IV. Souvenirs du Large
Ce sont les Chants des Escadres qui sont les plus intentionnels.
Des intentions de l'auteur, on aura vite fait
d'en juger au début même du livre, dont voici la première pièce :
Si nous somm's ici, mes amis, C'est pour apprendre à bien nous bat Ire Et à nous cogner un contr' quatre, Pour la rioir' de not' cher pays.
Sur le symbole patriotique du marin, sur le Pavillon, voici ce qu'il dit : y
Quand sous P coup d' huit heur's du matin,
Nol' Pavillon monte à la corne,
Et qu' flottant dans P ciel pur, il orne
Notre arrière en pays lointain,
J'ai V cœur qui bat rud'ment la charge
D'vant les trois couleurs du Drapeau,
Et c'est ainsi pour chaqu' mat'lot,
Aimant comm' moi la vP du Large.
Cher Pavillon ! Mets dans nos cœurs Cett' pensé', qu'on est au service Pour fair' joyeus'ment l'exercice, Pour bien s' battre et pour êtr' vainqueurs ! Rappell'-nous que P but de not' vie, C'est d'êtr' toujours au premier rang Des brav's qui doiv'nt donner leur sang Pour la famille et la Patrie !
Cela n'est ni classique, ni romantique, ni moderniste : c'est simple et destiné à des simples,
auxquels il faut parler ainsi. Et c'est vraiment bien difficile de parler un langage tel que celui de la seconde strophe, sans tomber dans la niaiserie. Lui seul est capable de le faire.
Voici maintenant du lyrisme pour marins modernes, une romance destinée, je l'espère, a en faire disparaître d'autres :
J'aime à voir dans le cadre Des cieux bien étoiles.
Notre superbe escadre Aux croiseurs non voilés.
En naviguant sans brise, Elle est sous ses fanaux, Plus belle que Venise Embrasant ses canaux !
Que dire de ceci? — C'est du lyrisme populaire, mais c'est aussi une peinture très vraie, que reconnaîtront tous nos marins. C'est l'escadre de la Méditerranée allant en Corse ou en Algérie, par une belle nuit d'été. La vérité de ce tableau si simple vient de ce qu'il ne s'y trouve pas un mot qui ne fasse image, qui ne porte sur la rétine mentale.
Écoutez maintenant cette Marseillaise naxmle :
Mathurins-réservist', en route!
Tous les troupiers ont V sac au dos. Dans P vagon nous cass'rons la croûte En ralliant V port et nos vaisseaux.
Quand Y pays entier crie : « Aux armes ! Les mal'lots sont des citoyens Qui n'ont pas besoin qu' les gendarmes Vienn'nt les embarquer dans les trains ! La guerr'! la guerr'! la guerre !
L' malhurin n' la craint guère, Car sur terre ou sur l'eau 11 aim' risquer sa peau.
Mais tant qu'il est en vie, Gare à la gueule enn'mie !
Ici, Yann Nibor devient le Tyrtée de nos escadres partant en guerre !
La mâle beauté de ce passage :
Quand 1' pays entier crie : « Aux armes ! » Les mat'lots sont des citoyens...
Etc.
rappelle le splendide bas-relief de Rude, ornant l'Arc de Triomphe de l'Étoile, monument consolant de nos gloires déjà lointaines, — inspiré par le sentiment classique de l'époque. Tant il est vrai que le Beau est un, en dépit de l'École... ou de l'absence d'École !
Afin de fixer, — non de créer, car pour les jeunes, elle existe depuis toujours, — la popu-
larité de l'Amiral Gervais, chef sympathique et d'une très haute valeur morale, intellectuelle et technique, qui conduira peut-être nos marins au combat, — Yann Nibor a fait cette chanson :
Gervais, c'est un zig d'amiral
Pour les mat'lots en général.
Il est grand, jeune et bien d'aplomb ;
C'est un lapin qui n' craint pas V plomb !
En Russi', dans Fescadr' du Nord, Le Czar est v'nu Y voira son bord, Pour lui dir' combien il l'aimait Ainsi qu' les homm's qu'il commandait !
J'ai vu Gervais pleurer d' chagrin, Dans l'accident d' machin' du R'quin.
Oui, moi j'ai vu couler ses pleurs, Su' les brûlur's des pauv's chauffeurs.
On a nommé notre Amiral, Amiralissim' général.
On n' pouvait pas faire autrement, Car il le mérit' bougrement !
Sous cette forme matelotesque pleine de drôlerie ultra-familière et archi-française, chaque
couplet est ici un vrai madrigal infiniment flatteur, presque délicatement flatteur, dans sa rudesse apparente, à l'adresse de réminent amiral, pour lequel aucune des intentions de l'auteur n'aura sans doute été perdue.
Maintenant Yann Nibor va satisfaire cette soif de sentimentalité poétique, qui à la mer, à certains moments particuliers peu définissables, entre huit heures et minuit, s'empare des natures les plus rudes ou même grossières. Il mettra dans cette chanson les absents laissés en France, les parents :
La première étoile scintille!
Allons sur l'avant nous asseoir, Afin d'y chanter la famille, En respirant l'air frais du soir.
Après avoir peint les joies brutalement voluptueuses de Tahiti, par un contraste qui est une vraie trouvaille d'effet, et dont le but moral ne doit pas échapper, — il évoque la pauvre petite fiancée attendant son épouseur. Pour celle-ci, bien entendu, Tahiti est un très mauvais pays!
Il m'a promis de m'épouser Au retour de son long voyage, Mais ne va-t-il pas s'amuser Pendant qu'il est loin du village?
Ah ! si Tahiti,
Pays perverti, Qui prend nos marins par ses charmes,
Le charmait aussi,
On verrait ici Souvent mes yeux gonflés de larmes.
Le calme vient. Partout au ciel Je vois scintiller les étoiles Et le phare est d'un éclat tel, Qu'il éclaire au loin bien des voiles.
Hélas ! Mon ami
Qui n'est plus parmi Nos rudes pêcheurs de la côte,
Ne rentrera pas
Ce soir de là-bas, Pour m'em brasser à marée haute.
Est-il nécessaire d'appeler l'attention sur un charmant tableau et sur une gracieuse et touchante figure?
Et puisque nous en sommes aux jeunes filles de Yann Nibor, en voici une autre :
Mon jeun' fiancé va quitter la Bretagne,
Pour embarquer sur Tescadr' de Toulon.
J' s'rai bien heureus' quand j' s'rai sa p'tit' compagne,
Car, seule ici, j' vas trouver l' temps bien long!
Les jeunes héroïnes de Yann Nibor sont de vrais lys des champs, d'exquises simplettes en cornette blanche.
Les cornettes et les jolies têtes qu'elles couvrent, n'ont guère varié depuis le moyen âge, et si un peu de moderne s'est introduit dans les idées et dans le vocabulaire de ces gentilles petites personnes, ce n'est qu'à la surface, car plus encore que l'homme, dans ce peuple de Bretagne, la femme est demeurée conservatrice. Yann nous montre, bien au naturel, les mêmes personnages féminins qui figurent dans Mon frère Yves et Pêcheur d'Islande : ce sont de pieuses, vertueuses et courageuses créatures, douces, aimantes et dévouées. Elles sont souvent très jolies aussi, mais, à la vie dure qu'elles mènent, leur beauté passe vite...
Pour cfianger, voici un petit matelot en proie à la mélancolie du quart de nuit.
Quand notre grosse flotte Est en rade le soir, Et que la mer clapole Au-dessous du bossoir, Lorsque la nuit est belle, Le matelot de quart Pense à l'heure cruelle De son triste départ.
Lorsque la brise arrive De la terre là-bas, S'il entend sur la rive Chanter un joyeux gas,
Bien souvent la romance Qui traverse la mer, Lui rappelle l'enfance, Quand il en apprit l'air.
Je ne sais pourquoi, et j'ignore l'effet qu'elle produit sur les autres, je suis très souvent hanté par cette romance qui vient se chanter indéfiniment à mon oreille intérieure, m'apportant chaque fois une émotion profonde. Elle réveille en moi, avec une netteté actuelle, des sensations, pourtant bien enfouies, de petit midship d'il y a trente ans. Et puis, elle est si enveloppée d'ombre ; elle paraît venir de si loin dans le temps ! Elle a si bien le caractère de la chanson populaire française sans auteur connu ! Elle a une telle saveur d'âme française du bon temps de la France...
En voici une, charmante entre toutes : la journée du matelot à la mer.
C'est une fraîche évocation de vie jeune, saine, rude et heureuse, complètement détachée de tous les soucis laissés bien loin avec la côte de France.
Évocation? Oh oui! L'évocation est ici dans
chaque mot et dans le son même des syllabes, et plus intense peut-être que n'a jamais été l'impression de la réalité ! C'est presque une matérialisation des choses à distance ! On y retrouve, fixés en traits sobres, mais étonnamment justes, toutes les images qui ont traversé l'inconscient du marin à la mer, et pour moi, c'est une joie indicible de me sentir vivre dans cet ambiant recréé par la magie de si peu de mots et d'un air si simple. Cet air, c'est celui de la diane aux fifres et aux tambours, venant brusquement et joyeusement interrompre les songes du matin :
Le soleil se lève, L' quart du jour s'achève, Dans son hamac rêve L'homm' non d' quart qui dort.
L'horizon s'allume, Et l'avant qui fume Met des flots d'écume Tribord et bâbord.
Quand 1' clairon réveille L' mat'lot qui sommeille, Se r'posant d' la veille Fait' pendant la nuit, Viv'ment il s'élance D' sa couch' que balance L' bâtiment qui danse, Tangue ou roule et fuit.
Lorsqu'au bastingage, Sans fair' de tapage, L' gabier d' quart en nage A mis son hamac, Au plat il s'installe, D' son biscuit se r'cale, D' café s' rinc' la dalle Et siffl' son cognac.
Il s'étire et bâille Puis s' lave à la baille Et gaîment travaille Trois heur's chaqu' matin, A fair' le lavage Suivi d' l'astiquage Et du fourbissage Pour se mettre entrain.
Un' fois l'heur' venue Du chang'ment d' tenue, S'agit' la foui' nue Des solid's mat'lots, Puis, quand Y clairon sonne, L' cap'taine inspectionne Et, les dimanch's, donne La double aux farauds.
Pour varier F service Si Y temps est propice, A lieu l'exercice De manœuvre en l'air; Puis, après la soupe, Chacun fait d' l'étoupe A moins qu'il ne loupe, Une heur' sous Y ciel clair.
Ensuit' plein d' courage On fait 1' canonnage, Ou a'ut' chos' sans rage, Mais, comm' nol' cœur bat, C qu'on aim' surtout faire En vu' d' la rud' guerre, Qui peut n' tarder guère, C'est F branl' bas d1 combat.
La journé' finie, Not' pans' bien remplie D' lard ou d' viand' bouillie, D' biscuit et d' fayots On fum' sa bouffarde Près d' la mèch' que garde Un canonnier d' garde En prenant du r'pos.
Il y aurait long à dire, dans une véritable étude littéraire, à laquelle je n'aurai jamais le temps de me livrer, sur cette large peinture en quelques traits, d'une belle frégate française qui, dans une lumière d'aurore,
Tangue ou roule et fuit '
emportant un petit état autocratique, toute une population d'hommes vaillants, forts et bons; sur les exquises sensations matinales qui viennent continuer les songes interrompus ; sur la journée si remplie, partagée à la cloche et au sifflet, au
tambour et au clairon, résonnant dans l'immensité déserte de l'Océan. Elle est plus douce encore que rude, cette journée, car dans les longues séries de beau temps, il y a une telle sérénité épandue entre les eaux et les cieux, et dont les âmes sont imprégnées ! . . . Mais ce serait trop long, tout ce qu'il y aurait à dire; aussi, j'arrive bien vite au soir :
Au branl' bas derrière,
Après la prière,
L' cap'tain' d'arm's sévère
Lit les punitions.
L' coup d' sifflet d'usage
Du maîtr' d'équipage,
Lance au bastingage
Les rud's gabiers prompts.
Hamac sous la fiole,
Chacun dégringole,
Et, joyeux, rigole
En l'pendant au croc,
Puis, vit' su' 1' pont r'monte
Ecouter un conte
Qu'un vieux loup raconte
Près d' l'écout' de foc.
Et aux vagues inquiétudes de la nuit :
Parfois sous la lune, Quand on en pousse une Ou que 1' chant d' Neptune En chœur fait grand bruit,
Dans la mer mouvante, Très phosphorescente, Luit l'ombre troublante D'un gros r'quin qui suit.
Ici je veux donner une place d'honneur à un chef-d'œuvre funèbre pleurant un ami perdu. Je ne puis résister au besoin de le citer en entier.
Le bon matelot que j'aimais, Nous ne le verrons plus jamais, Car il va reposer, hélas ! en paix,
Désormais,
Solitaire,
Sous la terre...
Lorsque nous étions tout petits, Avec les gamins du pays,
On nous voyait sans trêve Courir la grève, Courir la grève.
Hélas !
Tous les deux, dès qu'on eut treize ans, Afin que nos pauvres parents
Aient moins d'enfants aux trousses, On fut aux mousses, On fut aux mousses.
Hélas!
Étant de rudes petits gas, Nous aimions à grimper aux mâts, Et à nous mettre à l'œuvre, Pour la manœuvre, Pour la manœuvre.
Hélas !
L'an passé nous quittions le port,
Gabiers sur notre grand transport
Partant, avec mer belle,
Pour la Nouvelle,
Pour la Nouvelle.
Hélas !
C'était le plus gai des garçons
Parmi ceux poussant les chansons
Que le soir en campagne,
On accompagne,
On accompagne.
Hélas !
Sur son hunier fallait le voir,
Au Gap Horn, par un gros temps noir,
Pour paumoyer la voile,
Grocher la toile,
Crocher la toile.
Hélas !
0 marins, vrais marins qui comme moi voyez autrement que les autres ce tableau sombre des cataclysmes de l'eau et du vent, dont nous sommes les pauvres jouets à certaines heures de misère, dites bien avec moi à tous ces autres que cette dernière strophe que vous venez de lire, est très belle.
Hier, nous rentrions à Brest, Prenant des ris par gros vent d'Ouest, Lorsqu'un coup de tangage, Le déménage, Le déménage, Hélas !
On Ta relevé, mais bien mort, Puis déposé sitôt au port
Chez sa pauvre grand'mère, Dans la misère, Dans la misère.
Hélas !
La vieille de quatre-vingts ans, En deuil, de tous ses descendants, A présent boit la goutte, Et de Dieu doute!...
Et de Dieu doute!...
Hélas!
Chacune de ces strophes est comme une épitaphe du pauvre petit matelot, et dont la désolation augmente à mesure qu'on avance; toutes ensemble représentent la somme de la misère humaine, avec, à la dernière, la misère des misères, celle qui ne sait plus se résigner et prier, et dans laquelle l'âme s'anéantit, alors que le corps seul survit comme une pauvre plante qui sent juste assez pour souffrir.
Avez-vous subi le rhythme effroyablement douloureux de cet Hélas ?
Courir la grève.
Hélas !
On fut aux mousses.
Hélas !
Crocher la toile.
Hélas !
Dans la misère.
Hélas !
Et de Dieu doute !
Hélas !
Le poète, ailleurs toujours consolant, sait bien qu'ici, il n'y a qu'à pleurer, si on le peut encore... Hélas! sur toute la vie du marin! Hélas ! sur toute la vie humaine !
Quelles plaintes à la Chateaubriand, à la Byron, à la Musset, à la Loti, même, ont jamais donné plus angoissante, plus mortelle, la sensation de Yà quoi bon de la vie? Du néant plein d'épouvantes de cet Univers incompréhensible, dont nous ne sommes peut-être que des particules, assemblages éphémères conscients et souffrants !
Ceci est une plainte sourde qui vient de très loin dans le temps, car elle est éternelle. Chateaubriand l'a vêtue de la perfection classique de son style magistral; Loti l'a gémie de nouveau à près d'un siècle de distance, dans son merveilleux langage enfantin qui a étonné le monde. Ici, nous la retrouvons sous sa forme originelle du début de la pensée humaine, du temps où l'homme a commencé à penser pour s'apercevoir qu'il souffrait.
L'air de ce morceau unique a le rhythme de la deuxième partie chantante de la marche de Chopin; mais la mélodie de celle-ci a subi une étrange métamorphose : c'est ici une sorte de mélopée, qui paraît venir d'aussi loin que le style des strophes.
Je me rappellerai toujours l'arsenal de Brest, sous son ancien aspect de 1868, du temps où j'étais à l'École navale.
Je revois ce vieux port, formé par l'estuaire profond d'une toute petite rivière, la Penfeld, très tortueuse et encaissée entre des étages de
grandes constructions régulières et tristes de l'époque de Louis XIV. Les toits d'ardoises en pente raide et les hautes fenêtres encadrées de granit, donnaient un aspect très sévère à ces immenses bâtiments perchés les uns sur les autres, suivant les mouvements du terrain.
A l'époque dont je parle, la Penfeld était très encombrée de vieux vaisseaux en bois, encore bons alors, mais condamnés d'avance â pourrir sur place, car le temps venait de faire une grande enjambée, et le vrai bâtiment de combat composant nos escadres, était déjà la disgracieuse frégate cuirassée de Dupuy de Lôme.
Ces vaisseaux, qui portaient pour la plupart des noms superbes de victoires du premier Empire, avaient reçu la laide peinture du port, en lignes horizontales' blanches et grises, et d'immenses toitures basses les recouvraient en entier. De leur magnifique édifice de mâture, on ne leur avait laissé que les bas mâts déshabillés, avec le simple cartahu de tête destiné aux premières opérations d'un regréement possible, mais peu probable. Comment peindre cette tristesse des choses qui s'en vont?...
Il y avait aussi, dans cette espèce de cimetière maritime, des frégates aux jolis noms féminins mythologiques, et d'un aspect tout aussi lamen-
'iS PRÉFACE
table, et des vaisseaux rasés de leurs batteries, servant de pontons et de charbonnières, ceux-ci tragiques, ayant des physionomies d'êtres nobles déshonorés et mutilés !
Et l'activité moderne î — Elle était manifestée par un va et vient de remorqueurs à roues, laids et malpropres, aux tuyaux très hauts, comme ceux des premiers vapeurs de 1830, d'où floconnait, sous le ciel uniformément gris, dans l'air déjà épaissi par la brume humide et froide, de longues traînées horizontales de fumée noire. A l'entrée et à la sortie du port, ils déchiraient l'air de ces grands sifflements lugubres qui les faisaient appeler les « gueulards ».
Il y avait aussi le mouvement des corvées des vaisseaux-écoles et de l'escadre. Des embarcations très chargées de sacs, de quartiers de viande, etc., avec leurs voiles mouillées rabanlées aux mâts, leurs hommes en cirés jaunes, coiffés de suroîts, tout ruisselants encore des embruns glacés de la rade. Des bruits d'avirons, des commandements violemment impératifs, poussés avec un étrange accent (1) par des voix dures, à demi étouffées dans le vent. Sur les quais, de mornes ouvriers, sales et suintant l'alcool, en
(1) Du français-marin prononcé à la Bretonne.
vestes courtes, larges pantalons et grands chapeaux noirs, chaussés de sabots fangeux; des officiers encapuchonnés dans des cabans mouillés, des maîtres aux faces ravagées par la pluie, le vent et les maladies d'outre-mer, blanchis avant l'âge. Et tout, dans cette ambiance à la fois morte et vivante, à la fois énergique et endormie, héroïque et mesquine, manifestait la dureté inclémente de l'àpre climat, et pleurait dans la brume froide les larmes des choses de la vieille marine.
J'ai souvent demandé â Yann de nous peindre par son magique procédé, en douze vers, ces tableaux qui me réclament des pages ne rendant même pas pour moi mes impressions d'alors.
— « Plus tard » — m'a-t-il toujours répondu. Peut-être craignait-il de réveiller en lui des souvenirs trop cruels de son temps de petit mousse et de jeune matelot, ou même simplement de mettre trop de mélancolie dans son œuvre, dont il n'a jamais perdu de vue le but fortifiant et encourageant.
Voici cependant, pour attendre, quelque chose de très beau dans cet ordre de sentiments :
J'ai voulu r'voir ma Manicieniic, La dernier' fois que j' fus à Brest
Elle est à présent bien ancienne, Et n'a qu' des jeun's marsouins pour lest, Le sixièm' d'Infant'ri' d' marine, Consign' ses homm's punis à bord.
Ma frégat', qu'avait si bonn' mine, N'est plus qu'un vieux ponton du port.
Oui, v'ià qu'elle est tout1 démâtée...
R'misée au fond du port marchand,
Et j'en ai l'âm' toute attristée,
Moi qui l'ai vu' jadis marchant
Ses dix nœuds avec ses bonnettes,
Ses perroquets et cacatois,
Quand j' poussais, 1' soir, mes chansonnettes
Aux vieux frèr's de la flotte en boi>...
Toi qu'on app'lait la « Belle en Rade »,
Du Brésil à San-Francisco,
Ghaqu' jour le temps d' Brest te dégrade
Et tu t' pourris, miné' par l'eau...
A présent qu' te v'ià tout' cassée,
Chaîne à l'arrièr', chaîne à l'avant,
Nul ne t' chant' dans la nuit glacée :
« Bon quart dénier'! » — « Bon quart devant! »
Et puis, qu'est-c' qu'ell' peut êtr' dev'nue La band' de tes rud's gourganiers Qui, par les grojs temps, dans la nue, Prenaient 1' dernier ris aux huniers?
Ont-ils le bonheur d'être en r'traite, L'échin' courbé' sur leurs bâtons, Pour parler d' la marin' qu'on r'grette Aux p'tiVs grain's de nos ports bretons ?
Bah ! C'est F sort de notre existence, Jolis croiseurs et brav's mat'lots Qui faisons la gloir' de la France Pendant qu' nous roulons sur les flots. Nous n' somm's plus, au cours des années, Qu' des pontons aux flancs vermoulus Et qu' desvieill's carcass's décharnées, Pour rapp'ler 1' bon temps qui n'est plus...
Fait-il assez pleurer aux choses leurs larmes, pour les siècles futurs, ce François Villon maritime de notre époque?
Voulez-vous maintenant connaître un peu la jeunesse de notre poète? Et vous verrez que la souffrance rend le cœur des bons meilleur encore :
En soixant'-dix, pendant la guerre, Lorsqu'à treize ans, j' partis pour Brest, Laissant chez nous beaucoup d' misère, Voici c' qu'en faisant route à l'Ouest,
Tout p'tit moussaillon,
J' pensais en vagon :
« J' quitt' Saint-Malo pour la Baltique Où j'espèr' que j' m'en vas gagner Plus d'un' part de pris' magnifique, Car je m' sens d'altaqu' pour cogner... »
A Brest, personn' n'étant sensible A mon désir de m' battre en mer, J' dus embarquer sur l'Inflexible, Où, briquant V pont, pieds nus, l'hiver,
Je r'çus chaqu' matin
Bien des coups d' rotin...
Et quand, V soir, ma p'tit' main sanglante. Je m' couchais devant 1' rir' moqueur D'un' brut' de mat'lot bien méchante, J'avais du chagrin plein mon cœur.
Cette note de pitié pour l'enfance malheureuse, si rare dans la littérature française et que l'on trouve dans l'œuvre presque entière de Dickens et dans certaines nouvelles exquises de l'admirable Sienkiewicz, — Yann Nibor la possède au suprême degré. Il n'a, pour nous la donner et très saisissante, qu a se prendre rétrospectivement lui-même en grande pitié, — suivant le mot du vieux Tolstoï.
Voulez- vous savoir maintenant ce que Yann demande à la postérité ?
Ses ambitions d'outre-tombe sont modestes, comme on va le voir :
Amis marins dont la voix m'accompagne, Pensez-y bien quand vous serez très vieux,
A celui qui, comme vous, fit campagne Et vous apprit jadis ses chants joyeux. Si vous l'aimez, votre défunt poète, Gomme autrefois sur nos grands cuirassés, Que votre voix chevrotante répète Ses gais refrains de vos beaux jours passés.
Les soirs d'hiver, autour d'un feu qui brille, Dites-vous tous que votre chansonnier Ne vit en vous qu'une grande famille, Dans ce Paris qui le tint prisonnier.
Et que le but qui gouverna sa vie, Fut de pouvoir, sans souci des jaloux, Chanter l'Amour, l'Honneur et la Patrie, Et d'être à bord accompagné par vous.
Si vous avez encor dans vos mémoires Son souvenir, en causant sur le port, Redites-vous ses récils, ses histoires, Qu'il vous contait lorsqu'il était à bord, Et si parfois son souvenir vous charme Jusqu'à toucher votre coeur généreux, Pour l'ami mort, laissez la douce larme Venir perler au coin de vos bons yeux...
Si vos petits, en jouant sur la grève, Sifflent ses airs, cheveux au vent, pieds nus, Si le pêcheur, lorsque le jour s'achève, Fredonne au Large un de ses chants connus, Quand vous irez, tremblants, au cimetière, Pleurer tous ceux que vous aurez perdus, 0 mes bons vieux! Dites une prière Pour votre ami que vous n'entendrez plus...
Quand on ne l'entendra plus, qui composera la
complainte funèbre de l'auteur du Bon petit matelot tombé delà mâture?
Sa voix, son accent tour, à tour si rude et si doux, son geste évocateur de terribles mises en scène, tout cela ira se perdre dans l'oubli...
Mais ses ambitions si modestes seront dépassées; et tout de lui n'aura pas péri, car son œuvre écrite restera dans notre littérature comme un document... anachronique par-dessus tout, — barbare peut-être (1) en certaines parties, mais incontestablement précieux, — comme un modèle unique de réalisme parfait, — comme un pur miroir de vérité !
Si Yann Nibor ne doit pas recueillir de son vivant toute la gloire qu'il mériterait, — en quoi il ne ferait que subir le sort commun de tous ceux qui ont produit quelque œuvre très extraordinaire pour leur époque, — sa gloire posthume sera grande.
On rend toujours justice aux morts, car — morts avec eux leurs contemporains, — il ne reste plus à parler d'eux que des juges désintéressés et impartiaux.
Yann Nibor en aura, et qui comme moi, ne lui marchanderont pas l'admiration.
(1) Et non pas grossier, comme certains pourraient le croire.
L'auteur de cette préface trop longue, n'a pas dit, faute d'avoir bien su s'exprimer, toute sa sympathie pour un homme de bien, ni tout son enthousiasme pour un grand poète.
Et cependant, il craint d'en avoir trop dit, car des éloges décernés par une amitié qui se laisse imprudemment emporter, amènent trop souvent d'envieuses contre-parties.
Qu'on n'en veuille pas au créateur d'incomparables chefs-d'œuvre, tels que Les Quatre Sabots de Noël, la Boîte de Chine, les Quatre Frères et VElla, les Albatros, le Cauchemar, le Sauvetage de nuit en mer, la Berceuse, Au Tonkin, les Inquiètes, le Bon Matelot, le Service à la mer, Ma belle Frégate, et tant d'autres. De ce que j'ai écrit sur lui, dans mon enthousiaste sincérité peut-être extraopportuniste, il n'en est pas responsable. Qu'on s'en prenne à moi, qui suis indifférent à tant de choses, mais non autres grand bien que la dilïusion d'une telle œuvre pourrait faire à notre pays... A ce pays en proie à une triste guerre civile à coups de plumes empoisonnées. A ce pays auquel il est urgent qu'on fasse, après tant de mal, un peu de bien, pour changer enfin sa série noire de ces dernières années!
Mais je sais que certains, — et ils sont heureusement très nombreux, — parmi ses concurrents
artistiques et littéraires, — aiment beaucoup Yann Nibor.
Ceux-ci, connus ou inconnus de moi, je les félicite chaleureusement.
Yann Nibor est en effet une sorte de pierre de touche morale qui révèle, au contact, le pur métal et les scories de l'humanité.
Au point que de telles paroles me viennent :
« Dites-moi comment vous aimez le poète des matelots, et je vous dirai ce que vous êtes comme cœur et comme esprit ! »
Je crois bien n'avoir, par toutes ces lignes, prêché que des convertis qui savaient déjà tout ce que je leur ai dit. Seuls, ceux-ci auront eu la patience de me lire jusqu'au bout.
Aux non convertis, Yann leur chantera encore les Quatre Sabots de Noël, ou bien leur dira Au Tonkin, et s'il ne les conquiert pas par ces irrésistibles chefs-d'œuvre, tant pis... pour eux!