‹ La chanson de Roland: traduction nouvelle avec une introduction et des notesChapitre 28 sur 63 · B LA FORME · texte numérisé non relu

B LA FORME

lék OQMPOSITIQ]^ l&T LE 9TVLS.

Cellds des épopées indienDe, persane, g^eeque, germanique, qui nous sont parvenues , ont été si librement remaniées par les rapsodes, par les rajeu<* nisseurs, même par les copistes , qu'on n^ renn eentre pas ordinairement l'unité qui est une des eonditions de la beauté parfaite. Si les poëmes homériques présentent aujourd'hui cetttf unité, au motns dans la forme, on sait qu'ils la doivent" au travail des grammairiens. Et encore, dèsqu^oit examine le fond même du récit, il n'est pas difficile de trouver les traces de la rapsodie. Dans les Niebelungen, il y a, pour ainsi dire, deux actions et même deux inspirations bien différentes , assez J

maladroitement cousues l'une à l'autre, si bien que mèmele nom générique des héros y change de seps. Le Mqha-Barata est une espèce d'encydopédif) où l'on aurait fondu en un même corps d'ouvrage h. Divine Comédie^ rjiiade et la Légende dorée.

CIV INTRODUCTION

Il y a beaucoup plus d'unité dans la Chanson de Roland. On peut dire, avec F Histoire littéraire de la France, « que l'ordonnance du poëme est d'une régularité irréprochable et que l'unité d'intérêt lui donne une sorte d'avantage sur les autres épopées. L'action se lie, se développe et se dénoue avec une^ extrême clarté. » Un autre juge compétent, M. Yitet, trouve même que cette unité serait parfaite si l'on supprimait les épisodes de la guerre de Baligant et du procès de Gane.

La forme de nos chansons de geste est celle d'un récit entremêlé de dialogues. Les batailles sont une série de combats singuliers auxquels. les héros s'exj citent par des paroles. Comme dans Homère, ils ' s'injurient avant de s'assaillir, et ce dialogue, comme nous l'avons imiiqué, est pressque toujours I consacré à la justification ou^à la glorification de la cause pour laquelle le héros combat. Ces explications préliminaires sont si bien enlacées dans les mœurs ch^aleresques que, lorsqu'elles n'ont pas lieu, c'est une particularité que le trouvère se croit obligé de mentionner, comme, par exemple, ^u S38S* vers de la Bataille d'Aleschamps :

Là ont la nôtre g^nt paiene encontrée :

Ni ot parole dite ne devisée.

Tant chevalier oorent de randonée^ Se Yont férir sanz nule demorée.

Les nombreuses citations qui précèdent ont pu donner une idée du style de nos chansons de geste. Ce style est naturel et vivant ; il a un caractère bien marqué de sincérité et de force ; on se sent trans-

LA œMPOSlTION ET LE STYLE. CV

porté dans une atmoiq[>hère saine. Cependant la flenraison des chansons de geste ayant duré près de quatre siècles, il y a de grandes différences d'une œuvre à l'autre. La Chanson de Roland est la plus remarquable sous le rapport de la forme. .

« On reconnaîtra, disent avec raison les auteurs de V Histoire littéraire de la France^ que le style en est simple, grave, imposant, d'une chaleur pénétrante... Le vers se forme de lui-même sans re- ^sherche, sans travail, sans ôter au langage ordi* naire rien de sa libre allure. L'esprit poétique n'est pas dans un c^*tain agencement de mots, dans l'emploi des comparaisons et des métaphores; il résulte de la nature de l'action et de la grandeur des personnages. Cherchez, pour raconter les mêmes choses, d'autres vers et d'autres paroles : vous jugerez de la difficulté de mieux rencontrer en faisant autrement, et vous sentirez le mérite réel de cet inestimable monument de la poésie nationale. L'au-^ teur ne tombe jamais dans les lieux communs, les longueurs, les négligences (1). »

Il appelle les choses par leur nom , comme la Bible, comme Homère et Dante. Il ne pense pas qu'il y ait des mots nobles dont on peut se servir en poésie, et d'autres mots qui ne doivent jamais entrer dans ce genre de composition (2).

(0 Tome XXII, page 735.

(2) « Jamais ce mot ne doit entrer dans la tragédie, » s'écrie detemps en temps Voltaire en ses commentaires sur Corneille.

Creuzé de Lesser dit dans la préface d'un poëme sur Roland : ff Pour bien peindre des hommes qui se battent^ il faut pouvoir dire où ils se blessent. Cependant il y a très-peu de parties|du corps humain qu'il soit permis de nommer en poésie française On

GVl INTRODUGTIOH.

Ofi ne trouvera pafi daBS ^ Chans&n de Roland^ à&A passages ou des vers à efiiBt : il n'y en a pas non pins dans PIHade. Si quelques morceaux, quelques vers peut-être, produisent plus d^impression que les autres, c'est à leur plac^ dans FenseinhlQ et ils perdraient presque toute leur valeur à en être isolés. Cependant il. y a certains moments où l'émotion augmente, non pas, je le répète^ par les artifices du style,' mais par l'intérêt ou la grandeur dé la situation et par le développement coirespondant des caractères. J'ai déjà parlé dé la scône dani laquelle Oane brave le roi Marsile; eUe peut se comparer ^ tout ce qu'il y a de plus grand dans ce genre, avec le passage du Sthanameh où Rus* tem reçoit les envoyés du roi Kaus, et même ^ la scène admirable des Niebelungên dans laquelle Bagen et Walter refusent dô se lever devant Krim? hilde. l'appellerai aussi l'attention sur le portrait de Roland au moment où les Français se disposent

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ne peut presque rieu sf^éciflôr..... Dwa ^ oçiq^bai de Bo|;«|> et 4» Mandricart^ l'Arioste dit tout simplement :

Durindana tafjfliô cotenna^ ed osso^ Ë net capo a Hugglero entré due dita.

Duràndal pénétra lit peau, les os, et entra de deux doigts dan« IH.I^de^i^. , ^

«J'avoue, continue M. de Lesser, que, dans l'innocence de mon eœur, j'avais parlé de ces deux doigts y qui- expriment si positive-' nient la profondeur de la plaie. Les craintes unanimes de plusieurs littérateurs pleins de goût m'ont forcé à retrancher cette exprèsmn et ^ fitire un autre vers pl^s poétjque, mais plus vngue^ et tel qu'on ne sait pas bien jusqu'à quel poiqt Roger est blessé, i^

Le trouvère de HplaDdn'a pas de ces scrupules; ce n'est pas lui qui, pour éviter le mot tambour, a appris à un inducteur de Dante cette /olie périphr<^le ; » L'intrufuent l^ruyant qui excite pos gq^rsiemB. »

LA GOMBOflnRHION ST LE STYLE. GVI]

à attaquer les infidèles. Le second combat, celui dans lequel le gros de l'armée de Marsile, après la défaite de Tavant-garde, se rue sur les Français, est le nœud de l'action ; il y a de ces luttes décisives daps presque toutes les épopées, et la nôtre n'a rien à envier au combat d'Ulysse et de Télémaquo oqnti» lep prétendapi», ni à la grande tuerie qu| teroûne le ppëme des Niehelungen. Les scènes qpi suivent entre Turpin et Rolan4 et les derniers momente à^ héros sont aussi remarquables par une sensibilité vraie que par le sentiment religieux. Il semble que Roland grandisse encore quand il sçnt que la mort lui est proche, conmie CEdipe au mo<r ment où U entre dans le bois sacré pour y mourir» « Qui n'admire pas une telle page, dit ayeç raisoi^ M. Léon Gfautier, n'a pas une goutte de sang ebrér tien ni de sang français dans les veines (1). » L'é*motion va toujours croissant et notre épopée at«> teint les dernières limites du pathé^iqu^ sans être tombée une seule fois dans l'exagération et dans les images dégoûtantes, lorsque l'empereur vi^ sei^l chereher sur le ohq.mp de bataille le corps de son ner veu. << Devant ces admijrables scènes, dit M. Vi^i^ un seul mot vient à l'esprit, le mot mblime, » L'appicition de la fiancée dans la forme disorëte du manuscrit d'Oxford vient terminer dignement l'œuvrjs de notre |rouv6re (2).

(1) Études historique pour fo défense de rÉgKse, page 268.

(â) Je ne puis pas^ comme le font les auteurs de Vffistoire littéraire j excuser les additions verbeuses qui dénaturent cette admirable loène d(^is les auitbà mamiserita. Tome XXII, page 752.

CVni INTRODUCTION.

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