La chanson des gueux au Palais
D e type, de physionomie, d’allure, M. Jean Richepin étonna tout d’abord. C’était la France africaine qui apparaissait, et l’Orient, si souvent évoqué par les poètes, qui se réalisait au milieu d’eux incarné et vivant. Et le caractère de l’homme, comme aussi le caractère de son talent, correspondait au physique et à l’attitude. M. Jean Richepin ne s’était pas encore bien défini lui-même; plus tard seulement, à dé-
lie
Die
mêler ses atavismes, il se reconnut Touranien. Il semblait plutôt ce qu’il est en réalité : un latin fortement orientalisé ou un oriental latinisé; car ce garçon, beau, robuste et aventureux, était en même temps un lettré très raffiné.
A cette époque, en i 87 1 , l’Ecole parnassienne, — puisqu’il est convenu de donner le nom d’école à cette réunion de jeunes hommes qu’avaient ralliés en un cénacle très ouvert, des idées, des admirations et des sympathies communes, — à cette époque, l’Ecole parnassienne, sans être encore sortie de la période militante, commençait à entrer dans la période triomphale. Il serait plus exact de dire que la renommée avait fait une première sélection parmi ces jeunes hommes; et l’on s’habituait à reconnaître que l’on pouvait être vraiment poète tout en étant parnassien, première concession du public, qui devait l’entraîner à bien d’autres.
II n’y avait nulle raison pour que Richepin ne fût pas du Parnasse; et, s’il n’en fut pas, c’est qu’il ne le voulut pas. Il est certain qu’il s’en est tenu très à l’écart; l’apparence d’un enrégimentement scandalisait ce bel irrégulier; et c’est une chose qu’il faut constater uniquement, sans songer
une seconde à l’en blâmer. D’ailleurs, les parnassiens avaient la réputation singulière d’être des «impassibles», imputation qui prête plutôt à rire aujourd’hui qu’on peut ies juger, non plus par des théories, mais par des œuvres. Tout au plus cette épithète peut-elle, avec apparence de justice, être appliquée à deux ou trois d’entre eux, en lesquels il a plu à la critique simpliste d’incarner tout le Parnasse. Il est probable pourtant que Richepin lui-même y a un peu cru, à cette réputation; elle n’a peut-être pas peu contribué à lui faire accentuer son emportement et sa fougue. Et pourtant il était parnassien par son souci de la forme et de la langue. Cela est si vrai que les générations actuelles n’hésitent pas à le classer parmi les parnassiens. Toutes ces classifications lui sont aujourd’hui, sans doute, bien indifférentes. Mais, au début, il tenait à honneur d’être un déclassé : entendez par là un indépendant.
Né à Médéah en 1849, il était contemporain des plus jeunes parnassiens, et quelques années à peine le séparaient des autres. Je ne parle pas des maîtres comme Baudelaire, Banville, Leconte de Lisle et de quelques autres qui se trouvaient
un peu attardés dans le mouvement parnassien. Le Barbare était un classique, il l’est resté et il le deviendra.
Il sortait de l’Ecole normale supérieure; mais la tranquille carrière du professorat ne lui souriait pas. Il débuta comme bien d’autres dans le journalisme et la politique; il n’y séjourna pas. Il était rédacteur en chef du journal l’Est, à Besançon, en i 870, quand la guerre éclata. L’aventure patriotique le tenta, et il s’engagea dans une compagnie de francs-tireurs qui faisait partie de l’armée de Bourbaki.
Il y avait un homme en ce poète; et le poète et l’homme s’entendaient, ce qui n’est pas si commun qu’on le croirait volontiers.
En 1871, il rentrait à Paris, et, en même temps, dans le journalisme. Il batailla dans le Mût d’ordre et dans la Vérité, mais toutes les activités excitaient cette énergie; il s’improvisa acteur et joua le principal rôle dans une pièce, l’Étoile , qu’il avait écrite en collaboration avec André Gill. Ses débuts eurent lieu au petit théâtre de la Tour-d’Auvergne, aujourd’hui disparu , et qui fut un intéressant épisode de l’histoire littéraire sous
le second Empire. La direction en appartenait alors au vieux comédien Ricourt, qui se vantait d’avoir fait Rachel et d’avoir inventé Ponsard : deux titres inégaux à la gloire.
C’est ainsi qu’en 1876, avant la Chanson des Gueux , Richepin avait déjà une notoriété dans le public assez restreint, il est vrai, que composent les poètes, leur personnel d’amis et leur clientèle d’amateurs et de dilettantes. On s’y entretenait, avec quelque curiosité et un étonnement croissant, du jeune Africain membru et râblé, dont le profil vigoureux, orné d’une chevelure moutonneuse et d’une barbe noire crépelée , évoquait l’effigie métallique de quelque César oriental oublié. C’était avec des gestes et des attitudes superbes d’athlète et de dompteur qu’il avait lait irruption, tout à coup, au milieu des coteries de Paris. Cet exotique les avait tout de suite impressionnées par je ne sais quoi d’étrange et d’aventureux qui annonçait, sinon un triomphateur, au moins un terrible belluaire qui ne se laisserait pas aisément dévorer par les fauves des arènes littéraires.
Depuis que l’Empire avait éventré en tous sens le quartier Latin de larges voies stratégiques,
la jeunesse artistique et littéraire qu’y rassemblait l’élite de toutes les provinces de France, gênée et lentement désagrégée par l’invasion des mœurs et des habitudes bourgeoises, s’y sentait peu à peu déconcertée, et cherchait un autre canton parisien où elle pût, sinon retrouver, au moins transplanter quelque chose des anciennes libertés et immunités de ce que l’on appelait le pays Latin.
Et c’était bien, en effet, un pays qui avait son autonomie propre dans l’agglomération parisienne. L’exode de toute cette jeunesse avait donc commencé dès la fin de l’Empire; elle erra quelque temps, presque foraine , à travers Paris.
Je ne doute pas que ce ne soit en grande partie à cette dispersion qu’il faille attribuer le peu de confraternité que l’on a reproché aux nouvelles générations littéraires. La camaraderie du pays Latin se continuait pendant toute la vie, et l’opposition même des doctrines et des idées ne la détruisait pas. Depuis, l’habitude de combattre isolément a favorisé naturellement le développement de l’égoïsme, et s’est affirmée par cette culture exclusive du moi qu’a formulée en dogme la génération de M. Maurice Barrés.
Cette habitude se développa d’autant plus que la lutte pour la vie devenait plus âpre et d’une férocité de plus en plus implacable.
Ce n’est évidemment pas à Montmartre que Puvis de Chavannes put découvrir le bois sacré où il a groupé ses neuf Muses. Mais quelquesunes pourtant y émigrèrent, et elles y attirèrent d’autant plus les jeunes hommes qu’elles y apparurent en compagnie de jolies filles, qui n’étaient plus, certes, les grisettes aimables du quartier Latin, mais qui pourtant furent d’un bon accueil aux poètes et aux artistes. Plus tard même, l’esthétique leur fut assez cruelle; elle suscita parmi elles une épidémie très contagieuse et qui, un moment, devint presque redoutable. Ce fut l’époque où l’on vit errer, comme des expatriées au milieu de la vie moderne, des visions de femmes livides et immatérielles, dont les corps mi-sexuels s’éploraient sous l’impalpable nuée de longues robes séraphiques en des poses penchées de Iis mystiques sur l’autel de la Vierge; ce fut le moment des visages béatifiés et pâles dont l’inexpression se voilait monastiquementsous le mystère de leurs larges bandeaux plats.
Mais du temps où Richepin, avec quelques amis, fréquentait à Montmartre, ce type de dégénérée n’y avait pas encore apparu ; les banquets où se réunissait la jeunesse littéraire s’intitulaient les dîners des Vilains Bonshommes ou du Bon Bock. Les vierges à la mode préraphaélite ou botticelliste n’y eussent pas encore été comprises. Sans être le Gueux, qu’il ne fut d’ailleurs jamais, Richepin s’amusait déjà à y chanter les loqueteux et joueurs de musette, les marmousets et les marmousettes et tous les indépendants fougueux dont il allait être, à quelque temps de là, le poète officiel.
Raoul Ronchon, qui semblait un frère Jehan des Entommeures évoqué tout vif d’une beuverie pantagruélique, y célébrait, avec une verve à la Saint-Amand, la libéralité des vins de France qui lui avaient déjà cardinalisé le piton. Tandis que, s’autorisant d’une confuse ressemblance, qu’il soignait non sans quelque artifice, avec le portrait traditionnel de William Shakespeare, Maurice Bouchor, qui suggérait en même temps le souvenir d’un Alfred de Musset jeune, récitait confidentiellement à ses voisins, au dessert, des tirades à' Othello ou du Roi Lear.
H est possible que quelques «joueurs de musette» de ces franches lippées soient devenus depuis des mystiques ; ils ne le faisaient pas prévoir.
Mais enfin, jusque-là, Jean Richepin, déjà connu, n’était encore qu’un candidat à la Renommée; il en fut l’élu brusque et tumultueux en i 8 76.