‹ La chanson de Roland. Traduction, précédée d'une introd. et accompagné d'un commentaireChapitre 47 sur 89 · CXLI · texte numérisé non relu

CXLI

1620 Merveilleuse, immense est la bataille :

De leurs lances d'acier bruni , les Français donnent de

bons coups.

C'est là que l'on pourrait assister à grande douleur Et voir des milliers d'hommes blessés, sanglants,

morts.

L'un gît sur l'autre : l'un sur le dos, et l'autre sur

la face.

C'est là qu'on verrait tant de bons chevaux errant

sur le champ de bataille Et traînant leurs rênes qui pendent le long de leur

poitrail.

1625 Mais les païens n'y peuvent tenir plus longtemps; Bon gré, mal gré, quittent le champ, Et les Français de les poursuivre de vive force, la lance

au dos.

Jusqu'à Marsile ils les pourchassent , et les tuent.

Aoi.

Les coups de Roland sont cVun rude et fort chevalier; Pour les siens, ni trêve ni repos.

Dieu! comme les Français chevauchent rapidement! Au trot, au galop, ils poursuivent les païens; Ils vont dans le sang rouge jusqu'au milieu du corps. Leurs épées d'acier sont tordues et brisées : Pour se défendre ils n'ont plus d'armes.

1627. Lacune comblée. Voir la note du v. 318.

Ils se souviennent alors de leurs cors et de leurs

clairons, Et chacun d'eux se sent plus forl.

« Maudit, » s'écrient les païens, « maudit soit le jour

où nous vînmes aux défilés; « C'est nous qui en porterons tout le dommage, d Ils laissent le champ de bataille , ils tournent le dos

aux Français, Et ceux-ci de les tailler à grands coups d'épée. La traînée des morts va jusqu'au roi Marsile. Aoi.

GXLIII

Marsile assiste au martyre de sa gent;

Il fait sonner ses cors et ses trompettes; 1630 Puis, avec sa grande armée, avec tout son ban, il monte à cheval.

En tête s'avance un Sarrasin nommé Abîme :

Il n'en est pas de plus félon que lui ;

Il est chargé de crimes, chargé de félonies.

Point ne croit en Dieu, le fils de sainte Marie; 1G35 II est noir comme poix fondue ;

Il préfère la trahison et la perfidie

A tout l'or de la Galicie;

Aucun homme ne l'a jamais vu ni plaisanter ni rire;

D'ailleurs il est hardi et d'une bravoure folle : 1G40 C'est ce qui le fait aimer de Marsile,

Et c'est lui qui porte le Dragon du Roi, signe de ralliement pour toute l'armée.

Turpin ne saurait aimer ce païen ;

Dès qu'il le voit, il a soif de le frapper.

Et, fort tranquillement, se dit en lui- môme : lGi5 « Ce Sarrasin me semble bien hérétique ;

Jamais je n'aimai les couards ni la couardise.

a Plutôt mourir que de ne pas aller le tuer. » Aoi.

C'est l'Archevêque qui commence la bataille ;

Il monte le cheval qu'il enleva jadis à Grossaille. 1650 Grossaille est un roi que Turpin tua en Danemark.

Quant au cheval , il est léger et taillé pour la course ;

Il a les pieds bien taillés, les jambes plates,

La cuisse courte, la croupe large,

Les côtés longs et l'échiné haute ;

Jusqu'au bas de la gorge, il a le cou bien fait ; 1655 Sa queue est blanche, et sa crinière jaune ;

Ses oreilles petites , et sa tête fauve.

Il n'y a pas de bête qui lui soit comparable.

L'Archevêque l'éperonne, et il y va de si grand cœur,

Lâchant le frein d'or et les rênes,

Qu'il ne peut manquer de se trouver face à face avec Abîme.

1660 Donc il va le frapper sur son merveilleux écu

Couvert de pierres fines, d'améthystes, de topazes,

De cristaux et d'escarboucles couleur de feu ;

Le païen le tient de l'émir Galafre ,

Et c'est un diable qui le lui donna au Val-Métas. 1665 Turpin le heurte, point ne l'épargne.

Après un tel coup, l'écu d'Abîme ne vaut plus un denier.

Il lui tranche le corps de part en part,

1651. Quant au cheval, etc. Le type du beau cheval est presque partout le même dans nos Chansons. Aux vers de Roland on peut comparer ceux de Gui de Bourgogne (xme siècle) : « Il ot le costé blanc comme cisne de mer; — Les jambes fors et roides, les pies plas et coupés, — La teste corle et megre et les eus allumés, — Et petite oreillette, et mult large le nés. » (V. 2326- 2329.) D'ailleurs il n'y a pas trace dans notre poème de cet amour profond du chevalier pour son cheval, qui trouve

son expression dans Ogier, dans Aliscans, etc.

1663. Galafre. Il s'agit peut-être de cet émir Galafre, qui joue un si grand rôle dans la légende de l'oncle de Roland. Galafre est, en effet, ce roi de Tolède auprès duquel dut s'enfuir le jeune Charles, persécuté par ses deux frères, Heudri et Lanfroi. C'est à sa cour que le fds légitime de Pépin se cacha longtemps, sous le nom de Mainet; c'est la fille de Galafre enfin, c'est Galienne, qui devint alors la fiancée du futur empereur.

Et l'abat sur place, raide mort.

« Monjoie, Monjoie, » c'est le cri de Charles, c'est le

sien.

Et les Français : « Voilà du courage, » disent-ils.

1670 « Cet archevêque sait bien garder sa crosse.

« Plût à Dieu que Charles en eût beaucoup de pareils! » Aoi.

Cependant le comte Roland appelle Olivier : « Sire compagnon, ne serez-vous pas de mon avis? « L'Archevêque est un excellent chevalier, « Et sous le ciel il n'en est pas de meilleur : 1675 « Comme il sait frapper de la lance et de l'épieu ! <r — Eh bien! » répond Olivier, <r courons l'aider. » A ces mots, les Français recommencent la bataille. Durs y sont les coups, et rude y est la mêlée. Les chrétiens y souffrent grande douleur. Aoi.

Ils ont perdu leurs armes, les Français de France,

Mais ils ont encore trois cents épées nues.

Sur les heaumes luisants ils frappent et refrappent

encore.

Dieu! que de têtes fendues par le milieu! Que de hauberts en pièces ! que de broignes rompues ! Les pieds, les poings, le visage , ils coupent et tranchent

tout.

« Ces Français nous défigurent, » s'écrient les

païens, " Qui ne se défend n'a cure de sa vie. » Et ils vont droit à Marsile ; « A l'aide, à l'aide, bon roi. »

1*)79. Lacune comblée. Voir la note du v. 318.

Marsile les entend, Marsile s'écrie :

« 0 grande terre, que Mahomet te détruise,

«. Puisque ta race a vaincu la mienne !

« Ne nous ont-ils pas déjà enlevé assez de nos cités,

« Que tient aujourd'hui Charles à la barbe chenue1?

« Il a conquis Rome, la Calabre et la Pouille,

« Il a conquis Constantinople et Saxe la puissante.

« Ah! plutôt mourir que de m? enfuir devant ces

Français.

« Que nul ne pense à sa propre sûreté : frappez. « Si Roland meurt , c'en est fait de la force de

Charles ; « S'il vit, c'en est fait de la nôtre! » Aoi.

GXLVII

Les félons Sarrasins frappent grands coups de lance Sur ces écus, sur ces heaumes qui flamboient au

soleil.

On n'entend que le bruit du fer et de l'acier; Les étincelles en volent jusqu'aux deux. Que de ruisseaux de sang et de cervelles ! Roland a grand deuil au cœur De voir mourir tant de bons vassaux capitaines. Alors il se souvient de la terre de France Et de son oncle le bon roi Charlemagne ; Et, qu'il le veuille ou non, ces pensées changent tout

son cœur. Aoi.

Il est entré dans la mêlée, le comte Roland,

Et ne cesse d'y frapper de grands coups.

Dans sa main est Durendal, sa bonne épée, qu'il a

tirée du fourreau :

Il perce les hauberts, il brise les heaumes,

LA CHANSON' DE ROLAND 15b

Il tranche les corps, les poings, les tètes,

Il jette à terre des centaines de païens

Qui tous se croyaient de bons vassaux. Aoi.

De l'autre côté est Olivier,

Qui assaillit les païens et frappe de rudes coups ! Il tire du fourreau Ilautcclaire, qu'il aime tant : Fors Durendal, il n'en est pas de meilleure sous le

ciel.

En son poing le Comte la tient, et vaillamment se

bat.

Jusqu'aux bras il a du sang rouge.

« Dieu ! » s'écrie Roland, « que voilà un bon vassal! « Eh! noble comte , si loyal et si preux, « Voici le jour où notre amitié prendra fin, « Voici le jour de la douloureuse séparation. « L' Empereur ne nous verra plus, « Et jamais il n'y aura eu si grande douleur en douce

France. « Pas un Français, pas un qui ne prie pour nous ■ Et ne fasse oraison dans les moutiers. « Quant à nos (Unes, elles seront en paradis. » Olivier l'entend, éperonne son cheval, Et, à travers la mêlée, s'en vient tout près de

Roland :

« Compagnon, venez par ici, » se disent-ils mutuellement ; « S'il plaît à Dieu, nous ne mourrons pas l'un sans V autre. 9 Aoi.

1680 Ah! quel spectacle de voir Roland et Olivier Combattre et frapper <lu fer de leurs (''[«'es!

L'Archevêque, lui, frappe de sa lance.

On peut savoir le nombre de ceux qu'ils tuèrent :

Ce nombre est écrit dans les chartes, dans les brefs, 1685 Et la Geste dit qu'il y en eut plus de quatre mille...

Aux quatre premiers chocs tout va bien pour les Français;

Mais le cinquième leur fut fatal et terrible ;

Tous les chevaliers de France y sont tués.

Dieu n'en a épargné que soixante; 4G90 Mais ceux-là, avant de mourir, ils se vendront cher.

Aoi.

Fig. 17. — Le comte Roland, à grand'peine , à grande angoisse, — Et très douloureusement sonne de son olifant. ( Vers 1701 , 1702. ) (Composition de Zier.)

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