MORT D OLIVIER
uand Roland aperçoit la gent maudite Qui est plus noire que de l'encre Et n'a de blanc que les dents :
« Je suis très certain, » dit Roland; « Oui, je sais clairement que nous mourrons aujourd'hui.
« Frappez, Français; car pour moi, je vais recommencer la bataille. »
Et Olivier : « Malheur aux plus lents ! » s'écriet-il.
i72 LA CHANSON DE ROLAND
A ces mots, les Français se jettent dans le milieu même des ennemis. Aoi.
GLXXII
1940 'Les païens, quand ils s'aperçoivent qu'il y a si peu de Français , En sont remplis d'orgueil et tout réconfortés entre
eux :
« Non, non, » disent-ils l'un à l'autre, <r le droit
n'est pas pour l'Empereur. »
Le Calife montait un cheval roux; De ses éperons d'or il le pique , 1945 Frappe Olivier par derrière dans le milieu du dos, Dans le corps même lui brise les mailles du blanc
haubert , Et la lance du païen passe de l'autre côté de la poitrine :
« Voilà un rude coup pour vous, » lui dit-il; « Charles fut mal inspiré de vous laisser aux défilés. 1950 « L'Empereur nous fit tort, mais n'aura guère lieu de s'en louer; « Car sur vous seul j'ai bien vengé tous les nôtres. »
Aoi.
Olivier sent qu'il est blessé à mort,
Et plus ne veut tarder à se venger.
Dans son poing est Hauteclaire, dont l'acier fut bruni :
Il en frappe le Calife sur le heaume aigu couvert d'or, 1955 Et il en fait tomber à terre les pierres et les cristaux ;
Il lui tranche la tête jusqu'aux dents;
Il brandit son coup, et l'abat raide mort :
« Maudit sois-tu, païen! » lui dit-il ensuite. « Je ne dis pas que Charles n'ait rien perdu ; 1960 Mais, certes, ni à ta femme ni à aucune autre dame « Tu n'iras te vanter, dans le pays où tu es né, « D'avoir pris à l'Empereur la valeur d'un denier, « Ni de lui avoir fait dommage soit de moi, soit
d'autrui. »
Puis : « Roland! » s'écrie-t-il, « Roland! à mon secours! » Aoi.
CLXXIY
1965 Olivier sent qu'il est blessé à mort ; Jamais il ne saurait assez se venger.
Aux païens il distribue grands coups de Hauteclaire , Dans la grand'presse frappe en baron, Tranche les écus à boucles et les lances, Les pieds, les poings, les épaules et les flancs des cavaliers.
1970 Qui l'eût vu démembrer ainsi les Sarrasins , Jeter par terre un mort sur l'autre, Celui-là eût eu l'idée d'un bon chevalier. Mais Olivier ne veut pas oublier le cri de Charles : a Monjoie ! Monjoie! » répète-t-il d'une voix haute et claire.
1975 II appelle Roland, son ami et son pair :
« Compagnon, venez vous mettre tout près de moi. « C'est aujourd'hui le jour où nous seromT douloureusement séparés ! »
El l'un se prend à pleurer en pensant à l'autre. A.01.
Roland regarde Olivier au visage.
Il est pale, violet, décoloré, livide ; 1980 Son beau sang jaillit et coule tout clair de son corps r
Les ruisseaux en tombent par terre :
« Dieu! » dit Roland, <r je ne sais maintenant que
faire.
« Quel malheur, ami , pour votre courage ! « Jamais plus on ne verra homme de votre valeur. 1985 « 0 douce France ! tu vas donc être veuve
« De tes meilleurs soldats; tu seras confondue, tu
tomberas.
« L'Empereur en aura grand dommage. »
A ce mot, Roland sur son cheval se pâme. Aoi.
GLXXVI
Voyez -vous Roland, là, pâmé sur son cheval, 1990 Et Olivier qui est blessé à mort?
11 a tant saigné, que sa vue en est trouble;
Ni de près, ni de loin, ne voit plus assez clair
Pour reconnaître homme qui vive.
Le voilà qui rencontre son compagnon Roland ; 1995 Sur le heaume orné de pierreries et d'or, il frappe un coup terrible,
Qui le fend en deux jusqu'au nasal,
Mais qui, par bonheur, ne pénètre pas en la tête.
A ce coup, Roland l'a regardé,
Et doucement, doucement, lui fait cette demande : 2000 <a Mon compagnon, l'avez -vous fait exprès?
« Je suis Roland, celui qui tant vous aime.
« Vous ne m'aviez point défié, que je sache.
« — Je vous entends, » dit Olivier, «je vous entends parler,
« Mais point ne vous vois : Dieu vous voie, ami. 2005 « Je vous ai frappé, pardonnez-le-moi.
<r — Je n'ai point de mal , répond Roland ;
« Je vous pardonne ici et devant Dieu. »
A ce mot, ils s'inclinent l'un devant l'autre.
C'est ainsi, c'est avec cet amour que tous deux se séparèrent. Aoi.
"2010 Olivier sent l'angoisse de la mort;
Ses deux yeux lui tournent dans la tête ;
Il perd l'ouïe, et tout à fait la vue,
Descend à pied, sur la terre se couche,
A haute voix fait son mea culpa, 2015 Joint ses deux mains et les tend vers le ciel ,
Prie Dieu de lui donner son paradis,
De bénir Charlemagne , la douce France,
Et son compagnon Roland par-dessus tous les hommes.
Le cœur lui manque, sa tête s'incline : 2020 II tombe à terre, étendu tout de son long.
C'en est fait, le Comte est mort.
Et le baron Roland le regrette et pleure.
Jamais sur terre vous n'entendrez un homme plus dolent. Aoi.