LE LIVRE
E n effet, ce fut à cette époque que parut à la Librairie Illustrée, i 6, rue du Croissant, où elle existe encore , le volume qui , même après tant d’autres livres publiés, est encore peutêtre le plus célèbre de Richepin, la Chanson des Gueux , avec le sous-titre énumératif : Gueux des Champs, Gueuxde Paris, Nous autres Gueux.
La Justice, ou pour mieux dire la police correctionnelle, a rendu quelques services à la littérature, et s’il est exagéré de prétendre qu’elle a fait à elle seule la renommée des livres qu’elle a poursuivis et condamnés, au moins elle l’a hâtée et en a précipité la fortune. Madame Bovary
n’avait pas besoin d’être déférée aux tribunaux pour être un chef-d’œuvre, et les Fleurs du Mal de Baudelaire, n’ont pas acquis un mérite de plus parce qu’un arrêt les amputa de quelquesunes de leurs plus belles pièces. Il est certain pourtant que le scandale des poursuites et le retentissement des plaidoyers sont une réclame qui désigne le livre attaqué ou prohibé aux curiosités d’une foule de lecteurs qui ne choisissent pas euxmêmes leurs lectures et se les laissent indiquer ou imposer par la mode. Or un livre accusé est un livre à la mode, et il devient un livre célèbre quand il est d’un maître.
Donc, le 11 juillet 1876, «M. Decaux (Georges), éditeur «à Paris, 16, rue du Croissant, et M. Debour, imprimeur audit lieu », recevaient de M c Monier Charles-Fernand, huissier-audiencier, assignation «à comparaître en personne le samedi 15 juillet 1876, à 10 heures et demie du matin, à l’audience du Tribunal de première instance du département de la Seine, neuvième chambre jugeant en police correctionnelle, séant à Paris, au Palais de Justice».
Decaux et Debour étaient prévenus d’avoir
commis le délit d’outrages aux bonnes mœurs en publiant et en mettant en vente un écrit intitulé : Chanson des Gueux, par Jean Richepin; et l’assignation relevait tous les passages incriminés « dans ledit écrit», selon l’expression de cet élégant jargon judiciaire.
Un lecteur contemporain, sous les yeux duquel on mettrait les poésies et les passages incri minés, serait stupéfait si on lui disait que c’est sur de telles pièces que fut établi contre Richepin, Decaux et Debour le délit d’outrage aux bonnes mœurs qui valut au poète d’être privé de ses droits civiques.
II ne faudrait pas conclure de cette susceptibilité de la Justice que la moralité publique d’alors, qu’elle défendait avec tant de zèle, valût mieux que la moralité d’aujourd’hui, accoutumée à une plus grande liberté, qu’on réussira difficilement à lui faire perdre. Les mœurs ne sont jamais ni meilleures ni pires. Elles ne diffèrent d’une époque à l’autre que par plus ou moins de franchise ou d’hypocrisie; et ce ne serait pas un paradoxe de prétendre que les époques les plus franches sont encore les moins pires; la sincérité est
déjà un mérite sinon une vertu. La littérature a mission d’exprimer et de raconter la vie, elle n’a pas charge d’enseigner la morale; les romanciers et les poètes n’écrivent pas que pour les enfants et les petites filles, et c’est une ridicule prétention de ceux qui font profession de moralistes et veulent armer l’Etat d’une inquisition constante contre les œuvres d’art, de vouloir régler la lecture et le goût du public ou plutôt des publics, car il n’y en a pas qu’un. El chacun de ces publics a droit à l’art et à la littérature qui lui conviennent.
Non seulement ces moralistes professionnels ont la prétention de faire de la « morale », mais encore ils font de l’esthétique, et quelle esthétique! C’étaient, en effet, des crudités de langage et des réalismes d’expression, comme on disait encore en ce temps-là, qui avaient appelé la vindicte « sociale » contre le poète de la Chanson des Gueux. Il fallait, sans doute, qu’il fit parler à ses Gueux le langage de l’Académie le jour où elle reçoit un duc ou un prélat!
Parmi les pièces qui valurent à Richepin sa comparution devant la justice de son pays, je
choisis celle qui parut une des plus répréhensibles et fut incriminée du premier au dernier vers. Je doute qu’après l’avoir lue, le lecteur se sente plus corrompu; la voici :