‹ La chanson de Roland. Traduction, précédée d'une introd. et accompagné d'un commentaireChapitre 72 sur 89 · CCLXVIII · texte numérisé non relu

CCLXVIII

3305 Vaste est la plaine , vaste est le pays ,

Et grande est l'armée qui y est assemblée.

Voyez -vous luire ces heaumes couverts de pierreries et d'or?

Voyez-vous étinceler ces écus, ces broignes bordées d'orfroi,

Ces épieux et ces gonfanons au bout des lances?

Entendez- vous ces trompettes aux voix si claires? 3310 Entendez -vous surtout le son prolongé de l'olifant?

L'Émir appelle alors son frère,

Canabeu, le roi de Floredée,

Qui tient la terre jusqu'à Valsevrée.

Et Baligant lui montre les colonnes de Charles : 3315 s N'oyez l'orgueil de France la louée.

« Avec quelle fierté chevauche l'Empereur !

« Il est là-bas, tenez, au milieu de ces chevaliers

barbus ; « Ils ont étalé leur barbe sur leur haubert, « Leur barbe aussi blanche que neige sur gelée. 33-20 « Certes, ils frapperont bons coups de lances et

d'épées, « Et nous allons avoir une rude, une formidable

bataille :

« Jamais on n'en aura vu de pareille, d Alors, de plus loin que le jet d'un bâton, Baligant dépasse les premiers rangs de son armée, 3325 Et lui fait cette petite harangue :

« En avant ! païens, en avant, je vous montre la route. »

Il brandit alors le bois de sa lance

Et en tourne le fer du côté de Gharlemagne. Aoi.

Charles le Grand, quand il aperçoit l'Émir, 3330 Le Dragon , l'enseigne et l'étendard ;

Quand il voit les Arabes en si grand nombre,

Quand il les voit couvrir toute la contrée

Hormis la place occupée par l'Empereur,

Le roi de France alors s'écrie à pleine voix : 3335 « Barons français, vous êtes de bons soldats.

« Combien de batailles n'avez -vous pas déjà livrées !

« Or voici les païens devant nous : ce sont des félons et des lâches,

« Et toute leur loi ne leur vaut un denier.

« Mais ils sont nombreux, direz-vous. Eh ! qu'importe? 3340 « Qui veut marcher me suive !

« Quant à moi, je les attaquerai quand même. j>

Alors Charles pique son cheval ,

Et Tencendur fait quatre sauts.

« Comme le Roi est brave ! » disent les Français.

« Aucun de nous ne vous fait défaut, Sire : chevauchez. » Aoi.

3345 Le jour fut clair, brillant fut le soleil.

Les deux armées sont belles à voir, et leurs bataillons sont immenses.

Mais déjà les premières colonnes sont aux prises.

Le comte Rabel et le comte Guinemant

Ont lâché les rênes à leurs destriers rapides 3350 Et donnent vivement de l'éperon. Tous les Français se lancent au galop,

Et, de leurs épieux tranchants, commencent à donner de grands coups. Aoi.

C'est un vaillant chevalier que le comte Rabel ; Des éperons d'or fin il pique son cheval, Et va frapper Torleu , le roi de Perse ; 3355 Pas d'écu, pas de haubert qui puisse résister à un tel coup.

Le fer doré est entré dans le corps du roi païen, Et Rabel sur un buisson fleuri l'abat raide mort. « Que le Seigneur Dieu nous vienne en aide ! » crient

les Français ; « Nous ne devons pas faire défaut à Charles , le droit est pour lui. » Aoi.

3360 Guinemant, de son côté, joute avec le roi des Leutis; Le bouclier du païen, orné de fleurs peintes, est en

pièces, Son haubert en lambeaux, Et le gonfanon de Guinemant lui est tout entier entré

dans le corps.

Qu'on en pleure ou qu'on en rie, le Français l'abat mort.

3365 Témoins de ce beau coup, tous les Français s'écrient : « Pas de retard, barons, frappez.

« Charlemagne a pour lui le droit contre les païens ; « Et c'est ici le véritable jugement de Dieu. » Aoi.

GGLXXIII

Sur un cheval tout blanc voici Malprime, 3370 Qui s'est lancé dans le milieu de l'armée française.

Il y frappe, il y refrappe de grands coups,

Et sur un mort abat un autre mort.

Baligant le premier s'écrie :

« 0 mes barons, ô vous que j'ai si longtemps nourris, 3375 « Voyez mon fils, comme il cherche Charles,

« Et combien de barons il provoque au combat !

« Je ne saurais souhaiter meilleur soldat :

« Allez le secourir avec le fer de vos lances. »

A ces mots , les païens font un mouvement en avant ; 3380 Ils frappent de fiers coups ; la mêlée est rude ;

Pesante et merveilleuse est la bataille ;

Jamais, avant ce temps ni depuis, jamais il n'y en eut de pareille. Aoi.

Les armées sont immenses, fiers sont les bataillons;

Toutes les colonnes sont aux prises.

3385 Dieu ! quels coups frappent les païens !

Dieu ! que de lances brisées en deux tronçons !

Que de hauberts démaillés ! que d'écus en morceaux !

La terre est tellement jonchée de cadavres,

Que l'herbe des champs, l'herbe fine et verte, 3390 Est tout envermcillée par le sang.

L'Émir alors fait un nouvel appel aux siens :

« Frappez sur les chrétiens, frappez, barons. » La bataille est rude, elle est acharnée. Ni avant ce temps, ni depuis lors, on n'en vit jamais d'aussi forte ni d'aussi fière :

3395 La mort seule pourra séparer les combattants. Aoi.

GGLXXV

L'Émir appelle les siens :

« Vous n'êtes venus que pour frapper, frappez.

« Je vous donnerai de belles femmes ;

« Vous aurez des biens, des fiefs, des terres

3400 « — Oui, notre devoir est de frapper, » lui répondent les païens.

A force d'assener de grands coups, ils perdent leurs

lances, Et alors cent mille épées sont tirées des fourreaux. La mêlée est douloureuse, elle est horrible. Ah ! ceux qui furent là virent une vraie bataille. Aoi.

3405 L'Empereur exhorte ses Français :

« Seigneurs barons, je vous aime et ai confiance en

vous.

« Vous avez déjà livré pour moi tant de batailles, « Conquis tant de royaumes, détrôné tant de rois ! « Je vous en dois le salaire, c'est vrai, je le reconnais. 3410 « Ge salaire, ce seront des terres, de l'argent, mon corps même, s'il le faut.

« Or donc, vengez vos fils, vos frères et vos hoirs, « Qui l'autre jour sont morts à Roncevaux. « Vous savez que le droit est pour moi contre les

païens.

« — G'est la vérité, Sire, » répondent les Français. 3415 Charles en a vingt mille avec lui,

Qui d'une seule voix lui engagent leur foi.

Quelle que soit leur détresse, et même devant la

mort, ils ne feront jamais défaut à l'Empereur. Tous alors jouent de leur lance Et frappent sans retard de l'épée.

3420 La bataille est pleine de merveilleuse angoisse. Aot.

GGLXXVII

Malprime, le baron, chevauchait au milieu de la mêlée, Et il y avait fait un grand massacre de Français ; Mais voici que le duc Naimes lui lance un regard

terrible , Et d'un très vigoureux coup va le frapper. 3425 II lui arrache le cuir qui recouvre le haut de son écu, Lui enlève l'orfroi qui ornait les deux pans de son

haubert, Et lui enfonce dans le corps son gonfanon de couleur

jaune.

Entre sept cents autres il l'abat raide mort. Aoi.

GCLXXVIII

Le roi Canabeu, le frère de l'Emir, 3430 Pique alors son cheval des éperons,

Tire son épée au pommeau de cristal,

Et en frappe Naimes sur le heaume princier :

Il en fracasse la moitié,

Et, du tranchant de l'acier, coupe cinq des lacs qui le retenaient.

3435 Le capelier ne saurait préserver le duc ;

343i. Cinq des lacs. M. Viollet-le- Duc, en son Dictionnaire du mobilier, dit avoir vu , sur un heaume du

XIIe siècle, plusieurs trous qui devaieul servir à faire passer les lacs qui iixaienl le heaume au capuchon de mailles.

3435. Capelier. Celait une petite plaque de fer que les chevaliers porlaieul sous le heaume et sous le capuchon île mailles pour mieux préserver leur crâne contre les coups d'épée.

La coiffe est tranchée jusqu'à la chair,

Et un lamheau en tombe à terre.

Le coup fut rude, et Naimes en fut abasourdi comme

par la foudre ; Il fût tombé sans l'aide de Dieu.

3440 II est là, qui se retient par le bras au cou de son cheval :

Si le païen frappe un second coup, C'en est fait du noble vassal , il est mort ! Mais Charles de France arrive à son secours. Aor.

GCLXXIX

Dieu ! dans quelle angoisse est le duc Naimes ! 3445 Le païen va se hâter de le frapper encore !

<( Misérable! ce coup te portera malheur, » dit alors la voix de Charles.

Et, très vaillamment, le roi s'élance sur le Sarrasin;

Il lui brise son écu, le lui fracasse contre le cœur,

Lui rompt la ventaille du haubert,

Lui passe sa grande lance à travers le corps, 3450 Et l'abat raide mort. La selle reste vide. Aoi.

Grande fut la douleur du roi Gharlemagne , Quand il vit le duc Naimes blessé là , devant lui , Quand il vit courir le sang- clair sur l'herbe verte. Alors il lui a donné un bon conseil :

3455 « Beau sire Naimes, chevauchez tout près de moi. « Quant au misérable qui vous a mis en cette détresse, il est mort; « Je lui ai mis mon épieu dans le corps. <r — Je vous crois, Sire, » répond le duc, <r Et, si je vis, vous serez bien payé d'un tel service. »

3400 Lors ils vont l'un près de l'autre par amour et par foi.

Vingt mille Français marchent avec eux, Qui tous donnent de rudes coups et se battent fièrement. Aoi.

CGLXXXI

A travers la bataille chevauche l'Émir,

Qui tient en son poing son grand épieu tranchant.

Il se jette sur le comte Guinemant, 34G5 Contre le cœur lui fracasse l'écu blanc,

Met en pièces les pans du haubert,

Lui partage les côtes,

EL l'abat mort de son cheval rapide.

L'Émir ensuite tue Gebouin, Laurent, 3470 Et le vieux Richard, seigneur des Normands.

« La brave épée que Précieuse! » s'écrient alors les païens :

« Nous avons là un puissant champion. Frappez, barons, frappez, d Aoi.

GCLXXXII

Il fait beau voir les chevaliers païens,

Ceux d'Occiant, ceux d'Argoilles et de Bascle

3785 Frapper dans la mêlée de beaux coups de lance ;

Mais les Français n'ont pas envie de leur céder le

champ.

Il en meurt beaucoup des uns et des autres, Et jusqu'au soir la bataille est très rude. Les barons de France firent là de grandes pertes.

3480 Que de douleurs encore avant la fin de la journée ! Aoi.

GCLXXXIII

Français et Arabes frappent à qui mieux mieux ; Le bois et l'acier fourbi des lances sont mis en pièces.

Ah ! qui eût vu tant d'écus en morceaux ,

Qui eût entendu le heurt de ces blancs hauberts 3485 Et de ces heaumes qui grincent contre les boucliers ;

Qui eût alors vu tomber tous ces chevaliers ,

Et les hommes pousser des hurlements de douleur et mourir à terre,

Celui-là saurait ce que c'est qu'une grande douleur!

La bataille est rude à supporter, 3490 Et l'Émir invoque Apollon,

Tervagan et Mahomet :

« Je vous ai bien servis , seigneurs mes dieux !

<r Eh bien! je veux faire plus, et vous élèverai d'autres statues, tout en or fin,

« Si vous me secourez contre Charles. » 3495 En ce moment Gémallin, un ami de l'Émir, se présente à ses yeux ;

Il lui apporte de mauvaises nouvelles, et lui dit :

<r La journée est mauvaise pour vous, sire Baligant.

<r Vous avez perdu Malprime, votre fils,

« Et l'on vous a tué Canabeu, votre frère. 3500 « Deux Français ont eu l'heur de les vaincre ;

<r L'un d'eux, je pense, est l'Empereur;

<r II a le corps immense et tout l'air d'un marquis.

€ Sa barbe est blanche comme fleur en avril. »

L'Émir alors baisse son heaume 3505 Et laisse tomber sa tête sur sa poitrine ;

Sa douleur est si grande, qu'il pense mourir sur l'heure...

Il appelle Jangleu d'outre-mer. Aoi.

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