CHATIMENT DE GANELON. — FIN DU POEME
CGC
'Empereur est de retour à Aix.
Le traître Ganelon, tout chargé de chaînes
de fer, Est dans la cité, devant le palais.
Des sergents vous l'attachent à un poteau,
373G. Est dans la cité, etc. Ici commence dans notre poème le jugement
de Ganelon, et nous avons démontré ailleurs que, dans celte procédure, tout
est d'origine germaine, tout est emprunté aus lois barbares et aux éléments germaniques de la législation féodale.
(Voir notre première édition, II, \>. -J.T>
Vous lui lient les mains avec des courroies en peau
de cerf, Et vous le battent à coup de bâtons et de jougs de
bœufs.
eJ sniv.) = Ganelon, lout d'abord, est soumis â l'emprisonnement préventif, à la torture. El cette torture consiste en coups de bâton : « Les serfs l'attacbent à un poteau, lui lient les mains avec des courroies de cuir de cerf, et le battent à coups de bâton. » (Y. 3737 et suiv.) Or ce même supplice se retrouve, comme pénalité, dans les lois de toutes les tribus barbares. Voir la loi i\r> Bavarois (vm, ch. vi), des Burgundes (30 et 33, 2; 4, 4; 5, 6, 38, 63), des Francs Saliens (Constitution de Childebert), des Lombards (Liutprand, 6, 26, c; 6, 88; 6, 50), des Frisons (3, 7), des Wisigoths , etc. Les chiffres qui précèdent sont, comme les suivants, empruntés au recueil de Davoust-Oglou ( Histoire de la législation des anciens Germains). = Après l'emprisonnement préventif et la torture, s'ouvre le plait (v. 3742 et suiv.). Le tribunal dont il est question dans notre poème n'est autre que l'ancien Placilum palatii, lequel, sous la première race, était, en effet, présidé par le roi. assislé de leudes el d'évêques. Il esl vrai qu'on m' voit pas intervenir ces derniers dans notre Chanson; mais toutes les parties du grand Empire y sont représentées par leur baron. Dans noire Chanson comme dans la législation barbare, l'Empereur n'a que le droit de présider le tribunal ou de le l'aire présider en sa place, cl il n'a même pas voix délibérative : « Seigneurs, leur dil Charles, jugez-moi le droit de Ganelon. » (Y. 3751.) Rien ne nous donne ici l'idée d'un tribunal romain : c'est bien la procédure germanique. = En troisième lieu, on arrive au jugement de Dieu, ou à l'ordalie (v. 3790 et suiv.). Ici encore, le doute n'esl pas possible, ci nous sommes en pleine Germanie. Le campus ou duel esl, on effet, commun à toutes les tribus barbares. Voir la loi des Bavarois (17, 1 ; décret. Tass., cap. xi), des Alamans (44, 1, 84), des Burgundes (lit..
80, 1-3), des Lombards (Roth., 164, 165, 166, 108, 203; Grimoald, t. VII), des Thuringiens (15), des Frisons (14, 7; 5, 1), des Saxons (16), des Anglo-Normands. (Guill. i, 1-3; m, 12, etc.) = Le quatrième acte de notre drame épique s'ouvre d'une façon imposante. Sur le point d'engager la lulte, les deux champions se confessent, reçoivent l'absolution, sont bénis par le prêtre, entendent la messe et y reçoivent la communion (v. 3858 et suiv.). Après quoi, le grand combat commence (v. 3862 et suiv.). Ces vers sont conformes à la réalité historique. Quand le champion allait entrer en lice, on célébrait, en effet, la messe de la Résurrection, ou celle de Saint -Etienne, ou celle de la Trinité. Et l'on chaulait ensuite devant lui le symbole de saint Athanase. (Voir le Cérémonial d'une épreuve judiciaire au XIIe siècle , publié par Léopold Delisle.) El ce qui se passait encore au XIIe siècle, s'élait exactemenl passé de la même façon sous nos deux premières races. = On connaît la fin du combat raconté dans noire poème : Thierri lue Pinabel, el les Ironie otages de Ganelon sont pendus (v. o!i77 el suiv.). 11 convient d'observer que ce terrible châtiment, infligé â la famille du traître et à ses otages, ne se retrouve pas dans les lois barbares; mais le principe de la solidarité de la famille est absolument germain, et la coutume des « pleiges » ou « garants » vient exactement de la même source.
= Reste Ganelon ; son supplice est épouvantable (v. 3964 et suiv.), mais conforme â la rigueur du droit féodal , qui est issu du droit germanique. Les Assises de Jérusalem ne laissent aucun doute à cet égard : « Si la bataille est de choses qu'on a mort desservie , et si le garant est vaincu, il et celui pour qui il a fail la bataille seront pendus. » (xxxvn et xciv.) Quant au genre de supplice que l'on fail sublir au traître,
3740 Certes , il n'a pas mérité meilleur salaire ;
Et c'est ainsi que très douloureusement il attend son plaid. Aoi.
ceci
Il est écrit dans l'ancienne Geste Que Charles manda les hommes de toutes ses terres. Ils se rassemblèrent dans la chapelle d'Aix. 3745 C'est un grand jour, une grande fête,
Celle du baron saint Silvestre, s'il faut en croire
quelques-uns.
Et c'est alors que commença le procès : c'est ici que
vous aurez nouvelles De Ganelon, qui a fait là grande trahison.. Le Roi ordonne qu'on le traîne devant lui. Aoi.
3750 <r Seigneurs barons, » dit le roi Charlemagne,
<r Jugez -moi Ganelon, selon le droit.
y II vint dans mon armée, avec moi, jusqu'en Espagne.
« Il m'a ravi vingt mille de mes Français;
<Lll m'a ravi mon neveu, que plus jamais vous ne verrez ; 3755 « Il m'a ravi Olivier, le preux et le courtois.
« Pour de l'argent enfin il a trahi les douze Pairs./
« — C'est vrai, » s'écrie Ganelon, « et maudit sois-je si je le nie ;
« D'or et d'argent Roland m'avait fait tort ;
c'est l'écartellement, qui n'est pas indiqué dans les lois germaines, mais qui est le supplice réservé plus tard à tous les traîtres, à ceux qui livrenl leur pays, à ceux qui offensent la majesté du roi. = Tels sont les cinq actes de Ganelon, de ce drame épique, et l'on pourrait à ces cinq actes donner pour titres :
1" La Torture. 2° Le Plait. 3° La messe du jugement. 4° Le Duel. 5° Le Supplice. Nous tenions à suivre avec soin toute la marche de celle procédure criminelle, la plus ancienne que nous rencontrions dans nos Chansons de geste.
« C'est pourquoi j'ai cherché sa perte et voulu sa
mort ; 5760 « Mais je n'admets point que tout cela soit de la
trahison.
« — Nous en tiendrons conseil, » répondent les
Français. Aoi.
GGCIII
Il est là, Ganelon, debout devant le Roi;
Il a le corps gaillard, le visage fraîchement coloré.
S'il était loyal, il aurait vraiment la mine d'un baron. 3765 II jette les yeux. autour de lui, voit les Français et tous ses juges,
Et trente de ses parents qui sont avec lui.
Alors il élève la voix et s'écrie :
« Pour l'amour de Dieu, entendez-moi, barons.
« Donc, j'étais à l'armée de l'Empereur. 3770 « Avec amour et foi je le servais ,
<r Lorsque son neveu Roland me prit en haine,
« Et me condamna à mort , à une mort très douloureuse.
« Oui, je fus envoyé comme messager au roi Marsile,
<r Et si j'échappai, ce fût grâce à mon adresse. 3775 « Alors je défiai Roland le brave,
« Je défiai Olivier et tous leurs compagnons.
« Charles et ses nobles barons ont été les témoins de ce défi.
« C'est là de la vengeance, et non pas de la trahison.
« Nous en tiendrons conseil, » répondent les Francs.
Aoi.
3780 Quand Ganelon voit que le grand procès va commencer, Il rassemble trente de ses parents.
Il en est un qui domine tous les autres :
C'est Pinabel, du château de Sorence.
Celui-là sait bien donner ses raisons, c'est un beau parleur ; 3785 Puis, quand il s'agit de défendre ses armes, c'est un bon soldat.
Ganelon a dit à Pinabel : « C'est en vous que je
me fie; <r C'est à vous de m'arracher au déshonneur et à la
mort. »
Et Pinabel répond : « Vous allez avoir un défenseur. « Le premier Français qui vous condamne à mort, 3790 <r Où que l'Empereur nous fasse lutter ensemble,
<r Je lui donnerai un démenti avec l'acier de mon épée. » Ganelon tombe à ses pieds. Aoi.
Saxons et Bavarois sont entrés en conseil,
Avec les Poitevins , les Normands et les Français. 3795 Les Thiois et les Allemands sont en nombre.
Les barons d'Auvergne sont les plus indulgents,
Les moins irrités, les mieux disposés pour Pinabel :
« Pourquoi n'en pas rester là? » se disent-ils l'un à l'autre ;
c( Laissons ce procès, et prions le Roi 3800 « De faire cette fois grâce à Ganelon,
a Qui désormais le servira avec foi, avec amour.
« Roland est bien mort, plus ne le reverrez;
« L'or et l'argent ne pourront pas vous le rendre.
« Quant au duel, ce serait folie. »
3805 Tous les barons disent oui, tous approuvent,
Excepté un seul : Thierri , frère de monseigneur Geoffroi. Aoi.
Vers Charlemagne retournent les barons : « Sire, » lui disent -ils, « nous vous prions
« De tenir quitte le comte Ganelon :
8910 « Il vous servira désormais avec foi, avec amour.
« Laissez-le vivre; car il est vraiment gentilhomme. « Roland d'ailleurs est mort ; nous ne le reverrons
plus ; « Et ce n'est point l'or et l'argent qui pourront nous
le rendre.
« — Vous n'êtes tous que des félons! » s'écrie le Roi.
CCGVII
3815 Quand Charles voit que tous lui font défaut, Il baisse la tête, Et, de la douleur qu'il ressent : « Malheureux que
je suis ! » s'écrie -t-il.
Mais voici devant lui un chevalier : c'est Thierri , Le frère au duc Geoffroi d'Anjou.
3820 Thierri a le corps maigre, grêle, allongé;
Ses cheveux sont noirs, ses yeux sont bruns ; Il n'est d'ailleurs ni grand ni trop petit. Et il a dit courtoisement à Charles :
« Ne vous désolez pas, beau sire Roi.
3825 « Vous savez que je vous ai déjà bien servi ;
« Or, par mes ancêtres, j'ai droit à siéger parmi les
juges de ce procès.
« Quelle que soit la faute dont Roland se soit rendu
coupable envers Ganelon, « Votre intérêt eût dû lui servir de défense. « Ganelon est un félon; Ganelon a trahi votre neveu; 3830 « Devant vous il vient de se mettre en mauvais cas,
de se parjurer.
<^ Pour tout cela je le condamne à mort. Qu'on le
pende, « Et puis qu'on jette son corps aux chiens : « C'est le châtiment des traîtres.
« Que s'il a un parent qui me veuille donner un
démenti ,
3835 « Avec cette épée que j'ai là, à mon côté, « Te suis tout prêt à soutenir mon avis. « — Bien parlé, » disent les Francs. Aoi.
Alors devant le Roi s'avance Pinabei.
Il est grand, il est fort, il est rapide et brave; 3840 Mort est celui qu'il frappe d'un seul coup.
« Sire, » dit -il au roi, « c'est ici votre plaid :
« Ordonnez donc qu'on ne fasse point tout ce bruit.
« Voici Thierri qui vient de prononcer son jugement :
« Eh bien! je lui donne un démenti, et me veux battre avec lui. »
3845 Et il lui met au poing droit le gant en cuir de cerf.
« Bien, » dit l'Empereur, « mais je veux de bons « otages. »
Trente parents de Pinabei servent de caution légale.
« Je vous donnerai caution, moi aussi, » dit le Roi.
Et il les fait garder jusqu'à ce que justice se fasse. Aoi.
GGGIX
3850 Thierri, quand il voit que la bataille est proche,
Présente à Charles son gant droit;
Et l'Empereur donne caution pour lui, et fournit des otages.
Puis Charles fait sur la place disposer quatre bancs;
Là vont s'asseoir ceux qui doivent combattre ; 3855 Au jugement de tous, leur plaid est régulier :
C'est Ogier le Danois qui régla tout.
Alors : « Nos chevaux ! nos armes ! » s'écrient les deux champions. Aoi.