‹ La chanson de Roland. Traduction, précédée d'une introd. et accompagné d'un commentaireChapitre 44 sur 89 · CXVIII · texte numérisé non relu

CXVIII

A peine Gautier s'est-il aligné près des Sarrasins, Que ceux-ci l'assaillent à droite, à gauche, de toutes

parts. Son fort écu est brisé en mille pièces, Son blanc haubert est rompu, et la broderie en est

perdue.

Lui-même il est percé de quatre lances ; Il n'y peut plus tenir, et quatre fois se pâme. Qu'il le veuille ou non, il lui faut quitter le champ. Voilà que de son mieux il descend la montagne Et appelle Roland : « A mon aide, baron, à mon

aide ! » Aoi.

GXIX

A Roncevaux la bataille est merveilleuse et pesante :

Olivier et Roland y frappent de grand cœur ;

L'archevêque Turpin y rend des milliers de coups ; 1415 Les douze Pairs ne sont pas en retard.

Tous les Français se battent et sont en pleine mêlée;

Et les païens de mourir par cent et par mille.

Qui ne s'enfuit ne peut échapper à la mort :

Bon gré, mal gré, tous y laissent leur vie. 1420 Mais les Français y perdent leur meilleure défense,

Leurs forts épieux et leurs lances qui tranchent,

Leurs gonfanons bleus, vermeils ou blancs.

Le fer de leurs épées est brisé.

Et que de vaillants chevaliers ils ont perdu* !

Quant à eux, ils ne reverront plus ni leurs pères ni leurs familles ,

Ni Charlemagne qui les attend là-bas...

Cependant en France il y a eu une merveilleuse tourmente :

Des tempêtes, du vent et du tonnerre, 1425 De la pluie et de la grêle démesurément,

Des foudres qui tombent souvent et menu,

Et (rien n'est plus vrai) un tremblement de terre.

Depuis Saint-Michel-du-Péril jusqu'aux Saints de Cologne,

Depuis Besançon jusqu'au port deWissant, 1430 Pas une ville dont les murs ne crèvent.

A midi, il y a grandes ténèbres;

Il ne fait clair que si le ciel se fend.

Tous ceux qui voient ces prodiges en sont dans l'épouvante ,

Et plusieurs disent : « C'est la fin du monde, 1435 « C'est la consommation du siècle. »

Non, non : ils ne le savent pas, ils se trompent :

C'est le grand deuil pour la mort de Roland ! Aoi.

Les prodiges sont terribles et l'orage effroyable; En France, il y a plusieurs signes évidents : Dès l'heure de midi jusqu'à celle des vêpres, La nuit y est obscure, et les ténèbres.

1428. Jusqu'aux saints de Cologne; dans le manuscrit d'Oxford on lit seulement : jusqu'au sehiz. Nous n'avonsaucune certitude sur le véritable sens de ce dernier mol ; mais nous sommes tenté de croire qu'il s'agit en effet de Cologne, laquelle a été surnommée « la sainte », à raison de ses innombrables reliques. Cinquante martyrs de la légion Tbébéenne y reposaient dans une basilique couverte de mosaïques et d'or, qui depuis une haute antiquité portait le

nom de Sancti aurei. Nous avons làdessus un texte de Grégoire de Tours ( De Gloria Martyrum, I, lxii), et une inscription du vie siècle. Cologne, atout le moins, conviendrait bien comme point extrême de la France : « Du mont Saint-Michel aux saints de Cologne, et de Besançon à Wissant. » = Les mss.

de Paris , de Lyon et de Cambridge nous donnent Rains.

1437. Lacune comblée. Voir la note Ldu v. 318.

Ni le soleil ni la lune n'y jettent leur clarté.

Tous ceux qui voient ces choses croient qu'ils vont

mourir ; Mais en vérité on peut bien être en telle douleur, Quand celui qui conduit tous les autres, quand

Roland meurt.

Il n'y eut jamais sur terre un homme de plus haut

prix Pour vaincre les païens et conquérir les royaume?.

Aoi.

La bataille est formidable; elle est horrible.

Tous nos Français y frappent du tranchant de Vépéc,

Il n'en est pas un dont l'acier ne soit tout rouge de

sang.

« Monjoie ! » s'écrient-ils; c'est le nom de la fameuse

enseigne.

Par toute la contrée s'enfuient les Sarrasins, Que poursuivent les Français, les hommes de la terre

chrétienne.

Ah ! ils voient maintenant que la mêlée est rude. Aoi.

Les mécréants, la tristesse et la rage au cœur, Laissent le champ et se mettent en fuite, Poursuivis de près par les Français, qui les voudraient atteindre.

Vous pourriez voir la plaine toute couverte de combattants, Tant de Sarrasins tomber sur l'herbe drue, Tant de blancs hauberts et de broignes qui étin-

cellent, Tant de lances brisées et tant de gonfanons en lambeaux!

Cette bataille est gagnée par les Français.

Mais, Dieu ! comme la peine va s'accroître pour eux !

Charles en perdra sa meilleure aide et toute sa

fierté; Grande est la douleur où la France va tomber. Aoi.

Les Français frappent rudement et de bon cœur,

Et les païens de mourir par milliers, par multitudes. 1440 Sur cent mille, il n'en est pas deux qui survivent

« Nos hommes sont braves, » s'écrie l'Archevêque.

« Et nul roi sous le ciel n'en a de meilleurs.

<( Il est écrit dans la geste de France :

« Il est de droit , dans la grande terre,

« Que nos empereurs aient de vaillants soldats. » 1415 Et les voilà qui vont par la plaine et recherchent les leurs.

De deuil et de tendresse leurs yeux sont tout en larmes

A cause du grand amour qu'ils ont pour leurs parents.

Devant eux va surgir Marsile avec sa grande armée.

Aoi.

GXXIV

Le comte Roland est un bon chevalier ;

Olivier aussi et tous les douze Pairs,

Et les Finançais qui sont de gra?ide valeur.

Ils sont vainqueurs, ils massacrent les païens.

Sur cent mille, pas un, pas un n'a pu se sauver,

Excepté Margaris, et le voilà qui s'enfuit.

1 \ 13. La geste de France. C'est une de ces prétendues chroniques dont nos épiques citent volontiers le témoignage.

Il s'agit sans doute d'une plus an-

cienne chanson ou d'une tradition orale.

1448. Lacune comblée. Voir la note du v. 318.

Mais, s'il s'enfuit, on ne doit point lui en faire de

reproches; Car il peut sur son corps montrer de grandes marques

de son courage, Et il est percé de quatre coups de lance. Margaris s'achemine du côté de l'Espagne, Et raconte tout au roi Marsile. Aoi.

Le roi Margaris s'en est donc allé tout seul.

Sa lance est brisée, son écu est troué,

Et, au-dessous de la boucle, n'est plus long que d'un

demi-pied.

L'acier de son épée est tout rouge de sang, Son haubert est rompu et démaillé, Et il est lui-même percé de quatre lances. C'est ainsi qu'il revient du champ de bataille, où

l'on a donné de si fiers coups.

Dieu ! quel baron s'il était chrétien ! Il raconte tout au roi Marsile, Et soudain tombe à ses pieds :

« A cheval, Sire, à cheval ! » lui dit -il; « Vous trouverez les Français de France épuisés < .1 force de frapper et de martyriser les nôtres. « Leurs lances sont en pièces, « Une grande moitié d'entre eux sont morts; « Ceux qui restent sont bien affaiblis; « La plupart sont blessés et rouges de leur sang , • Et plus d'armes, ils n'ont plus d'armes pour se

défendre !

" Vous n'aurez pas de peine à venger les nôtres. « Sachez-le bien, Sire, les chrétiens sont bons à

vaincre.

Cependant les Français réclament Roland et Olivier. « A notre aide, les douze Pairs, à notre aide!

Et l 'Archevêque de leur répondre avant tous

autres :

« Hommes de Dieu, faites- vous gaillards et fiers; « Voici le jour où les couronnes vont être placées sur

vos têtes, « Et où le saint Paradis va vous être donné. » Parmi les chevaliers français, c'est alors grande

douleur et pitié.

Par très vive amitié l'un pleure sur l'autre, Et, par charité, tous se donnent mutuellement un

dernier baiser.

« A cheval, maintenant , » s'écrie Roland, « Car voici Marsile et ses cent mille païens. » Aoi.

Par le milieu d'une vallée s'avance le roi Marsile, 1450 Avec la grande armée qu'il a réunie

Et divisée en vingt colonnes.

Au soleil reluisent les pierreries et l'or des heaumes,

Et ces lances et ces gon fanons,

Et les écus et les hauberts brodés.

Sept mille clairons sonnent la charge.

1455 Quel bruit dans toute la contrée !

« Olivier mon compagnon, » s'écrie Roland, « mon frère Olivier,

« Le traître Ganelon a juré notre mort,

« Et sa trahison n'est ici que trop visible.

« Mais l'Empereur en tirera une terrible vengeance. 1460 « Quant à nous, nous aurons une forte et rude bataille :

« Car on ne vit jamais une telle rencontre.

« J'y vais frapper de mon épée Durendal ;

« Vous, compagnon, frappez de votre épée Hauteclaire.

« Nous les avons déjà portées en tant de lieux !

14C>5 « Avec elles déjà nous avons gagné tant de victoires!

« Il ne faut pas qu'on chante sur nous de méchantes

chansons. » Aoi.

GXXVII

Quand nos Français voient qu'il y a tant de païens, Et que la campagne en est couverte de toutes parts, Ils appellent à leur aide Olivier et Roland

1470 Et les douze Pairs, pour qu'ils soient leur défense. L'Archevêque alors leur dit sa façon de penser : «(JPas de lâche pensée, seigneurs barons. « Au nom de Dieu, ne fuyez pas, <i De crainte que les gens de cœur ne chantent contre nous de mauvaises chansons.

1475 « Il vaut mieux mourir en combattant.

<( Or il est très certain que nous allons mourir ; « Oui, après ce jour nous ne serons plus vivants. « Mais il est une chose dont je puis vous être garant : « C'est que le saint paradis vous sera ouvert ;

1480 « Demain vous y serez assis tout près des Saints. » A ces mots, les Francs redeviennent gaillards et

fiers.

Ils éperonnent en avant sur leurs rapides destriers, Et tous de crier : « Monjoie! Monjoie! » Aoi.

C'est un très mauvais roi que Marsile : « Ecoulez-moi, » dit-il à ses païens; a Le comte Roland est d'une merveilleuse puissance, <• El ce n'est pas sans peinv qu'on lr vutncfà : « Deux batailles n'y suffiront point.

« Eh bien ! si vous y consentez, nous lui en livrerons trois.

1 i8 2. Lacune comblée. Voir la note du v. 318.

« Dix de nos colonnes vont se mettre en ligne contre

les Français, « Et les dix autres resteront avec moi. « Voici, voici le jour où Charles perdra de son pouvoir <c Et verra tomber la France dans la honte ! » A Grandoigne Marsile donne alors une enseigne

brodée d'orfroi Pour conduire sa gent contre les Français : « Vous aurez, » lui dit-il, « commandement de roi.»

Aoi.

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