‹ La chanson de Roland. Traduction, précédée d'une introd. et accompagné d'un commentaireChapitre 43 sur 89 · CVI1I · texte numérisé non relu

CVI1I

Bérengier frappe Estramaris, 1305 Brise l'écu , met le haubert en morceaux ,

Lui plante au corps son bon épieu tranchant, Et l'abat mort entre mille Sarrasins.

Des douze pairs païens, dix sont déjà tués; Il n'en reste plus que deux vivants :

1310 Chernuble et le comte Margaris.

Aoi.

Margaris est un très vaillant chevalier, Beau , fort , léger , rapide ;

Il pique des deux son cheval et va frapper Olivier. Au-dessous de la boucle d'or pur, il brise l'écu, 1315 Et lui porte un coup de lance le long des côtes.

Dieu préserve Olivier, si bien que le coup ne le touche

pas; La lance effleura sa chair, mais n'en enleva point. Margaris alors va plus loin, sans encombre, Et sonne de son cor pour rallier les siens. Aoi.

1320 La bataille est merveilleuse, la bataille est une mêlée :

Le comte Roland ne craint pas de s'exposer.

Il frappe de la lance tant que le bois lui dure;

Mais voilà que quinze coups l'ont brisée et perdue.

Alors Roland tire Durendal , sa bonne épée nue , 1325 Éperonne son cheval et va frapper Chernuble,

Il met en pièces le heaume du païen, où les escarboucles étincellent,

Lui coupe en deux la coiffe et la chevelure ,

Lui tranche les yeux et le visage,

Le blanc haubert aux mailles si fines,

1320. Le heaume où les ercarboncles étincellent. Le heaume, comme nous l'avons dit, est en forme de cône; il est bordé d'un cercle, d'une bande de mêlai qui est ornementée. Et il est souvent renforcé dans toute sa hauteur par quatre autres bandes de métal, également or-

nementées, lesquelles viennent aboutir et se croiser à son sommet. C'est silices bandes et sur le cercle que l'on plaçait des pierres précieuses ou de la verroterie. Voyez Demay, le Costume de guerre, p. 132.

1330 Tout le corps jusqu'à l'eniburchure

Et jusque sur la selle , qui est couverte de lames

d'or.

L'épée entre dans le corps du cheval, Lui tranche l'échiné sans chercher le joint, Et sur l'herbe drue abat morts le cheval et le cavalier :

1335 «. Misérable, » lui dit- il ensuite, « tu fus mal inspiré de venir ici ; € Ton Mahomet ne te viendra pas en aide, « Et ce n'est pas par un tel glouton que cette victoire sera gagnée!» Aoi.

Par le champ de bataille chevauche le comte Roland, Sa Durendal au poing, qui bien tranche et bien taille , 1340 Et qui fait grande tuerie des Sarrasins.

Ah! si vous aviez vu Roland jeter un mort sur un

autre mort , Et le sang tout clair inondant le sol! Roland est rouge de sang; rouge est son haubert,

rouges sont ses bras, Rouges sont les épaules et le cou de son cheval. L345 Pour Olivier, il ne se met pas en retard de frapper. Les douze Pairs aussi ne méritent aucun blâme ; Tous les Français frappent, tous les Français massacrent.

Et les païens de mourir ou de se pâmer : - Vivent nos barons ! » dit alors l'Archevêque : 1350 « Monjoie! » crie-t-il, « Monjoie! c'est le cri de Charles. » Aoi.

1331. La selle... La selle comprend à cette époque : 1° des arçonnières ; 2° des quartiers coupés carrémeni el enrichis de broderies quadrillées : '-i° deux sangles, distantes l'une de l'autre ; 4° un poitrail formé d'une bande de cuir à

s ; 5° des étriers arrondis et surbaissés, lesquels sont suspendus par des étrivières tantôt de cuir, tantôt de chair nette ; 6° une couvei ture cai rée. Voy, Demay, le Costume de guerre, p, 163.

GXII

Parmi la bataille chevauche Olivier;

Le bois de sa lance est brisé , il n'en a plus qu'un tronçon au poing.

Alors il va frapper un païen du nom de Mausseron.

Il lui brise l'écu , qui est couvert d'or et de fleurons , 1355 II lui jette les deux yeux hors de la tête,

Et la cervelle du païen lui tombe aux pieds.

Bref il le renverse mort avec sept cents de sa race.

Puis il a tué Turgis et Estorgous;

Mais cette fois sa lance se brise en éclats jusqu'à son poing :

1360 « Que faites -vous, compagnon? » lui crie Roland,

« Ce n'est pas un bâton qu'il faut en telle bataille ,

« Mais il n'y a de bon que le fer et l'acier.

« Où donc est votre épée qui s'appelle Hauteclaire'?

« Sa garde est d'or, et son pommeau de cristal. 1365 d — Je n'ai pas le temps de la tirer, » répond Olivier;

e J'ai trop besoin de frapper. Aoi.

Monseigneur Olivier a tiré sa bonne épée, Que lui a tant demandée son compagnon Roland, Et, en vrai chevalier, il la lui a montrée. 1370 II en frappe un païen, Justin de Val-Ferrée, Lui coupe en deux morceaux la tête, Lui tranche le corps et le haubert brodé, Avec la bonne selle où brillent les pierreries et l'or

13G3. L'épée Hauteclaire est, d'après plusieurs de nos vieux poèmes, l'œuvre du forgeron Veland ; d'après quelques autres, de Munificant. L'auteur de Girars de Viane nous raconte tout au long l'histoire de cette fameuse épée : « Elle appartenait autrefois à l'empereur de Rome Closamont , qui la perdit dans un

bois. Des faucheurs la retrouvèrent et l'apportèrent au Pape. Pépin s'en empara, lorsqu'il vint à Rome; puis il la donna au duc Beuves, qui la vendit à un Juif. Et c'est ce Juif qui la céda à Olivier, au moment même où il allait engager, sous les murs de Vienne, son grand duel avec Roland. »

Il tranche aussi l'échiné du destrier, 1375 Et abat mort sur le pré le cheval avec le cavalier :

« Ah! désormais, » s'écrie Roland, « je vous regarde comme un frère.

« Voilà bien les coups qui nous font aimer de l'Empereur. »

Et de toutes parts on entend ce cri : « Monjoie ! » Aoi.

Voici sur son cheval Sorel le comte Gerin, 1380 Et son compagnon Gerier sur Passe-Cerf.

Ils leur lâchent les rênes, et d'éperonner vivement.

Tous deux vont frapper le païen Timozel ;

L'un l'atteint à l'écu, l'autre au haubert.

Ils lui brisent leurs deux lances dans le corps, 1385 Et l'abattent raide mort au milieu d'un guéret.

Je ne sais point, je n'ai jamais entendu dire

Lequel des deux fut alors le plus rapide...

Espreveris était là, le fils de Borel :

Il meurt de la main d'Engelier de Bordeaux. 1390 Puis l'Archevêque tue Siglorel,

Cet enchanteur qui avait déjà été dans l'enfer,

Où Jupiter l'avait conduit par l'art du diable :

« Voilà un grand félon, » dit Turpin.

« — Le misérable est vaincu, » répond Roland. 1395 « Frère Olivier, ce sont là des coups que j'aime. »

Aoi.

La bataille cependant est devenue très rude : Français et païens y échangent de beaux coups.

1379. Sorel. Nous avons fait de ■ Soi el o le nom d'un cheval , ce qui nous semble justifié pai le vers suivant : le manuscrit de Lyon donne Morel. Cf. les noms donnés par nos épiques aux chevaux de nos autres héros : le cheval

d'( >gier s'appelle Broiefort , relui <!<• Renaud de Montauban, Bayard; celui de Guillaume d'Orange , Baucent, etc. etc.

Déjà nous connaissons Tencendur el Veillantif.

Les uns attaquent, les autres se défendent.

Que de lances brisées et rouges de sang ! 1400 Que de gonfanons et d'enseignes en pièces !

Que de bons Français perdent là leur jeunesse!

Ils ne reverront plus ni leurs mères ni leurs femmes,

Ni ceux de France qui les attendent là-bas, aux défilés.

Charles le Grand en pleure et se lamente : 1405 Hélas! à quoi bon? Ils n'en recevront point de secours.

Ganelon leur rendit un mauvais service,

Le jour qu'il alla clans Saragosse vendre sa propre lignée.

Mais, depuis lors, il en a perdu les membres et la vie :

Plus tard, à Aix, on le condamna à être écartelé, 1410 Et avec lui trente de ses parents,

Auxquels on ne fit pas grâce de la mort. Aoi.

GXVI (??)

Le roi Almaris, avec son corps d'armée, Par un étroit et merveilleux passage, Va joindre Gautier, qui garde la montagne Et les défilés du côté de l'Espagne.

« Ali ! Ganelon le traître, » dit Gautier le capitaine, <r Ganelon, pour notre grand malheur, a fait marché de nous. »

GXVII (??)

Le roi Almaris est venu sur la montagne; Soixante mille païens sont avec lui Qui très vigoureusement attaquent nos Français En grande colère ils les ont tous frappés,

1411. Lacune comblée. A'oir la note du v. 318.

Ils les ont mis en déroute, tués, massacrés.

Plus que tous les autres, Gautier est en rage.

Il tire son épêe, serre son écu contre lui,

Au petit trot s'en va devant le premier rang des

païen*, Leur fait mauvais salut et s'aligne près d'eux. Aoi.

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