né de gris.

Né de deniers, de murs né de roncins; Mais est richoise de parens et d'amins; Li cuers d'un homme vaut tout tor d'un paÎ9.., En ceste marche m'a haubergié Pépins^ Où je n'ai nul de mes prochains amins, " Fors que Rigaut, et le sien père Hervi.

J« n'ai qu'un frère, la Lobéreno Oarin, Bien a set. ans passés que ne le vis.

(1) Tome V, page 88.

1^2) Édition de MM. Krœber et Servois, pages 17 et 1 k,

(3) La Chevalerie Ogier, vers 3441.

XCVI INTRODUCTION

S'en 8ui dolens^ nourêciés et marris.

Or^ m'en irai à mon frère Garin

£it si verrai l'afant Girbert^ son fil^

Si m'ait Diex! que je onques ne vis (1). »

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