CC CX
Depuis qu'ils se sont mis en ligne pour leur duel,
Pinabel et Thierri se sont bien confessés , ont reçu l'absolution et la bénédiction du prêtre ; 3860 Puis ont entendu la messe et reçu la communion ,
Et pour les églises ont laissé grandes aumônes.
Les voilà enfin revenus devant Charles.
A leurs pieds ont chaussé les éperons,
Puis revêtu leurs blancs hauberts, qui sont à la fois forts et légers, 3865 Ils ont sur leur tête assujetti leurs heaumes clairs
Et ceint leurs épées à la garde d'or pur.
A leur cou ils suspendent leurs écus à quartiers.
Dans leur poing droit ils tiennent leurs épieux tranchants ;
Puis sont montés sur leurs rapides destriers. 3870 Alors on vit pleurer cent mille chevaliers,
Qui pour Roland ont pitié de Thierri.
Mais Dieu sait comment tout finira. Aoi.
Au-dessous d'Aix est une vaste plaine ?» C'est là que les deux barons vont faire leur bataille. 3875 Tous deux sont preux, et leur courage est grand. Rapides, emportés sont leurs chevaux, Ils les éperonnent, leur lâchent les rênes, Et, rassemblant toute leur vigueur, se vont frapper
mutuellement.
Ils brisent, ils mettent en pièces leurs écus, 3880 Ils dépècent leurs hauberts, ils déchirent les sangles
de leurs chevaux, Si bien que les selles tournent et que les cavaliers
tombent...
Cent mille hommes les regardent, tout en pleurs. Aoi.
GGCXII
Voici nos deux chevaliers à terre :
Vite ils se redressent sur leurs pieds. 3885 Pinabel est fort, léger, rapide.
L'un cherche l'autre. Ils n'ont plus de chevaux; Mais , de leurs épées à la garde d'or pur, Ils frappent, ils refrappent sur leurs heaumes d'acier. Ce sont là de rudes coups, bien faits pour les trancher...
3890 Et tous les chevaliers français de se lamenter vivement :
« 0 Dieu, » s'écrie Charles, « montrez-nous où est le droit. » . Aoi.
« Rétracte -toi, Thierri, » dit alors Pinabel.
« Je consens à devenir ton homme par amour et par
foi, « Et je te donnerai de mes trésors tout à souhait : 3895 « Seulement réconcilie Ganelon avec le Roi.
« — Je n'y veux même point songer, » répond Thierri.
« Honte à moi si j'y consens !
« Que Dieu prononce aujourd'hui entre nous. » Aoi.
« Pinabel, » dit Thierri, « tu es un vrai baron, 3900 « Tu es grand, tu es fort, tu as le corps bien moulé;
a Tes pairs te connaissent pour ton courage ;
« Eh bien ! laisse ce combat,
« Je t'accorderai avec Charles :
<r Quant à Ganelon, on en fera si bonne justice, 3905 « Que jamais plus on n'en entendra parler.
<r — Ne plaise au seigneur Dieu ! » répond Pinabel ; « J'entends bien soutenir toute ma parenté, « Et devant homme mortel je ne reculerai pas. « Plutôt mourir que de mériter un tel reproche ! » 3910 Alors ils recommencent à échanger de grands coups d'épée Sur leurs heaumes gemmés d'or.
Le feu clair en jaillit, et vole jusqu'au ciel. On ne les pourrait plus séparer :
Ce duel ne finira pas sans mort d'homme. Aoi.
3915 C'est un vaillant homme que Pinabel de Sorence.
Il frappe Thierri sur son écu provençal :
Le feu en jaillit, qui enflamme l'herbe sèche,
Il présente à son adversaire la pointe de son épée d'acier,
Lui tranche le heaume sur le front, 3920 Et lui fait descendre la lame jusqu'au milieu du visage ;
La joue droite est tout en sang,
Le haubert déchiré jusqu'au ventre.
Mais Dieu est là qui préserve et garantit Thierri. Aoi.
Thierri voit qu'il est blessé au visage; 3925 Le sang tout clair coule sur le pré herbu.
Alors il frappe Pinabel sur le heaume d'acier bruni ,
Dont il fait deux morceaux jusqu'au nasal.
Toute la cervelle de sa tète se répand à terre.
Thierri brandit son épée, et l'abat raide mort. 3930 Ce coup termine la bataille.
« Dieu a fait un miracle, » s'écrient les Français.
« Maintenant il est juste que Ganelon soit pendu,
« Lui et ses parents qui ont répondu pour lui. » Aoi.
GGCXVII
Thierri est vainqueur.
3935 L'empereur Charles arrive,
Et, avec lui, quatre de ses barons,
Le duc Naimes, Ogier de Danemark,
Geoffroy d'Anjou et Guillaume de Blaye.
Le Roi a pris Thierri entre ses bras ; 3940 II lui essuie le visage avec ses grandes peaux de martre ;
Puis il les rejette de ses épaules, et on lui en revêt d'autres.
Tout doucement on désarme le chevalier ;
On le fait monter sur une mule d'Arabie,
Et c'est ainsi qu'il s'en revient tout joyeux, le baron. 3945 On arrive à Aix, on descend sur la place.
Alors va commencer le supplice de Ganelon et de ses parents. Aoi.