‹ La chanson des cols bleusChapitre 3 sur 52 · LUCIEN JOUSSELIN · texte numérisé non relu

LUCIEN JOUSSELIN

Capitaine de Frégate

On a déjà beaucoup écrit sur le poète-marin Yann Nibor.

Des académiciens, de très grands artistes, tous les sincères, tous les vibrants, — ont confessé d'une manière éclatante l'admiration que leur inspiraient son œuvre et son incomparable diction. .

L'homme, un de ses plus dévoués protecteurs, — M. Jules Claretie, — épris pour lui d'une sympathie profonde, — nous le dépeint au mieux dans la préface qu'il a mise en tête du volume intitulé Nos Matelots.

Sur l'œuvre, lisez la charmante lettre de Pierre Loti, précédant les Chansons et Récits de mer, et les lignes intéressantes de Jean Aicard, à la fin de ce même livre. Lisez aussi la très jolie préface de Coppée, au recueil de vers paru sous le titre Gens de Mer.

Sur la portée morale des dialogues, récits et

chansons de Yann Nibor sur nos marins, il faudrait avoir entendu ce qu'ont dit tant d'amiraux et de commandants, encore tout imbus du plus pur esprit de la vieille marine, — tant de vétérans de la flotte, depuis ceux qui ont atteint les hauts grades, jusqu'aux humbles de la maistrance et des équipages.

Sur l'effet produit par les livres de notre poète-matelot dans les marines étrangères, il y aurait aussi beaucoup à lire : des articles Allemands, et surtout Anglais et Italiens. Parmi ces derniers, je dois attribuer la place d'honneur à ceux très remarquables de Jack la Bolina, (Vittorio Vecchi), publiciste maritime des plus distingués, à la fois technique et lettré.

Que peut-on écrire encore à la suite de tels devanciers?

Mais sitôt commencée la lecture du manuscrit de la Chanson des Cols bleus, je me rassure bien vite, et je sens qu'il restera toujours du nouveau à dire sur Yann Nibor, sur son œuvre et sur la portée morale de celle-ci.

Yann Nibor est un poète instinctif, spontané, comme ont été ceux des âges primitifs.

Il s'est développé librement, en dehors de toute tradition littéraire, en reprenant la poésie à sa source naturelle, et c'est de la que résulte sa puissante originalité.

Sa tradition à lui, est toute subjective; il la tient, par atavisme, de ses ancêtres Bretons et Normands, d'une longue lignée de hardis marins dont il sort. Ceux-ci ont vécu leurs vies tombées dans l'oubli, leurs aventures dont l'histoire ne nous a laissé que les grandes traces. Yann Nibor a exprimé le sentiment, reporté sur lui-même par la nature, de ces muets disparus depuis des siècles, le plus souvent dans les gouffres des Mers du Nord.

Eux ont vécu. Lui a exprimé leur vie. Et comment ! Comme personne parmi ceux qui tiennent la plume, ne saurait le faire !

Les formules littéraires classiques, souvent exquises d'élégance clans leur pompeuse solennité, le poète-marin les ignore; — davantage encore, celles parfois outrées et tourmentées du romantisme, — et aussi les modernes, trop souvent recherchées et précieuses. Mais le but de ces dernières, qui est l'impression, — il

l'atteint à un degré extraordinairement intense.

Dans un langage populaire d'une étonnante concision, dont le vocabulaire est resté d'une pauvreté voulue, suivant une prosodie bien â lui, — en vers substantiels et sonores, tout en articulations, puisque les voyelles demi-muettes s'y élident, — il peint directement les faits et les sentiments, tels qu'il les voit et les éprouve, avec une netteté, une précision et une véhémence exceptionnelles. Il écrit, sous la dictée des faits mêmes et des sentiments éternels de l'humanité ■primitive. En quoi il est grand poète, comme l'ont été, dans leur sublime simplicité, les Homérides et sans doute aussi les vieux Bardes celtiques.

De ces derniers, il en descend, et dans notre littérature moderne, il est une réapparition isolée de ce type millénaire.

Les archéologues et chartistes s'évertuent à déchiffrer des inscriptions lapidaires ou de vieux manuscrits, — reliquats de hasard d'un passé qu'ils croient mort, — et ils essayent d'en découvrir le sens littéral.

Mais, de ces signes écrits des lointains du

temps, savent-ils toujours bien en extraire le sens profond? Savent-ils bien en dégager l'intime vibration humaine qui a pu s'y formuler?

Ingénieux savants très spécialisés, ils ne songent pas à déchiffrer les survivants du passé qui les intéresse, — ces hommes de la classe populaire de certains pays, qui sont restés par leurs croyances et par l'esprit et les mœurs résultant de celles-ci, les contemporains des inscriptions les plus anciennes et des plus vieilles archives.

Je veux parler ici, — pour ne m' occuper que de l'Europe, — des rudes montagnards de la Sabine et des Abruzzes, des gens du pays Basque ou de certains districts de la Basse-Bretagne et de tant d'autres contrées où, chez le berger, le laboureur' et le marin, l'âme humaine des antiquités reculées, est demeurée immuable.

Du reste, les archéologues sauraient-ils déchiffrer ces monuments vivants du passé, ces Romains du temps des Rois, ces Samnites, ces Celtes des époques pré-romaines, ces Normands écumeurs de mer d'il y a deux mille ans, — dont l'atavisme a pu nous conserver le type invariable à travers les siècles?

Emprisonnés dans leur érudition et dans leurs méthodes de recherche, les savants de biblio-

thèque sauraient-ils parler à ces simples, — qui sont pourtant les résidus de Sociétés mortes dont on cherche à reconstituer la vie, — un langage intelligible, auquel ceux-ci pourraient ou voudraient répondre?

Et, des réponses, s'ils en obtenaient, les savants sauraient-ils en extraire cette précieuse quintessence qui serait l'esprit des vieux âges oubliés?

C'est peu probable.

Yann Nibor me paraît être un de ces hommes du passé reculé, qui s'est mis à parler sans qu'on l'interrogeât.

Issu,. — je le répète, — d'une longue lignée d'ancêtres qui se sont parlé entre eux, mais restés muets vis-â-vis des classes lettrées qui enregistrent, — lui chez qui le don du barde antique a revécu, il nous a parlé pour eux, et il s'est fait, du même coup, reconnaître de ses frères en antiquité.

Cette 'survivance de l'âme primitive â travers les temps, chez certaines populations, n'est pas une fantaisie de mon esprit, mais un fait bien réel, que j'ai pu souvent observer et que je formulerais ainsi :

L'atavisme est tout-puissant chez les races

PRÉFAJCE 9

pures, lesquelles, en raison même de leur pureté, sont douées d'une infinie résistance aux ambiances nouvelles qui viennent les envelopper, et demeurent immuables au sein d'une évolution qui n'emporte que les races mêlées, et indifférentes à des civilisations qui ne leur sont pas assimilables.

La sélection conservatrice de la race s'exerçait jadis d'une manière systématiquement voulue chez la noblesse des divers pays. Elle ne se trouve plus guère aujourd'hui que dans certaines régions restées plus que les autres en dehors du mouvement cosmopolite, et surtout dans la classe populaire, que l'attache au sol ou la profession de pêcheur ont rendue particulièrement stable et préservée de tout mélange et de toute influence moderne.

On pourrait donc oser soutenir ce paradoxe, que la noblesse du sang due à la pureté de la race, se trouvera chez les toutes petites gens de certaines régions, plutôt que dans les couches supérieures.

Yann Nibor, — par son type physique si rare, par la forme native de sa pensée et le mode d'expression si particulier de celle-ci, par les échos lointains qu'il éveille ou réveille au fin fond d'âmes obscures et humbles dans notre société moderne, — par l'influence magiquement conductrice des

hommes, qu'il exerce, — par le charme puissant et vraiment unique qu'il dégage et dont les âmes simples et droites sont pénétrées à son contact,

— Yann Nibor , dis-je, se révèle bien à nous comme un de ces plébéiens très nobles de race, fruits de la sélection inconsciente du peuple.

La sélection conservatrice, on ne le sait que trop, tombe en désuétude chez les aristocraties conventionnelles d'aujourd'hui ; son critérium n'est plus celui de la race, ni même des mœurs,

— mais celui bien plus pratique des avantages de fortune ou de position dans les sociétés actuelles.

En face de ces dernières, — auxquelles il n'appartient pas, à quelque classe qu'on cherche à le rattacher, — Yann Nibor s'érige isolé, comme le descendant naturel d'une très ancienne race aborigène, qui s'est tenue séculairement à l'écart des races conquérantes, alors que celles-ci, mélangées et affaiblies, sont devenues de plus en plus la proie du banal ambiant moderne, implacablement niveleur.

Si j'ai insisté, un peu trop longuement peutêtre, sur le sujet qui précède, c'est qu'il m'a semblé que la personnalité jusqu'alors si énigmatique de Yann Nibor, vue sous cet angle nouveau, nous apparaîtrait nette et claire.

Cette forte marque personnelle du poète-marin, — telle que j'ai essayé de la définir, — vaut à la fois â celui-ci, la faveur des salons et des gaillards d'avant.

Les auditoires mondains sont secoués par l'imprévu d'une vibration inconnue qui vient les frapper, et ils ressentent l'émotion esthétique spéciale que produit toute chose d'art très insolite.

L'insolite, ici, me parait bien être la vérité vécue, jamais atteinte peut-être â ce degré dans notre littérature aCvant l'apparition de Loti — et dont on reçoit sous une forme nouvelle une seconde révélation.

Quant â l'auditoire du gaillard d'avant, il a trouvé dans les vers du poète un langage qui portait directement sur son cœur et son esprit. L'inconscient qui sommeillait en lui, a été mis en branle par une vibration synchrone. Des ondes sympathiques très intenses se sont établies entre Yann Nibor et les marins bretons, et ceux-ci ont retrouvé le Barde de leur race, perdu et oublié depuis des siècles.

Lorsque l'équipage est au repos, Yann Nibor se

mêle à ses anciens compagnons, et ceux-ci boivent avidement ses récits en vers et ses chansons, qu'ils accompagnent aux refrains, à leur manière non phrasée de primitifs. A leur tour, ils font connaître au poète quelque ancienne histoire de Bretagne ou de Basse-Normandie ou quelqu'une de ces poignantes tragédies de la mer, que les marins racontent avec une épique simplicité. (Ce sont là leurs faits divers !)

Il se produit ainsi un échange rare et précieux.

— au vrai sens du terme, — d'émotions sincères exprimées avec vérité dans le langage naturel de ceux qui les ont vécues. Avec ses vieux frères,

— comme il les appelle, — Yann Nibor échange son âme, et les liens qui unissent nos marins à leur poète, se multiplient et se fortifient sans cesse.

Chose excellente s'il en fut : Yann Nibor,

— envoyé en mission par les Ministres et accueilli avec sympathie par les Amiraux et Capitaines des bâtiments, — devient ainsi un trait d'union de plus entre le commandement et les équipages, déjà si unis dans la vie commune de tous les instants, dans la misère commune de certains jours et, trop souvent aussi, dans le péril commun.

La puissance de Yann Nibor, — ai-je dit plus haut, — est celle de la vérité vécue. Je .pourrais presque dire : de la vérité absolue.

Va un Nibor est en effet un merveilleux enregistreur de réalité, un vivant cinématographe d'images mouvantes jamais vues du public avant lui, un sténographe du vrai langage correspondant à la mentalité de ses héros.

Mais la vérité ne réside pas seulement chez lui dans l'exactitude scrupuleuse des détails de ses descriptions et récits, dans la parfaite justesse de ses dialogues. Elle réside aussi, cette vérité, da us la diction, la mimique et les jeux de physionomie du superbe acteur qu'il est.

Cette diction, ces jeux de physionomie auxquels prend part son corps entier, comme si le sentiment s'irradiait chez lui du cerveau à toutes (es libres nerveuses et musculaires de son être, — ce sont les résultantes extérieures spontanées des mouvements de son âme, possédée par des scènes du plus intense drainât ismo.

Auteur, peintre, musicien, acteur, il offre dans une splendeur de vérité à nos sens repus de factice, la manifestation humaine synthétique du

théâtre primitif, du temps où les arts naissants, harmonieusement fondus, ne s'étaient pas encore compliqués, dans leur vie séparée, de ces conventions et artifices qui les ont rendus dans la suite étrangers, les uns aux autres, en même temps qu'ils s'écartaient de la vérité.

Cette synthèse artistique originelle, le grand esthète Richard Wagner, dramaturge, musicien et metteur en scène de premier ordre, a voulu la restaurer suivant les formules d'une poétique de son invention, — poétique glorifiée par quelques sincères et beaucoup de snobs, mais cruellement réfutée depuis, par deux nihilistes, le vieux Tolstoï et Nietsche. (Son essai a tout au moins donné naissance à de magnifiques œuvres ; rendons-lui cette justice î)

Le but grandiose poursuivi par le génial artiste allemand, — on peut se demander si dans la sphère très étroitement circonscrite de ses sujets, de ses héros et de ses moyens d'art, Yann Nibor ne l'a pas atteint très inconsciemment.

Sans aller chercher si loin, — car je reconnais avoir fait un bien grand crochet, — il est hors de doute que notre poète populaire est un réformateur sans le savoir de certaines traditions bien vieillies de notre théâtre. Et si l'on me demande en quoi et comment, je répondrai : « Allez

l'entendre. On ne décrit pas une intonation juste qui vous secoue de sa justesse! On ne décrit pas une vibration de la voix, un sanglot qui impressionne le propre gosier de l'auditeur, ni des gestes évoquant la terrible mise en scène d'un de ces drames de la nature où les marins périssent.

Dans les airs de Yann Nibor, on trouve toute la lyre sentimentale de l'âme humaine primitive.

Certains ont la grande allure de chants de conquérants antiques. Parfois, ils sont brutalement gais, ou bien empreints d'une tritesse infinie, ou encore, ineffablement doux.

Tous, ou peu s'en faut, ressemblent à nos très vieux airs populaires sans auteurs connus, qui se sont transmis de génération en génération, des vieilles grand'mères ou des jeunes femmes, aux petits enfants qu'elles berçaient.

« Ils ressemblent, les airs de vos chansons, a écrit Loti à notre poète, à ces petites mélopées que composent inconsciemment, pendant la monotonie des quarts de nuit, dans le vent et dans V embrun, les rêveurs qui songent au village, aux vieux parents et à la mort. »

Un jeune musicien de grand talent, prix de Rome, auteur d'oeuvres symphoniques magistrales, qui est organiste d'une de nos paroisses élégantes de Paris (1), aime à improviser aux grand'messes , dans le recueillement pieux de l'Élévation, sur certains thèmes simples et suaves de Yann Nibor.

Tout ce qui précède s'applique particulièrement à d'étranges et admirables chefs-d'œuvre, publiés dans des volumes précédents : les Quatre Sabots de Noël, la Boîte de Chine, les Quatre Frères et l'Ella, où l'on sent souffler en coup de vent la puissante haleine du barde antique ; à ces autres : les Albatros, le Sauvetage de nuit en mer, les Bancs de Terre-Neuve, Perdus en mer, au Tonkin — inouï de réalisme, celui-ci — qui révèlent à notre admiration étonnée, un marin de vieille race, exprimant la vie de sa race avec la suprême autorité de la vérité vécue.

Il me faut maintenant parler du présent livré.

C'est un simple recueil de chansons....

— Chansons que tout cela! dit-on commune»

(1) Orner Letorcy.

ment pour parler de choses infinies ou absurdes. Et l'on dit là une bien grosse sottise !

La chanson, dans la vie des Français, pendant longtemps a été presque tout.

A tel point que l'on aurait pu demander : — « Que chantent les Français? » — pour s'informer de l'état d'âme de la nation, de son état de santé du moment.

Les volontaires de 1792, chantaient la Marseillaise et le Chant du départ : nos armées, colossalement fortes de leur superbe effervescence suppléant au nombre et à l'organisation, — ont alors culbuté celles de l'Europe coalisée contre nous et sauvé la France d'invasions multiples prêtes à changer le cours de l'histoire.

Il n'est pas permis aux Français d'ignorer que ce sont les chansons de Béranger qui ont perpétué chez nos populations, la légende prestigieuse du grand Empereur, et que c'est sous leur poussée irrésistible que la monarchie de 1830, épousant bon gré mal gré le sentiment populaire d'alors, a rétabli les statues du héros dont elle devait peu après ramener les cendres aux Invalides. Ce n'était pas à quelques milliers de lecteurs de Thiers que cette satisfaction suprême était donnée, mais bien aux millions de Français qui chantaient Béranger.

Chants d'opposition libérale sous la Restauration et sous la branche cadette, les œuvres de Béranger deviennent bientôt des chants d'élection. Les chanteurs vont aux urnes : ils sont sept millions et demi, qui acclament, avec le second Empire, la revanche de 1815 et une ère de gloires nouvelles. — Hélas! on sait aujourd'hui à quel abîme la fatalité a entraîné Napoléon III et la France avec lui !

La chanson chez nous, comme tout grand agent social, est à la fois cause et effet, cause déterminante du bien et du mal national, et effet symptomatique marquant le bien ou le mal produit. Car elle est, avec la Presse, la cause et l'effet du sentiment public, bon ou mauvais, juste ou erroné, fortifiant ou débilitant, vivifiant ou mortel...

La chanson populaire qui prévaut en France, unit les masses en un faisceau cohérent; elle ajoute entre elles les énergies semblables qu'elle développe, et de ces masses françaises elle fait des forces colossales et irrésistibles. Tant pis si la direction donnée est mauvaise !

Quand ces masses nationales sont désagrégées par les vices de naissance ou les fautes politiques d'un régime, — alors, plus de chansons, ou bien seulement des choses comme ceci :

Ce Roi Barbu qui s'avance bu Qui s'avance bu

J'ai un pied qui r'mue, Et l'autre qui ne va guère.

J'ai un pied qui r'mue Et l'autre qui ne va plus.

Je gard' des ours dans la montagne,

Je cueill' des fleurs aux arbrisseaux — eaux,

Je me nomme Anastasie.

C'est un chouette nom. Je suis la cell' qu'a choisie

Ernest Beaubichon.

Quand sous la table i' m' trépigne,

Moi qui n'aim' pas ça, J' lui dis d'un air simple et digne :

Ot' donc ton pied d' là !

Un beau jour je r'çois la visite De celui qu' j'appell' mon cousin.

Hein?

Et tout d'suite je l'invite A prendr' quéqu'chose, un verr' de vin. Mêm' que c'était du Chambertin ! (bis)

Cette dernière, au moins était drôle, ou rendue telle par la grande artiste Thérésa...

La guerre de 1870 a inspiré :

Allons donc, va-t-en, fîch' donc 1' camp,

C'en est assez d' la guerre !

Faut commencer le mouvement

D'aller en arrière...

. Va-t-en trouver Badingue, Les Français Ton remballé...

Va-t-en trouver Badingue Et son p'tit Badinguet!

Hélas ! notre guerre de 1870, si féconde en actes héroïques, a été bien mal chantée!

Bismarck, si ça continue, De tous tes Prussiens, il n'en restera guère.

Bismarck, si ça continue, De tous tes Prussiens, il n'en restera plus !

Encore, hélas! La chanson française, jadis si juste, n'y était plus du tout... C'est ainsi qu'une nouvelle presse venait de sortir du lamentable désordre, multipliant les fausses nouvelles et créant les affolements les plus opposés. Dès lors, ce n'était plus la chanson, mais bien la presse, qui devenait... presque tout.

La douloureuse défaite a donné aussi naissance aux Chants du Soldat, de Déroulède. Cette œuvre

a marqué le sentiment populaire du moment : l'espoir de la revanche,

Mais ensuite? Pour faire des recherches historiques, il me faudrait consulter les programmes des cafés-concerts. Ne les ayant pas à ma disposition, je puise dans ma mémoire, et j'y trouve :

Nana Donna La canne à Canada...

Le voilà,

Nicolas

Ah! ah! ah!

Tamaraboumdié!

Tamaraboumdié!

Zizi Panpan Qui veut des plum's de paon !

J'en passe « et des meilleures ».

On a aussi entendu au café-concert, de solennelles et parfois lugubres complaintes patriotiques, avec des tambours et clairons à l'orchestre. Au point de vue moral, cela n'était pas mauvais, mais cela ne restait pas dans les oreilles; cela n'arrivait pas à « faire fureur ».

22 PRÉFACÉ"

Tandis que voici un chanteur d'actualité politique, Paulus, non sans talent, qui lance (et lui-même du coup), une inquiétante insanité n'importcquiste : En f venant d! la Kvuc!

Mauvais symptôme !

A cette ineptie, vient faire concurrence une chose assez gentille et saine, jolie comme air : le Père la Victoire, — après quoi, la chanson politique s'éclipse (1) et j'arrive à mon dernier souvenir :

Oh! la pau... la pau... la pau... la pauvre fi-i-Ile !

Comme on le voit, mes souvenirs sont très incomplets et peu frais, et l'on jugera avec raison que je ne suis pas dans le mouvement. En effet, de mouvement, je n'en ai suivi qu'un seul, celui de Yann Nibor, — et je voudrais le favoriser, celui-ci, de toutes mes forces, ou mieux, le faire aider et favoriser par plus fort que moi. Parce que l'œuvre de Yann Nibor est saine et patriotique au suprême degré, bien que la gauloiserie y abonde (2). Et aussi parce que je sais tout le bien qu'elle est capable d'engendrer, lorsqu'elle aura atteint son maximum de diffusion.

(1) Des chants politiques «actuels, je ne puis ni ne veux en parler.

(2) Une gauloiserie franche qui n'est jamais malsaine.

PÈÉFÀCE 23

Une bonne presse et de bonnes chansons, et un bien immense sera fait à notre pays. Puisse la bonne presse aider la bonne chanson... des Cols bleus !

Et les Cols bleus, au fait, que chantaient-ils I

Ils chantaient :

0 Neptune, ô Dieu des eaux, Protège le vaisseau.

ou bien :

Et nos vallons et nos chalets.

ou bien :

Montagnes des Pyrénées, Vous êtes mes amours !

Pour perdu et oublié, il l'était bien, le barde de leur race !

A de tels chants, se mêlaient des airs entendus à l'Alcazar de Brest, au Casino de Cherbourg ou aux Variétés de Toulon, — échos éraillés et surencanaillés des concerts parisiens (1).

(1) Je no veux pas de mal au calé-concert, qui est un grand agent de diffusion. Bien au contraire, car je voudrais le voir s'améliorer, et beaucoup d'artistes de café-concert ont le môme désir, qu'ils n'osent pas exprimer.

Yann Nibor, auteur des chefs-d'œuvre que j'ai cités plus haut, s'est assigné la haute et belle mission, — désintéressée, comme toute mission idéale, bien qu'il soit très pauvre, — d'enseigner à nos marins d'autres chansons composées pour eux. Cette œuvre inaugurée en 1893 lors des Fêtes russes de Toulon, il l'a poursuivie avec une inouïe ténacité de paysan à tête carrée, que rien n'a pu lasser. Depuis cette époque, soit envoyé en mission par les Ministres, soit à ses frais, il est allé à bord de 74 bâtiments différents et y a donné 197 auditions. Ce n'est pas tout : il prend les hommes partout où il peut les trouver, dans les promenades militaires, à leurs moments de liberté, sur les quais, dans les petits restaurants et cabarets.

Les chansons bien établies dans la mémoire des matelots, il songe à s'occuper ensuite de l'infanterie de marine qui lui réclame des Chants de Marche.

. Et après?

Après? 11 y aurait l'armée, aux mœurs de laquelle il songe â s'initier pour lui faire aussi des chansons. L'armée ! La Nation âgée de vingt

Et serait-ce tout? — Oh non! Car Yann est un vrai missionnaire, et son apostolat de la religion patriotique prêchée au peuple par la chanson, ne finira qu'avec l'épuisement de ses forces. Il a songé à assainir le café-concert en y multipliant sa note. Mais ceci n'est encore qu'un simple rêve, et je ne veux ici m'é tendre que sur le présent.

J'ai essayé de discerner les traits distinctifs du poète, et j'ai cru voir en lui un barde antique. J'ai aussi parlé des marins bretons et dit qu'ils avaient reconnu le poète de leur race.

Si je passe de ces aperçus très généraux, qui ne marquent que les grandes lignes de mon sujet, aperçus dont il convient de s'inspirer, mais qui ne sont pas à prendre entièrement à la lettre — à un examen plus approfondi de nos marins — je dois avouer que ces derniers ne sont pas tous Bretons, ni même marins de race — bien loin de là — et qu'ils vivent en pleine marine moderne. Je rappelle aussi qu'ils fréquentent les cafésconcerts des ports.

Cette mari ne moderne n'a plus de voiles, et il s'y trouve, par contre, beaucoup de chaudières et de machines de toutes sortes, à vapeur, hydrau-

liques et électriques. Les attaques nocturnes de torpilleurs ont remplacé l'antique combat corps à corps, àV abordage, des guerres navales d'antan, rendu impossible par la longue portée et la précision de l'artillerie actuelle. Le sous-marin vient d'apparaître et modifiera encore les conditions des combats sur mer.

Parmi nos marins, — en même temps que le gabier, homme de la mâture, disparaissait, du moins quant â son rôle principal, — un nouvel élément se développait rapidement, l'élément mécanicien.

Par sa plus grande culture, par la nature de son travail et par l'esprit en résultant, le mécanicien diffère essentiellement du marin proprement dit d'autrefois : c'est un ouvrier. A cet homme plus affiné, qui ne peut bénéficier de l'inconscience du primitif, — on demande, dans le combat, des prodiges d'énergie froide. Sans élan, sans effervescence, dans un très grand calme, au contraire, et sans rien savoir de ce qui se passe à la surface de la mer, — il doit veiller â la marche régulière des machines et coopérer à l'exécution des manœuvres ordonnées du pont, desquelles il ignore le sens et le but. Et il est renfermé dans un compartiment clos de portes étanches ! Le canonnier, devenu aussi un peu mécanicien, sera de

même emprisonné dans une tourelle, d'où il n'aura que le faible champ de vision indispensable au tir, et les torpilleurs, nécessairement très mécaniciens, auront leurs postes de combat aux tubes sous-marins, dans des compartiments de cales également fermés.

La vapeur a supprimé les longues traversées si doucement reposantes d'autrefois, dans lesquelles le vent, gonflant la voilure, donnait ce travail moteur qu'il faut demander aujourd'hui à la pénible chauffe. Et du reste, les campagnes lointaines sont devenues plus rares. Une grande partie de la flotte a pris un caractère exclusivement métropolitain et se compose de véritables forteresses mobiles. Le matériel pour être bien connu réclame beaucoup d'étude, et son maniement ainsi que son entretien, exigent des soins infinis.

L'évolution si rapide de ce matériel a devancé celle du personnel; et 'actuellement, ce dernier est hétérogène ; il est mis en présence de difficultés parfois déconcertantes, et au combat, il devra donner des preuves d'un héroïsme sans précédent.

Ce personnel a besoin d'être très soutenu moralement, bien plus que l'ancien, qui avait derrière lui toute une longue tradition qui serait actuellement à renouveler.

28 PRÉFACÉ

Pour l'accomplissement de la mission à laquelle il s'est voué, notre poète, avec son intuition si juste du réel, a donc dû considérer sous leur véritable aspect la marine et les marins de nos jours et moderniser — non pas son âme, ce qui lui serait impossible — mais ses sujets, mais le cadre de vie et d'activité de ses héros.

De son don de nature est résulté un talent ; de ce talent parvenu à maturité, il en. est devenu maître, et il en a tiré une œuvre voulue, en vue d'un but déterminé.

Par ce livre, il offre aux marins actuels des chants correspondant aux conditions et circonstances diverses de leur vie, et aux sentiments que celles-ci doivent naturellement faire naître en eux. Et ces sentiments, il s'efforce de les bien diriger, en les exaltant toujours dans le meilleur sens.

Vivant anachronisme, ayant dans le sang la tradition de la vieille marine, il accommode cette tradition à des circonstances nouvelles, pour J 'infuser dans toute sa pureté primitive au personnel nouveau.

Il offre à celui-ci des chants qui renferment la somme de la vie du marin moderne ; des chants peignant les bons aspects de cette vie, compatissant â ses inévitables misères, restaurant les

courages ébranlés et ramenant sans cesse les cœurs au culte pieux de la discipline et du devoir patriotique.

Aussi heureux dans la composition voulue que dans l'inspiration libre, il a admirablement réussi ce livre d'utilité nationale. Ceci, je ne crains pas de l'affirmer d'avance, de toutes les forces d'une conviction profonde, à ceux qui vont le lire, ni de crier à ceux qui ont versé leur obole patriotique au Matin pour les sous-marins : « Favorisez l'œuvre de Yann Nibor, car la guerre maritime ne se fait pas seulement avec le matériel! »

La chanson des Cols bleus comprend quatre parties :

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