LE PLAIDOYER
J E rappellerai en quelques mots la teneur de mon plaidoyer. J’avais d’abord à détruire, chez les juges, les préventions personnelles que la polémique des journaux ainsi que l’accusation avaient pu leur suggérer contre mon client.
II fallait leur prouver que ce chantre des gueux n’appartenait pas lui-même à la classe des gueux, n’était pas lui-même un déclassé; que ses poèmes étaient des fantaisies d’un artiste en pleine expan-
sion de jeunesse, — Richepin avait vingt-sept ans, — et qu’il n’y avait apporté aucune arrière-pensée de scandale et de révolte. Je montrai en lui, non seulement un lettré, mais un humaniste, et même un humaniste patenté et diplômé. Le poète, nous le savons, en effet, était fils d’un ancien médecin militaire, avait passé par l’Ecole normale, avait obtenu sa licence et, en 1 870, avaitfàitson devoir de bon Français en s’engageant dans un bataillon de francs-tireurs. Après avoir essayé de capter la bienveillance du tribunal à l’égard de «l’accusé», j’aborde le corps du délit. La Chanson des Gueux, il ne faut pas s’y méprendre, n’est pas l’œuvre d’un professionnel de la bohème; pas davantage il ne convient de la considérer comme une thèse; elle n’est qu’un jeu. Le poète s’est donné un rôle, et il est bien excusable de l’avoir quelquefois un peu outré en vue de l’effet à produire; et les vers suivants, que je rappellerai, expriment, en quelque sorte, le programme qu’il s’était tracé :
Sois fantasque,-
Barbouillé, grimaçant, moqueur.
Sur ta figure colle un masque;
Mets un faux nez; montre un faux cœur.
N’embouche pas une trompette De cuivre à l’éclatant reHet.
Ce qu’on entend dans la tempête Par-dessus tout, c’est un sifflet.
Fi du glaive! prends une batte.
Bats quelqu’un, et si le battu S’indigne et t’appelle acrobate,
Réponds zut ou turlututu !
Chante des chansons ridicules.
Prêche l’absurde à plein gosier.
Dis, en voyant des renoncules,
Qu’elles poussent sur un rosier.
Dis que la nue est la fumée De ta pipe, que le jasmin Est une fleur moins parfumée Qu’un gueux se torchant dans sa main.
Sans doute, il y a là quelque bravade, une sorte de gageure, quelque chose comme le geste d’Alcibiade coupant la queue de son chien. Mais est-ce que le talent et la jeunesse du poète n’excusaient pas tout cela?
D’ailleurs, il use d’un double procédé. Tantôt, par exemple, il fait parler les autres; et je rappelais ici la pièce Fils de fille, reproduite plus haut, et qui était une des pièces incriminées,
et une autre pièce : Voyou , qui débute par cette strophe :
J’ai dix ans. Quoi! ça vous épate?
Ben! c’est comrn’ ça, na! j’ suis voyou,
Et dans mon Paris j’carapate Comme un asticot dan’ un mou.
et qui se terminait par celle-ci, qui avait d’ailleurs été visée par l’accusation :
Mais crottas! si j’suis pas d’ la haute,
Quoi qu’en jaspin’nt les médisants,
Faut pas dir’ qu’ça soye d’ ma faute :
Ma sœur a pa’ encore dix ans.
Ces personnages croqués par le poète ne sont pas, certes, d’une édifiante moralité; mais ils sont vrais, réels, vivants. Guérit-on line plaie en détournant le germe l Bien au contraire, n’est ce pas une besogne utile que de la montrer dans toute son horreur pour enlever toute excuse à ceux qui , volontiers, prendraient le parti de l’ignorer î Mais le poète 11e se contente pas de faire parler les autres, il se met quelquefois en scène luimême. Villon lui aussi s’est mis en scène; et combien ses «confessions» dépassent en liberté celles de Richepin ! Ne serait-ce pas cependant une perte
irréparable, si l’œuvre de Villon avait été détruite et nous était arrivée mutilée de bien des passages qui lui mériteraient aujourd’hui les attaques qu’on n’épargne pas à l’auteur de la Chanson des Gueux ! N’aurait-on pas perdu, en même temps qu’un des plus savoureux régals de lettré et un des plus curieux monuments de notre langue, un premier témoignage pour l’histoire des mœurs î
Il faut avoir de l’indulgence pour les poètes; leur rôle en dehors des difficultés de la vie est encore hérissé de difficultés de toutes sortes. A cette lutte incessante, les nerfs s’irritent, s’exaspèrent, et l’artiste passe de l’exaltation presque sauvage de ses énergies à des prostrations folles.
Et ce titre de poète, disais-je, qui le mérite mieux que mon client? Le tribunal n’a pas devant lui un de ces artisans négligeables qui ne savent pas donner à leurs conceptions cette forme d’art qui implique déjà, en elle -même, la moralité. Tous les critiques, même les plus hostiles, même ceux qui ont le plus violemment discuté l’œuvre, ont reconnu et acclamé l’ouvrier. Et, à l’appui de ces paroles, je citais la plupart des articles de journaux que nous avons analysés plus haut.
Ce n’est pas payer trop cher une œuvre de cette valeur, que la payer au prix de quelques passages d’une expression un peu hardie. Or, parmi les soixante-quinze poèmes qui composent la Chanson des Gueux , il n’y en a que six dans lesquels on put relever des passages de cette nature. Si la même sévérité avait été précédemment appliquée aux œuvres littéraires, laquelle donc nous serait parvenue intacte, de celles qui font aujourd’hui notre admiration et constituent cet héritage intellectuel qu’accroît à son tour chaque génération f Ce ne serait pas seulement Villon, dont les gueux évoqués par M. Richepin ramènent incessamment le souvenir, ce Villon, dont un roi de France, François I er , faisait faire une édition par un autre poète, Clément Marot; ce ne serait pas Villon seulement dont nous serions privés; nous le serions aussi de tous nos conteurs, de nos écrivains du xvr siècle; Rabelais mériterait d’être condamné tout entier. Si l’on avait pratiqué des coupures dans Molière, dans Voltaire, dans Shakespeare, pourrions-nous croire que nous aurions vraiment Molière, Voltaire et Shakespeare ? Et, pour emprunter des exemples à l’histoire littéraire contemporaine,
a-t-on supprimé d’Alfred de Musset tous les vers dont la lecture ne saurait être recommandée aux jeunes filles? A-t-on mis au pilon Mademoiselle de Maupin , de Théophile Gautier, et Mademoiselle Giraud ma femme, d’Adolphe Belot, etc.?
Sous l’Empire, deux écrivains, entre beaucoup d’autres, furent poursuivis : l’un pour un roman, Madame Bovary , qui est une des gloires de la littérature moderne ; Madame Bovary fut acquittée ; l’autre, Baudelaire, pour un volume de vers, les Fleurs du Mal; la justice arracha six fleurs au bouquet, et laissa le reste. Que sont les vers incriminés de Richepin, comparés à certaines pages de Madame Bovary déclarée pourtant innocente ? Que sont-ils comparés à telles strophes de Baudelaire, dans lesquelles l’accusation ne releva pourtant aucu n délit? N’y a-t-il pas dans les Fleurs du Mal des passages d’une tonalité et d’une intention de révolte plus significatives que ceux désignés par le ministère public chez Richepin? Entre autres, ceux-ci :
Qu’est-ce que Dieu fait donc de ce Hot d’anathèmes Qui monte tous les jours vers ses chers Séraphins.' Comme un tyran gorgé de viandes et de vins,
Il s’endort au doux bruit de nos affreux blasphèmes. . .
et ceux-ci encore :
Certes, je m’en irai, quant à moi, satisfait,
D’un monde où l’action n’est pas la sœur du rêve.
* Puissé-je user du glaive et mourir par le glaive.
Judas a renié Jésus, — il a bien fait!
Il faut laisser la liberté au poète; c’est nous priver de nos meilleures joies que de vouloir restreindre sa fantaisie; aucun art ne supporte plus impatiemment la contrainte.
D’ailleurs le vrai poète n’est jamais immoral. «Le poète, a dit Théophile Gautier, est comme le soleil qui entre partout, dans l’hôpital comme dans le palais, dans le bouge comme dans l’église, toujours fier, toujours éclatant, toujours divin, mettant avec indifférence des lueurs d’or sur la charogne et sur la rose! »
Tel fut, en substance, mon plaidoyer. Mais, de quelque sentiment que j’aie pu nuancer mon éloquence, je n’empêchai pas la conviction du tribunal, ou, pour parler plus exactement, je ne délogeai pas de la conscience du tribunal la conviction préventive qui s’y était établie.
Richepin s’entendit condamner — pour em-
ployer le langage de la Basoche — en un mois de prison et 500 francs d’amende.
Il était de plus, par les conséquences mêmes du jugement, privé de ses droits civils et politiques.
La rigueur de l’arrêt fut un vrai scandale. Pour Baudelaire, l’accusation d’outrage «à la morale publique et religieuse avait été écartée, et il n’avait été condamné qu’à 300 franc* d’amende. On s’étonnait que les juges de la République fussent plus sévères pour le poète de la Chanson des Gueux que les juges de l’Empire ne l’avaient été pour l’auteur des Fleurs du Mal. Peut-être s’expliquera-t-on cette aggravation de sévérité, si l’on songe qu’en somme les poésies de Baudelaire n’inquiétaient que la morale, tandis que celles de Richepin avaient fait passer comme un léger frisson de terreur sociale. Et d’ailleurs il 11e faut pas oublier que la République qu’on avait alors était celle du 1 6 mai.
Victor Hugo, dans une lettre à Richepin, dit de ces poursuites ce que tout le monde en pensait : «C’est une bêtise de persécuter les poètes; ils n’en sont que plus applaudis. »
Et maintenant, on sera peut-être curieux de connaître l’impression du poète lui-même sur son procès, sur son défenseur et sur sa condamnation. La voici telle qu’il la donnait, à la date du lundi 28 août 18-76, aux lecteurs de la Tribune, organe républicain des questions démocratiques et sociales.
L’article est intitulé sans ambages les Gueux : «Hier, sur les bancs où s’étaient assis avant moi, un escroc, cinq filous, une demi-douzaine d’ivrognes, j’ai eu l'honneur d’être condamné à un mois de prison et 500 francs d’amende.
«Après une défense sage, modérée, sympathique, présentée par M e Christian, sans même que le substitut Bloch daignât m’écraser du poids de sa parole, comme si le jugement était écrit d’avance, le tribunal m’a condamné en cinq-sec.
«Eh bien! vous direz ce que vous voudrez, moi, je ne trouve pas ça naturel. Il y a quelque chose là-dessous.
« E11 vérité, je ne vois pas dans la Chanson des Gueux de quoi fouetter un chat : j’ai dit qu’il était doux de manger, de boire, d’aimer. J’ai osé insinuer que le vin n’était pas une chose désagréable,
et que la femme ne me semblait pas un monstre. II paraît que ce sont là des opinions malsaines.
«Cependant, j’ai dit cela après Horace, après Rabelais, après Béranger, après tout le monde. Que dis-je, après Béranger! Je l’ai dit après le grand Salomon. Lisez l’Ecclésiaste; vous en verrez bien d’autres! et c’est dans un livre sacré, et c’est écrit sous l’inspiration du Bon Dieu lui-même, et cela se chante dans les églises.
«Je suis condamné pour outrages aux mœurs, mon Dieu, oui! Je suis un danger pour la vertu de mes concitoyens. Je verse du poison dans les cœurs chastes. J’ai attenté à la pudeur publique . . .
« II y a quelque chose là-dessous. Ce quelque chose, il faut bien le dire. Loin de moi l’idée de faire des phrases et de poser au martyr. Mais enfin, ce qu’on a frappé dans mon livre, c’est bel et bien la liberté d’écrire et la liberté de penser.
«Malgré la Révolution, en dépit de l’esprit moderne, nous n’avons encore ni la liberté de la plume, ni la liberté de la parole. Nous n’avons même pas la liberté de la chanson.
«Je ne suis encore ni pendu, ni étranglé, c’est vrai; mais on saigne ma bourse, on vole mon
temps, on me prive de ma liberté! C’est trop, c’est beaucoup trop . . .
«J’ai peint les petits, les va-nu-pieds, les meurtde-faim. J’ai tenté de montrer la boue dans laquelle la société les force à vivre; j’ai remué cette boue d’une main cynique, mais pitoyable. J’ai voulu y faire descendre un rayon de soleil; et on a trouvé cela malsain, immoral, monstrueux.
«Je ne me suis pas érigé en docteur; je n’ai pas proposé de remède; mais j’ai dit simplement à la société :
«Voilà ce que tu fais des pauvres, respire leurs «puanteurs, mets le doigt dans leurs plaies, vois «grouiller leurs hontes, leurs vices, et frappe-toi «la poitrine en songeant que tout cela se fait par « ta faute. »
« Et la société a fermé les yeux pour ne pas voir, s’est bouché le nez pour ne pas sentir, et, au lieu de frapper sur sa poitrine, elle a frappé sur la mienne.
« En un mot, j’ai voulu faire chanter les Gueux, et les honnêtes gens viennent de me clore la bouche brutalement, avec l’éternel cri de guerre des heureux :
« Les gueux n’ont pas le droit de parier. Silence « aux pauvres! »
Il est bien inutile de reprendre la parole après le poète. Pour la postérité, que nous sommes déjà, la cause est entendue et l’arrêt de i 8 76 cassé sans appel : mais il a paru opportun de rappeler ce souvenir d’une époque lointaine, au moment où Edouard Pelletan prépare avec Steinlen une édition définitive et monumentale de la Chanson des Gueux.
A paraître en octobre I9O4 :