‹ La chanson de Roland. Traduction, précédée d'une introd. et accompagné d'un commentaireChapitre 33 sur 89 · LV · texte numérisé non relu

LV

Marsile tient Ganelon par l'épaule :

« Tu es très vaillant, » lui dit-il, « et très sage;

« Mais au nom de cette loi qui est la meilleure aux yeux des chrétiens, 650 « Ne t'avise point de changer de sentiment pour nous.

« Je te donnerai largement de mes trésors :

« Dix mulets chargés de l'or le plus fin d'Arabie ;

« Et chaque année je te ferai pareil présent.

« Cependant prends les clefs de cette vaste cilé, 055 « Et présente de ma part tous ces trésors à Charles,

« Avec vingt otages que tu lui laisseras;

« Mais fais placer Roland à l'arrière -garde.

« Si je le puis trouver aux défilés et aux passages,

« C'est une bataille à mort que je lui livrerai.

« — M'est avis que je tarde trop, » s'écrie Ganelon. 660 Alors il monte à cheval, et entre en son voyage...

Aoi.

L'empereur Charles approche de son royaume : Le voilà arrivé à la cité de Valtierra,

66'2. Valtenie, suivant le manuscrit | presque à égale distance de Saragosse d'Oxford. 11 s'agit évidemment de Val- et de la vallée de Roncevaux. tierra, petite ville espagnole qui se trouve |

Que jadis le comte Roland a prise et ruinée. Et depuis ce jour-là elle fut cent ans déserte. 665 C'est là que le roi attend des nouvelles de Ganelon, Et Je tribut d'Espagne , la grande terre. Or, un matin, à l'aube, quand le jour jette sa première clarté, Le comte Ganelon arrive au campement. Aoi.

Le jour est beau, le soleil clair.

L'Empereur s'est levé de grand matin ,

C69. L'Empereur s'est levé de grand matin. Nous avons raconté ailleurs une « journée de Charlemagne ». {Épopées françaises , 2e édition, III, pp. 121-133. ) Son sommeil ne ressemblait pas à celui des autres hommes : un ange était toujours à son chevet. (Roland, v. 2528.) La Chronique du faux Turpin rapporte << qu'autour de son lit, chaque nuit , cent vingt forts orthodoxes étaient placés pour le garder, l'épée nue d'une main , et, de l'autre, un flambeau ardent ».

(Cap. xx.) = Toutes nos Chansons sont unanimes à le représenter, dès son lever, occupé à prier Dieu dans quelque église, à y entendre pieusement la messe et les matines. A l'offertoire, Charles ne manque jamais de s'avancer au pied de l'autel et de faire à l'église une offrande digne de lui : Nostre empereres s'est vestuz et chauciez; — Messes et Matines vait oïr au monstier. — (Amis etAmiles, 233-234. Cf. Macaire, 308- 315, etc.) Dès que l'office est terminé, Charles va d'ordinaire en un grand verger avec tousses barons ; il s'assoit sous un pin, el le Conseil commence, à moins toutefois que ce ne soit jour de Cour plénière et qu'un ambassadeur sarrasin ne vienne alors jeter devant le roi frank le défi solennel de quelque roi arabe.

(Aspremont, édit. Guessard, p. 3 el suiv.) = Les Cours plénières de Charles ne sont autre chu-,' cjue les anciens ■ champs de mars » et « champs de

mai ». C'est là que l'Empereur se montre dans toute sa gloire, et c'est là surtout que les yeux de nos pères aimaient à le contempler. Charles est alors entoure'!

d'une couronne de rois , de patriarches , d'évêques, de ducs et de comtes. Tous les yeux sont fixés sur lui. Les rois, assis au pied de son faldesteuil, se chargent de traduire la pensée universelle , et font monter jusqu'à son trône un hosanna qui est sur les lèvres de tous. « Sire, font -ils, écoutez, s'il vous plaît; — II n'y a terre sous le ciel, si vous le voulez, qui ne fût conquise à la pointe de nos lances. » (Aspremont, Bibl. nat. fr. 2495, f» 670. Cf. la note du vers 527.) = M;iis voici l'heure du repas, qui est servi dans la grande salle du palais principal. Sur des tréteaux mobiles est dressée la table immense, couverte de nappes. On « corne l'eau » : on sonne du cor pour appeler les invités el les avertir d'avoir à se laver les mains avant le repas. Lorsque Charlemagne arrive, les vins sont déjà sur la table, et on les a essayés. Ce sont les damoiseaux qui servent les illustres convives; les damoiseaux, c'est-à-dire « les jeunes nobles qui ne sont pas encore chevaliers ». Les jours de cour plénière il y en a cent, au repas royal, qui sont vêtus d'hermine et de vair, tous fils de comtes ou princes. Les barons, couverts de soie et d'or, prennent place sur des fauteuils; derrière Charlemagne plusieurs rois se

670 A entendu messe et matines ,

Puis est venu se placer sur l'herbe verte, devant sa tente.

Roland y fut , avec Olivier le preux ,

Et le duc Naimes, et mille autres.

C'est là que vient Ganelon, le félon, le parjure, 675 Et que très perfidement il prend la parole :

« Salut au nom de Dieu, » dit- il au roi.

« Voici les clefs de Saragosse que je vous apporte,

« Et voilà de grands trésors

« Avec vingt otages : faites- les bien garder. 680 « Le vaillant roi Marsile vous mande encore

<( De ne point le blâmer, si je ne vous amène point le Calife.

a J'ai vu, vu de mes yeux, trois cent mille hommes armés ,

« Le haubert au dos, le heaume d'acier en tête,

« Et au côté l'épée au pommeau d'or niellé,

tiennent debout : « Li rois Burnos le jor servi do vin ; — De l'eseuelle Drues i Poitevin; — Rois Salemons tint le jor le bacin. » (Aspremont, Bibl. nat.

fr. 2495, f° 711.) Sur la table on voit étinceler sept cents coupes d'argent et d'or, et l'un de nos épiques veut bien nous apprendre que « Charlemagne les conquit outre Rhin quand il occit le païen Guitalin ». (Aspremont , Bibl. nat. IV. 2495, f? 67-71.— Cf. Ogier, v. 3502- 3506.) s= Si le Conseil ou la Cour avail eu lieu avant le repas, le reste de la journée n'est plus consacré qu'au plaisir. C'est alors que les chevaliers , assis sur le satin blanc, se mettent à jouer aux tables ou aux échecs : Charlemagne les regarde du haut de son trône. (Roland, v. 109-116), ou se jette avec ardeur dans quelque partie de chasse.

(Girars de Viane, Jehan de Lanseon, etc.) A vraiment parler, sa journée est finie. 11 revient bientôt à son palais ou dans sa tente, et s'endort sous la garde de Fange Gabriel. (Cf. les v. 316 et suiv.) 683. Le haubert au dos. Le haubert

(v. la note du v. 384, sur la brunie) est le vêtement de mailles, la chemise de maille, laquelle descend jusqu'au-dessous du genou, et qui est fendue sur le devant et le derrière, de manière à former culotte. == « Plus rare d'abord que la brunie ou broigne, d'une difficulté plus grande de fabrication, le haubert devait être porté seulement par les grands personnages, par les chefs. Il avail sur la broigne l'avantage de mieux protéger le corps, que ses mailles entrelacées couvraient d'un réseau continu, impénétrable à la lance. Aussi la broigne est -elle délaissée vers le milieu du xne siècle, tandis que le haubert se perfectionne et persiste à ce point que nous le verrons encore en usage au milieu du xive siècle. » (Le Costume de guerre et d'apparat d'après les sceaux du moyen âge, par Germain Demay, p. 7 et 8.) — Voir les figures ci-contre, dont l'une reproduit le sceau de la ville de Soissons au xne siècle, et dont l'autre est empruntée à la célèbre tapisserie de Bayeux (fin du XIe siècle; planche IX du Vetera Monumenta).

GS5 <( Qui se sont embarqués avec le Calife sur la mer.

« Ils quittaient le pays de Marsile, à cause de la foi chrétienne

« Qu'ils ne veulent ni recevoir ni garder.

« Mais, avant qu'ils eussent navigué quatre lieues,

a Ils ont été surpris par le vent et la tempête. 690 « Tous sont noyés, et plus jamais ne les reverrez.

« Si le Calife eût été vivant, je vous l'eusse amené.

« Quant au roi païen , Sire , tenez pour assuré

« Qu'avant ce premier mois passé

« Il vous suivra au royaume de France 095 « Et y recevra la loi chrétienne;

<r II y deviendra, mains jointes, votre vassal

« Et tiendra de vous le royaume d'Espagne.

« — Grâces en soient rendues à Dieu, » s'écrie le Roi.

« Vous avez bien agi, Ganelon, et en serez bien récompensé. »

700 On fait alors sonner mille clairons de l'armée :

Les Francs lèvent le camp , chargent leurs sommiers,

Et tous s'acheminent vers France la douce... Aoi.

Fig. 13. — Lorsqu'ils virent la Gascogne, le pays de leur seigneur, — Il n'en est

pas un qui ne pleure de tendresse. (Vers 818-822.)

(Composition de Zier.)

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