L ARRIERE -GARDE: ROLAND CONDAMNE A MOUT
il arles le Grand a dévasté l'Espagne, Abattu les châteaux, violé les cités.
« Ma guerre est finie, » dit le roi ; Et voilà qu'il chevauche vers douce France. Le jour s'en va, le soir descend.
Le comte Roland a planté son enseigne
7n:'>. Charles le Grand, etc. Il convient de remarquer que le couplet épique débutait presque toujours ex abrupto,
comme pour permettre au jongleur de commencer son chant où il le voulait.
Il ne faudrait pas se persuader qu'il
Sur le sommet de la colline, droit contre le ciel.
Par tout le pays, les Francs prennent leur campement...
710 Cependant l'armée païenne chevauche par les grandes vallées ,
Hauberts et doubles broignes au dos ,
Heaumes en tète, épées au côté,
Ecus au cou et lances toutes prêtes.
Au haut de ces montagnes il est un bois ; ils y font halte.
715 C'est là que quatre cent mille hommes attendent le lever du jour.
Et les Français qui ne le savent pas! Dieu, quelle douleur ! Aoi.
se voit aux grands défilés
de
Le jour s'en va, la nuit se fait noire. Le puissant empereur, Charles s'endort.
Il a un sonçe : il Cizre , 720 Tenant entre ses poings sa lance en bois de frêne. Et voilà que le comte Ganelon s'en est emparé; Il la brandit et secoue de telle sorte , Qu'il Va brisée et mise en pièces entre ses poinyx , EL que les éclats en volent vers le ciel... Charles dormait, point ne s'éveille. Aoi
chantai tout le poème d'une haleine, et il n'esl peut-être pas impossible d'indigner aujourd'hui les parties du poème, les épisodes que le musicien populaire choisissait pour occuper une de ses « séances de chanl • Deux pauses du jongleur sonl indiquées aux vers 703 :
Caries li magnes ad Espaigne guastée , 09 : /.; Emperere, par sa grani poestest, — Vil anz tuz pleins ad en Espaigne estet. Il en esl de même au v. 37U5 : Li Emperere est repairiez
d'Espaigne. Voilà bien (avec les v. 1 et ss.) les débuts de quatre « séances épiques ». Os diverses parties de notre poème ne correspondent pas, comme nous l'avions cru, à d'anciennes Cantitilènes.
712. Heaumes en tête. Le p originel «lit \Au> exactemenl : Helmes laciez. On laçait le heaume au capuchon de mailles par un certain nombre de lacs en cuii , i !f. le \ . 3434.
725 Après ce songe, il en a un autre.
Il se voit en France, dans sa chapelle, à Aix.
Un ours le mord si cruellement au bras-droit,
Qu'il lui a tranché la chair jusqu'à Vos.
Puis , du côté de l'Ardenne , il voit venir un léopard
Qui, très férocement, va l'attaquer aussi. 730 Mais alors un lévrier sort de la salle ,
Qui accourt vers Charles au galop et par bonds.
Il commence par trancher l'oreille droite de l'ours,
Puis avec fureur s'attaque au léopard.
« Grande bataille! » s'écrient les Français; 735 Et ils ne savent quel sera le vainqueur. . .
Charles dormait, point ne s'éveille. Aoi.
La nuit s'en va, et l'aube apparaît claire.
Très fièrement chevauche l'Empereur ,
Et mille clairons retentissent alors dans toute l'armée : 740 <( Seigneurs barons, dit le roi Charles,
« Vous voyez ces passages et ces défilés étroits :
« Qui placerai-je à l'arrière -garde? décidez.
« — Roland, ce sera mon beau-fils Roland, » s'écrie Ganelon ;
« Vous n'avez pas de baron si vaillant,
<r Et ce sera le salut de notre gent. » 745 Charles l'entend et lui jette un regard fier :
« Il faut, )> lui dit-il, « que vous soyez le diable en personne.
« Une mortelle rage vous est entrée au corps.
« Et qui sera devant moi à l'avant-garde?
« — Ce sera , » dit Ganelon , « Ogier de Danemark. 750 « Point n'avez de baron qui s'en acquitte mieux. »
Aoi.
Quand le comte Roland entend qu'on le désigne , Il se prend à parler en vrai chevalier : « Sire beau-père, je dois vous bien aimer, « Vous m'avez fait donner l'arrière -garde.
755 « Le roi qui tient la France, Charles , n'y perdra rien. « Rien à mon escient, ni palefroi, ni destrier, « Ni mule, ni mulet sur lequel on chevauche, « Ni roussin, ni sommier, « A moins qu'on ne le paye à coups d'épée.
700 « — Vous dites vrai, » répond Ganelon, « et très bien je le sais. » Aoi.
Roland, quand il entend qu'on le met à l'arrière-
garde , Adresse, tout furieux, la parole à son beau-père : « Ah! traître, méchant homme et de méchante race, « Tu croyais peut-être que je laisserais tomber le gant, 7G5 « Comme tu as laissé tomber le bâton devant l'Empereur. » Aoi.
Le comte Roland interpelle alors Charlemagne : « Donnez- moi l'arc que vous tenez au poing. « A mon escient on ne me reprochera pas Qu'il me tombe des mains comme il arriva à Ganelon , 770 « Pour votre gant droit, quand il reçut le bâton. » L'Empereur reste là, tête baissée; 11 tourmente sa barbe, tord ses moustaches, Et ne peut s'empêcher de pleurer. Aoi.
Naimes ensuite est venu,
Qui a barbe blanche et cheveux blancs; 775 II n'est point en la cour de meilleur vassal :
« Vous l'avez entendu, » dit-il au Roi;
« Le comte Roland est en grande colère :
« Il est furieux, il est terrible.
<( On lui a confié l'arrière -garde,
« Et certes il n'est pas de baron qui s'en charge à sa place.
780 « Donnez -lui l'arc que vous avez tendu
« Et trouvez -lui bonne aide. »
Le Roi lui donna l'arc, et Roland le reçut. Aoi.
L'Empereur interpelle son neveu Roland : « A coup sûr, vous savez, beau sire neveu, 785 « Que je veux vous donner la moitié de mon armée. « Gardez-la près de vous : c'est votre salut. « — Non, » dit le Comte, « non, je n'en ferai
rien ; « Et que Dieu me confonde si je démens ma race! « Je garderai seulement vingt mille Français, vingt mille vaillants.
790 « Pour vous , passez les défilés en toute sûreté ;
« Vous n'avez pas un homme à craindre tant que je vivrai! » Aoi.
Le comte Roland est au sommet d'une montagne, Il a revêtu son haubert, le meilleur qu'on ait jamais vu ,