QUELQUES MOTS
CETTE NÛUVEIXE TRADUCTION.
txt Chanson de Roland est écrite dans la langue 4'pîl> (pli est l'ancien fraiiçaîs des provipces du nord. Or, cfette langue n*est pas seulement difficile à suivre comme celle de I^belais^ de Montaigne o^ de Charles d'Orléans : elle n*est pas compréhensible pour les personnes qui n'en ont pas fait une étude spéciale. On ne sera pas en mesure de lire utilement et agréablement la Chanson de Roland^ sans avoir étudié la grammaire d'oïl, et sçins recourir fréquemnqient aujç lexiques. C'est dire assez que le texte même- de la Chanson de Roland ne pourra jamais être abordé que p6u* un petit nombre d*élus, et qu'il n'arrivera pas à la popularité.
Assurément il feut reproduire ce texte, l'étudier, l'épurer, le conserver précieusement et engager tous ceux qui en ont le loisir à se mettre en état de le goûter; mais si ce que nous avons dit de notre -épopée est
vrai, la France n'a-t-elle pas le droit de demander davantage? Ne peut-elle pas exiger que son épopée soit mise à la portée de tous autant que la Détresse des Niebelungen Ta été en Allemagne, où ce poème a exercé sur le génie national une influence aussi incontestable qu'utile ? H en serait de môme chez nous, a C'est aux chansons de geste, dit avec raison M. Paulin Paris , qu'il appartiendra de raviver les sources de notre littérature moderne. C'est elles qui nous feront entrer, si jamais nous y entrons, dans la terre promise du romantisme. x> H fallait donc traduire la Chanson de Roland. M. Jônain l'a reproduite en vers de dix pieds; MM. Delécluze, Génin, Yitet et A. de Saint-Albin en ont publié des traductions en prose.^
Le but que je me suis proposé, en travaillant à cette traduction d'après un autre système, c'est de vulga- ; riser les précieux restes de nos épopées nationales sans en altérer les traits, sans leur ôter la couleur, sans en abaisser le ton, c'est-à-dirè en leur laissant la vie. Je n'ai pas cherché à refaire la Chanson de Roland : on ne refait pas à une époque le peême d'une autre époque. Ce que j'ai essayé c'est de reproduire plutôt que de traduire; c'est de conserver le style de Théroulde. Pour atteindre ce but, il fallait s'appliquer à ne pas altérer la forme. On ne pouvait pas se permettre d'ajouter un seul ornement ni de changer l'allure du texte original. Je n'ai donc rien ajouté et j'ai modifié le moins possible.
Le vers de la Chanson de Roland n'a que des assonances. Pour y ajouter la rime, il aurait fallu modifier le texte, et l'on n'aurait pu le faire sans altérer la forme, sans compromettre le ton épique de Théroulde. Je ne l'ai pas tenté, reconnaissant avec les auteurs de
l'Histoire littéraire de la France cpi'en voulant remplacer les assonances par des rimes exactes, les trouvères postérieurs ont corrompu le caractère et altéré le style de la composition primitive telle qu'elle se trouve dans le manuscrit d'Oxford. Devais-je garder Fassonance? On aurait pu l'essayer ; mais j'ai cru devoir sacrifier l'assonance, qui, à la vérité, dit quelque chose à l'oreille, et qui a de la valeur dans les œuvres chantées, mais qui ne parle pas beaucoup aux yeux.
J'ai conservé le vers de dix pieds, d'abord parce que c'est le vers même de Théroulde ; en second lieu, parce qu'il me parait préférable à tous les autres pour la gravité et la; vivacité du récit épique. Il a ime allure plus libre que l'alexandrin et il n'ofire pas les mômes difficultés. D'ailleurs le vers décasyllabique employé dans les chansons de geste probablement dès le dixième siècle, est né sur le sol français et c'est à nos poôtes que les Italiens l'ont emprunté.
Me voici donc arrivé à faii^ des vers blancs de dix pieds, comme M. Hertz a traduit en allemand la même chanson par des ïambes libres. Or je crois, par ce procédé, ne pas trop défigurer un texte qui li'a que des assonances.
Un vers existe par lui-même et isolé. Ce qui le constitue essentiellement, c'est le nombre de pieds et la position des accents (4). Privé du moyen de faire sentir la versification par la rime, je me suis imposé, d'une manière absolue, la règle de placer les accents de mon vers de dix pieds, là où Théroulde les a placés, et connue l'usage l'a généralement consacré, c'est-àdire à la quatrième syllabe et à la dixième.
(1) Sur raccetit, voir Quicherat, Versification française.
Je me suis appliqué à éviter Tfayatus^ et si je l'ai laissé quelquefcMS, «'est seulement dans des passages fieu nombreux où il aurait fallu modifier quelque phrase saisissante du vieux trouvère. Si j'ai fui Thyatus, ce n'est pas que je reconnaisse la légitimité de cette loi bôure, mais pour respecter les habitudes des oreilles &&qçaises. La règle absolue qui exclut Thyatûs de nos VGts est une de ces puérilités qui ont contribué à rendre notre versification épineuse, sans y ajouter au- «un charme nouveau. Telle est l'opinion de Voltaire, de M. Quicherat et de M. Littré.
On a exclu l'enjambement qui est une innovation et que nos anciens poëtes n'admettaient pas parce qu'il déplace l'accent, cet élément essentiel de la versificatioa française ; mais on n'a pas rejeté absolument l'inversion qui se trouve dans nos poômes primitifs.
Le traducteur a évité autant que possible les expressions et les tournures archaïques et croit n'avoir conservé aucun mot qui ne soit intelligible. H n'y a, en effet, aucun charme ni aucun intérêt à dire mire au lieu 4e médecin, navré au lieu de blessé, prouvaires au lieu de prêtres, etc., etc. Si quelques tournures paraissent un peu anciennes, qu'on m'accuse d'impuissance à trouver une forme moderne sans altérer le vers, mais non de parti pris.
Je n'aime pas ce procédé à l'aide duquel on croit faire de la poésie naïve et se donner les airs du moyen ftge, en supprimant quelques articles et pronoms. Est-ce à dire que je n'en ai jamais supprimé? Je l'ai fait quelquefois, mais c'est toujours à mon vers défendant et alors que Théroulde me serre de trop près. Du reste, cette suppression de l'article et du pronom se rencontre fréquemment dans le seizième et même dans
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le dix-septième siècle. Quant à romission de la négative pas ou de la négative ne, h laquelle je n'ai pu toujour-s échapper^ on la trouve encore dans Lafontaine, dans Molière et môme dans Bacine et dans Voltaire (1).
Le lecteur trouvera en notes quelques éclaircissements \sur les personnages, sur les usages et sur les idées 9 ainsi que quelques explications sur le texte; j'ai aussi indiqué des rapprochements avec nos autres chansons de geste, pour lui inspirer le désir d'étudier l'ensemble de notre poésie chevaleresque.
(1) Quicherat, Versification française.