‹ La chanson de Roland: traduction nouvelle avec une introduction et des notesChapitre 8 sur 63 · XXVIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXVIII INTRODUCTION

SUR l'origine de l'Épopée française.

L'opinion qui attribuait à l'épopée française une origine provençale, et qui a été mise en avant par Fauriel, n'a pas réussi à se faire accepter ; elle est en effet, contredite par les témoignages historiques (1). Les poëmes français dont la scène se passe dans le Midi n'appartiennent pas plus aux Provençaux que la culture arabe de la Transoxiane au iv** siècle de l'Hégire n'appartient aux naturels de la Bokkarie. Nos poômes épiques sont bien d'origine germanique, qu'ils soient nés en Aquitaine, en Normandie ou en Provence. Mais il s'agit de rechercher sous quelle forme les Franks ont apporté dans les Gaules lé grand mythe épique de la race indo-eiu*opéenne, c'est-A-dire, comme nous l'avons déjà formulé plusieurs fois, le mythe du dieu incamé pour l'œuvre de la rédemption et imi à la femme fatale, du héros lumineux triomphant du serpent, champion des ténèbres, et succombant lui-même après sa victoire.

Les savants allemands, et après eux M. de Laveleye, dans son introduction aux Niebelungen[i\ s'accordent à reconnaître l'origine franque de la fable de Sigurd ou Sigfried. Les rois dont le héros descend

(1) JoDckblœt^ Guillaume dtOrangey tome II, page 22. y- Hauréaa, Charlemagne et sa cour, pages 113 et 118.

(2) Page XLix.

ORIGINE DE l'épopée PRAJ^ÇAISE. XXïX

régnent dans le Franken-land, ils résident dans les Pays-Bas , dans le Nieder-land. Or, au commencement du y* siècle, les Franks Saliens étaient éta« blis dans cette Ue des Bataves et les Burgondes, entre Worms et Mayence. C'est l'époque où l'antique fable Scandinave devait se chanter sous la forme qui a été conservée dans le poème de Gudrun. Aussi Sigurd est-il appelé le héros du Nieder-land, c'està-dire des Franks des Pays-Bas.

La tradition épique que les Franks avaient apportée dans la Gaule, est donc celle de leur héros national, Sigurd ou Sigfried. Il est de toute évidence que cette tradition ne peut rien contenir des modifications que le règne d'Attila et l'invasion des Hongrois ont apportées à l'antique thème de la Germanie. La tradition venue en Gaule avec les Franks date nécessairement de l'époque qui a précédé leur arrivée sur notre sol.

Si les Franks sont arrivés dans les Gaules avec le souvenir de leur Sigurd, si nos ancêtres n'ont pas qublié sur notre sol cette tradition si intime, si ancienne et si chère, quel est le personnage de nos épopées chevaleresques qui a revêtu le caractère du héros indo-européen? Où est notre Rama, notre Achille, notre Rustem, notre Sigurd? Poser une telle question, c'est y répondre. Ce héros, c'est le préfet de la Marche de Bretagne, tué à Roncevaux; c'est le Frank Hrodlandus , c'est Roland. Du moment que l'on étudie le personnage de Roland à ce point de vue, on reconnaît qu'il procède de la même inspiration que les autres héros de l'épopée indo-euro-

XXX INTRODUCTION

péemie. Il est le champion de la^ vérité et de la lumière ; il combat l'élément ténébreux, le mal absplu^ représenté alors par le Sarrasin. Roland combat les Sarrazins, et il meurt lui-même sans avoir été vaincu; car il les a vus fuir, et U a gardé son épée. Nous voilà entrés à pleines voiles dans la donnée de l'épopée indo-européenne.

^ Roland est un héros français; oui, M. Yitet Ta dit avec raison, U représente la France; mais c'est parce que la France du moyen âge représente eUe-mème l'épopée indo-européenne. Roland en est l'incarnation française. U n'a rien des caractères des héros historiques poétisés; U ne ressemble à aucun de ceux qui ont vécu, comme Théodoric, Guillaume au Court Nez, Charlemagne, Frédéric Barberousse, le Cid, Duguesclin, Don Sébastien de Portugal, Marco Kraliévitcb, sur lesquels Vimagination populaire a enfanté des légendes. C'est à peine, du reste, si Roland est mentionné dans l'histoire. Son contemporain Éginhard, parhnt de la défaite de l'arrière-garde de Charlemagne à Ron-^ cevaux, dit seulement que « dans ce combat, Roland,, préfet de la Marche de Bretagne, périt avee beaucoup d'autres (1). » Roland n'est donc pas un héros de l'histoire^ mais de la poésie. Il n'appar^ tient même pas à la légende proprement dite. La

(1) On trouvei^a les divers passag^es relatifs |i la bataille de Hon* cevaux dans la préface et à la page 205 du glossaire de M. F. Michel. Paris, 1837. — Voir aussi Histoire littéraire de la France, tome XXU, page 73û, où l'on émet l'idée que les premiers auteurs des poëmes sur Roncevaux ont chanté la défaite essuyée dans les Pyrénées, en 778, par l'armée de Dagobert II.

ORIGINE DS l'épopée FRANÇAISE. XXXI

légende de Roncevaux, celle qui pi*ocède de l'histoiie, c'est peut-être le chant basque recueilli par Latqur d'Auvergne, où le nom de Roland n'est pas même prononcé (1).

i^y'En général, le héros indo-européen n'est pas le / roi; il appartient toigours à la descendance la plus illustre, mais il n'est pas le chef des chefs. Ainsi, ce n'est pas Rama, mais Bacaratha qui représente la splendeur de la royauté indienne. Il en est de même dans le Maha-Barata et dans le Schanameh. A côté du héros Rustem, il y a le roi de P^rse^ Kaus ; à côté d'Achille, Agamemnon : ce n'est pas le roi des rois^ mais le fils de Pelée, qui peut tuer Hector et accomplir l'œuvre de la prise de Troie. C'est Parceval, avec ses compagnons^ et non pas le roi Arthur, qui conquerra le Saint-Graal. A côté de Godefroy de Bouillon^ Iç Tasse a placé Renaud d'Esté. Dans la Chansim de Moland, à côté de ce héros, nous trouvons anssi le roi des rois, l'empereur droit, c'est-àdire légitime, celui qui a le droit de commander à tous, Charlemagne. ^

Non-seulement Roland est, d'une manière générale, le héros de la tradition indo-européenne, mais il a passé par la Scandinavie : il dérive de le^ même source que la tradition des Niebelungen, Les rap-ports de Rdland avec Sigurd, et même avec Sigfried, ont déjà été indiqués. Tous les deux sont destinés à mourir, et ils meurent par leur impru-

(1) Ce chant se trouve k l'appendice de l'édition de la Chanson de Roland, par F. Michel.

XXXII INTRODUCrriON,

dence ; ils sont jeunes ; leur mort est annoncée par des présages ; leurs armes sont merveilleuses ; ils occupent'la même place dans le souvenir des peuples, et leurs tombes ont été fouillées par la curiosité passionnée des âges suivants.

On a beau<{oup disserté sur l'origine du traître Gane ou Ganelon. Je ne crois pas, comme M. Génin, que ce soit un évèque dont le nom ait été ainsi arrangé. Je crois que Gane ne reproduit aucun personnage de l'histoire de France ; mais qu'il est le type du héros qui devient traître. 11 représentait si bien ce type que l'imitateur hollandais d'une de nos chansons de geste l'introduit avec le même caractère dans une action postérieure à la bataille de Roncevaux (1).

Mais ce type du héros traître ne se trouve4-il pas avec les mèiûes caractères dans le personnage de Hagen ? Tous les deux font périr le héros lumineux. Ils ne sont pas des traîtres vulgaires, mais des héros de premier ordre. En effet, il est impossible de trouver plus de grandeur que n'en ofErent les scènes dans lesquelles Hagen brave Krimhild et Gane le roi Marsile. 11 faut bien remarquer aussi qu'à l'origine Gane, comme Hagen, était purement et simplement le champion de la cause ennemie, que les vainqueurs ont fini par transformer en traître proprement dit à l'effet de se rendre plus intéressants. Du reste, dans la

(1) Huon de Bordeaux, édition de Gucssard et Grandmaiaon^ pages XI. et 471.

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seconde partie des Niebelungen^ Hagen est aussi le véritable héros ; il y remplitle rôle d'Ulysse. Quant aux noms de Hagen et de Gane , ils se ressemblent extérieurement plutôt que dans leur constitution intime , et il serait difficile de faire sortir l'un de l'autre, si la langue des Français était restée germanique, auquel cas l'aspiration qui commence le nom de Hagen et sur laquelle est l'accent, n'aurait pas disparu; mais la prononciation des Celtes, qui a prévalu dans les Gaules, répugne à cette aspiration : elle a pu la supprimer ou la transformer. En la supprimant, il reste Gen ou Gane, dont Ganelon est un diminutif de formation tout à fait néolatine.

La translation du Burgonde Hagen dans l'épopée française est la manière la plus raisonnable d'expliquer l'origine et la persistance de la tradition qui fait de Gane un Mayençais et qui a édifié sur cette donnée toute la fausse geste (1). Mayence était le séjour des Burgondes , au moment de l'entrée des Franks dans la Gaule.

Enfin Hagen apparaît avec son propre nom dans le poëme français de Walter d'Aquitaine^ qui nous est arrivé eh latin, mais qui aurait pu aussi nous venir en français et dont l'origine est germanique. Hagen se trouve à la cour d'Attila avec im Aquitain nommé Walter, en qualité d'otage. Or, danà le poème des Niebelungen^ Hagen raconte qu'il a été, pendant sa jeunesse, à la <îour du roi des

(1) Voir à la page lx de ce volume.

XXXVI INTRODUCTION

raison est l'adoption d'un dogme religieux, ne devant supporter, à côté de lui, que dans uùe certaine mesure des rapprochements ou des contradictions qui pouvaient offrir des dangers réels pour la foi. Si ces causes n'ont pas produit les mêmes effets dans l'Inde, ou du moins à un degré aussi sensible, il faut l'attribuer au génie particulier des Arians-Indoux, qui n'a jamais séparé clairement" le dogme, la légende, la mythologie, la météorologie, la vie des saints et l'histoire.

Ainsi que l'a remarqué le savant Max Mûller (1), le mythe de Sigurd projette ses rayons sur les rois de Bourgogne, sur Attila et sur Théodoric. Mais ce ne sont pas, comme il le dit, ses derniers rayons.

tourent comme d'une auréole la figure de Roland. C'est pourquoi cette figure occupe une si grande place dans l'imagination du peuple, qui consent, qui travaille même à transformer ses héros, mais qui ne les oublie pas facilement, et qui a tant de peine à les remplacer. C'est ce qui Mt que, même dans les versions les moins parfaites, la Chamon de Roland domine les plus belles chansons de gestes d'une hauteur incommensurable et d'un air si étrange.

Du reste, un héros peut procéder de la paternité la plus glorieuse , une aventure peut appartenir à l'ordre le plus sublime ; mais il n'en résulte pas nécessairement que l'œuvre qui célèbre ce héros ou

(1) Essai de mythologie comparée, page 88 de la traduction.

ORIGINE DE l'ÉPOPÎÉB FRANÇAISE. XXXYIÏ

qui racoBte cette aventure soit * digne elle-même d'une si noble origine; le résultat contraire se Voit teop souvent : ainsi, un sujet véritablement épique se rencontre quelquefois dans le plus infime de nos romans d'aventures. Mais il ne faut paë exagérer Timpoirtance de ce point de vue. On est trop disposé aujourd'hui à confondre la grandeur morale d'une éj^ôquè on d'une nation avec sa valeur artistique, et à exalter outre mesure la seconde en négligeant la première. S'il est exact de dire que les peuples les plus nobles, les Indo-Européens ou Arians , ont été seuls aptes à produire de véritables épopées , il faut en même femps reconnaître qu'il y a. quelque chose de contingent et de secondaire dans le fait même de cette production.

Ce qui fatlt la grandeur de la' Grèce , ce n'est pas d'avoir produit Homère, mais d'avoir su concevoir A^chiUe: Il aukitpU asriivèr que Icfe t^ïitilèiiés pbpulàîi^s A'ov^Vlliâ^efst sortie^ ^^eifei^nt pas été ré- ^eillieis^ ^fti?' H^înère et coordonnées par d'habiles graniitiairiéîiî^;' mais il n'y aurait attirer de là aucune tonséquence conti'e'la grandeur morale de l'Hellade aux prèfnters jours de son- histoire: Qui' sait même si le méMetit ëH un artiste se substitue a4i génie vivant de la nation, pour cristalliser sous ime forme plus ou moins heureuse l'idéal commim, n'est pas aussi le moment où cet idéal commence à être délaissé et où bientôt il ne sera plus saisi que par le côté artistique ? L'Hellène, qui s'enthousiasmait sincèrement, qui sentait croître sa propre énergie en entendant une cantilène peut-être rude et

grossière, eiqui s'en inspirait pour ess^^yer de suivre lui-même les kaces de Péléïde , n'éteitril pas plus yéritab]^ement grand que le lettré deg temps i^aeHé^ rieurs auquel Homère cache Achille, quinecherch6 pas son idéal da^s le héros., mais dans le poôte^ & qui Pépopée inspire non pa^ la nohle passion d'iminh ter le fils de la: déesse, mais' le désir inférieur et toi^ours impui^fs^t d'écrire aussi une Iliade, pcHur aoceler son nom à celui d'Homère ? Préférons Rama à Yalixt^) saint Louis à Joiaville^ Sigfried à Té* yèque df^ Pass^Uj.et mettons Roland Bu^^dessus d$ son troiiry^ f^7^ (û^le, cpmm^ A^dûllç 4u-desi»i^ de sonSomèrOé Sious 09 rapport,' les enfants ont la s^^ hei^eoup p\HS jfiste que les JL^és, pai^ ïiw la faculté 4e .V/^miMipi^ ^^^miÉ^^ 9^mhMm critique. Ce que^i'ai tenur^indiqw^mi ft'j^tque la yéjpiiabfe. grawiour d» la l^imxw ; wfim^^yfWh^g» est 4«a«Qir oonçtt ou plutôt ^îo^^vérte 1 typAtd^ Ralaad>et|d'^a..#fV0if £aH son idéal;, Svr(m;^fyit ^m^né A f^8eonja|klti^> qm notre ^opée fwtional^ ^i|q^«P^ pfiçquelqu^^ c<Aé;àf<oelJa,d!un;wii!^ peiqpley ^uiHwtde vue del'a^t U^a'y aurait j^i^À en.QQ^^urd «caertre la .vériitaJb|e.gjcande«ir de nos W<^tr^;.,ee pe siérait qu'un ^«id^Di artistique.

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