‹ La chanson de Roland. Traduction, précédée d'une introd. et accompagné d'un commentaireChapitre 14 sur 89 · EST SORTI DE LA · texte numérisé non relu

EST SORTI DE LA

Dès que le plus ancien des remanieurs eut, pour la première fois, touché à une assonance du Roland dans le but de la transformer en rime, ce jour-là tout fut perdu. Cette seule modification en entraîna cent autres, et toute la physionomie de notre vieille épopée fut irrémédiablement changée.

Le premier travail du rajeunisseur porte sur le couplet épique. Il consiste à en changer toutes les assonances et à faire choix, pour les remplacer, d'un système de rimes.

Son second labeur a le vers pour objet. Il lui faut reprendre en sous- oeuvre presque tous les vers de l'ancien couplet, et les refaire un à un pour leur donner la rime voulue. Longue, délicate et rude besogne !

Mais il n'est pas toujours aisé de remplacer un vers assonance par un vers, par un seul vers rimé. Le renlanieur, en ce cas, écrit deux vers, et même trois, au lieu d'un seul. C'est là son

manuscrits de Roland. = Ils sont tous dérivés d'un prototype qui n'est point parvenu jusqu'à nous et qui se composail sans doute des éléments suivants : u trois mille sept cents premiers vers, analogues à ceux d'Oxford el encore assonances; un dénouement nouveau en vers rimes, et qui se retrouve dans tous les rifacimenti. » = Les remaniements du Roland que nous possédons sont les suivants : a. Manuscrit de Paris, B. N., fr. 860 ancien 7227 s (seconde moitié du xme siècle). Il y manque environ les 80 premiers couplets. — b.

Manuscrit de Versailles , xme siècle ; — 8,330 vers. Il est aujourd'hui à la Bibliothèque de Châteauroux, et il en

existe une copie moderne à la B. N.

fr. I."), 108). — c. Manuscrit de Venise (Bibliothèque Saint-Mare, manuscrit

français, n° vu. 138 folios, 8,880 vers; exécuté vers 1250). Le texte, qui n'est pas italianisé, se rapproche beaucoup de celui de Versailles. — d. Manuscrit de Lyon (n° 964, xive siècle). — e. Fragments d*un manuscrit lorrain, 351 vers du xiii" siècle, publiés par Génin, Chanson de Roland, p. 491 et suiv. — f. Manuscrit de Cambridge (Trinity Collège, R. 3-32, xve siècle). = Ces remaniements peuvent se diviser en trois familles : a. Paris, Lyon, Lorrain, b. Versailles, Venise VIL c. Cambridge.

troisième travail et qui, comme les précédents, lui est commandé par une nécessité impérieuse '.

Une fois en si beau chemin, le rajeunisseur ne s'arrête plus. Il se donne fort gratuitement une quatrième mission. Alors même qu'il n'y est aucunement contraint, il remplace un vers de l'original par deux ou trois vers de la copie2. Hélas !

11 est à peine utile d'ajouter que notre remanieur, habitué à tant de privautés avec. le texte original, n'hésite plus à changer tous les hémistiches qui lui déplaisent et tous les mots qui lui semblent vieillis. Mais ce cinquième travail ne semble pas avoir été le plus malaisé.

Désormais, plus de gène. Les rajeunisseurs suppriment tels ou tels couplets qu'ils jugent inutiles, ou en ajoutent tels ou tels autres qui leur paraissent nécessaires. Ils intercalent certains épisodes de leur composition, et rédigent à nouveau certaines parties de l'ancien texte. Même ils adoptent des vers d'une autre mesure, et voici que, dans l'épisode du procès rie Ganelon, le vers alexandrin pénètre enfin dans notre Chanson, qui est décidément trop remaniée et trop rajeunie.

Il ne reste plus qu'à modifier l'esprit général, de nos vieux poèmes, et c'est à quoi nos remanieurs s'entendent merveilleusement. Dans la Chanson de Roland , telle qu'on la pourra lire tout à l'heure, c'était l'esprit du xie siècle qui frémissait; dans nos rifacimenti, c'est celui du xmc. Les âmes y sont moins màîes. Tout s'alanguit, s'attiédit, s'effémine. La guerre n'est plus le seul mobile, ni la pensée unique. Le coup de lance, bien donné ou bien reçu, n'est plus le seul idéal. Ce n'est plus l'esprit des croisades populaires et enthousiastes comme le fut celle de 10£o c'est le temps des croisades à moitié politiques, etauxquell - ' faut un peu contraindre les meilleurs barons chrétiens. Elom moins aimée, et l'oriflamme de Saint- Denis fait un peu ou

'Voici par exemple, dans un couplet en on du Roland, voici ce vers : Il li tranchât 1er le destre pu'ujn (vers 2701 >, Le rajeunisseur sent bien que les oreilles. ou plutôt que les yeux de ses contemporains supporteraient diffi< 1 rnent le son uin dans une tirade en on. Que fait-il? Il cherche un équivalent en un seul vers, et ne le trouve pas. Alors il se résout, sans trop de peine, à écrire ces deux vers : Li cons Hollant , q'i ait nialeiçon , — De son bras destre li a fait

un tronçon. (Roncevauv, tciîu de Versailles.)

* L'auteurduJïofoniZav;iitdit(v. 3.200):

« Ç» dist yiaïprimcs : le colp • ■ damant. » Le rema lieur, sans ai nécessité , écrit : • Malprimes:

« Mo- doterez notant. — Demein arez un eschac iss> grant. — Aine Sarrazins n'ot onques tant — Ds la

bataille le premier colp déniant. >> (lloncevaux, texte de Versaill* •■ Cf. noa Kpop& i franc lise ,2» édition. ! <

l'enseigne de saint Pierre. Charlemagne est déjà loin; Philippe le Eel approche. La royauté, plus puissante, est cependant moins respectée. La taille du grand Empereur est rapetissée : ce n'est plus un géant de quinze pieds qui domine tous les autres héros du poème et dont la gloire n'est pas effacée par celle même de Roland. Des subtilités d'une théologie médiocre remplacent les élans vigoureux d'une piété militaire. L'auteur se fait voir davantage dans ces œuvres trop personnelles. Plus de proportions; point de style, avec plus de prétentions. Des formules, des chevilles, et, comme nous le dirions aujourd'hui, des « clichés » insupportables. Ces remaniements, nous les abandonnons volontiers à ceux qui nous accusent de trop aimer notre vieille poésie religieuse et nationale. De ces œuvres de rhéteurs ennuyeux, la Patrie et Dieu sont absents. Nous ne descendrons pas à les admirer1.

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