‹ La chanson des gueux au PalaisChapitre 5 sur 7 · L’OPINION DE LA PRESSE · texte numérisé non relu

L’OPINION DE LA PRESSE

C ependant la nouvelle des poursuites intentées contre la Chanson des Gueux avait fait au livre et au poète une publicité telle que toute la presse ne s’occupait que de Richepin et de la Chanson des Gueux.

Tout ce bruit, qui tombe vite quand il ne profite momentanément qu’à une œuvre médiocre, c’était la renommée de Jean Richepin qui commençait.

Mais, avant de raconter les débats, il est curieux de relire un peu les journaux de l’époque et de voir leur appréciation du talent de l’auteur, ainsi que les

pronostics qu’ils faisaient de son avenir littéraire. A tout seigneur tout honneur : commençons par L. Veuillot; cet honneur lui est d’autant plus du que ce fut la dénonciation qu’il fit du volume de Richepin,dans/'6^//wr.rdu 23 mai 1876, qui décida les poursuites de la justice. Ce n’était pas la première fois que la presse cléricale se faisait la pourvoyeuse de la police correctionnelle, et ce ne devait pas être la dernière. Citons :

« On nous a remis cette semaine, disait le grand journaliste catholique, un volume de vers nouveaux intitulé : la Chanson des Gueux. L’auteur a voulu et peut-être a cru ne point faire de politique; mais quelques-unes de ses chansons renferment des notes très sonores des couches nouvelles :

Ouvrez la porte Aux petiots qu’ont un briquet.

Les petiots grincent des dents.

Ohé! les durs d’oreille!

Nous verrons là-dedans,

Bonnes gens,

Si le feu vous réveille !

«A la place de M. de Marcère et même de M. Gambetta, nous prendrions garde à ces pay-

sanneries, qui pourraient devenir des Marseillaises plus efficaces que la vieille, laquelle a fait son temps. Nous allons à un temps, et même nous y sommes, qui verra de plus redoutables mêlées.

« Le même poète un peu plus loin :

Donnez du pain, donnez des sous!

Car nous sons soûls D’aller à pied

Sans avoir rien dans le gésier.

«Et le poète qui parle ainsi, très parisien et très lettré, est un vrai poète. Je vous en préviens. Il a fait ses classes, il sait ce qu’on enseigne dans les académies; il a le cuivre, il retentira.»

Il faut se reporter à ce temps pour comprendre l’effet d’une telle dénonciation dans un journal comme /’ Univers, à qui le talent de Louis Veuillot conférait alors une réelle puissance. On était cinq ans après la Commune, et l’impression n’en était pas encore apaisée. L’article de L. Veuillot était presque, pour le Gouvernement, une mise en demeure de «marcher».

Et, d’ailleurs, les autres journaux du même parti vinrent à la rescousse de leur chef de file. Nul ne fut assez maladroit pour méconnaître et

nier le talent du poète; plus on lui reconnaissait de talent, plus on le rendait dangereux.

Dans la vieille Galette de France , Dancourt (pseudonyme d’Adolphe Racot) revenait sur les Petiots qu’ont un briquet et reconnaissait qu’il ne manquait au poète « que l’étoile des Rois mages pour aller à la vérité : la foi ! », et il terminait ainsi son article qui ne s’est pas trouvé, jusqu’ici du moins, d’un bon prophète : « M. Richepin est radical et on le dit athée. Qu’il prenne garde! il est bien près d’étre chrétien ! »

On n’a pas fait, jusqu’«à présent, grand bruit de la conversion de Richepin.

Les parnassiens firent bon accueil, comme ils le devaient, à Richepin, tout en lui reprochant un peu de n’être pas des leurs, quand il avait tant de titres pour en être. On sent ces réserves à lire l’article que lui consacra, dans le National, un des maîtres de l’Ecole, — si tant est que le Parnasse fut une école, — Théodore de Banville.

«M. Richepin, dit-il, n’a pas inventé un art nouveau, et ce qu’il fait, c’est simplement de la poésie telle qu’elle a existé depuis Orphée

.( zi

jusqu’.! Victor Hugo, seulement il la fait très bien ...»

Un autre organe du même parti littéraire, la République des Lettres, lui faisait cette critique, qui paraîtrait quelque peu singulière aujourd’hui, que «ses gueux étaient trop pris sur le réel»; elle blâmait quelques vers orduriers et le semonçait pour être de son temps et vouloir arriver trop vite.

Dans l’ Indépendance Belge, Jules Claretie prenait la défense du poète déféré aux tribunaux, mais surtout de l’éditeur G. Decaux, dont il était l’ami : « Comment G. Decaux aurait-il intentionnellement froissé la morale, lui qui avait été couronné par la Société d’encouragement au bien? Il avait été séduit par le talent de l’auteur et n’avait vu dans son livre qu’une œuvre d’art s’exerçant sur un sujet brutal sans doute, mais non pas interdit. »

Il serait oiseux de continuer cette revue de la presse d’alors, mais une page à retenir est celle de Paul Arène, qui est vraiment d’un poète parlant d’un poète, et qui restera, certainement, un des jugements les plus judicieux — les deux mots

ne s’accordent pas toujours — que l’on ait faits de la Chanson des Gueux.

«M. Richepin, avec une audace qui ne déplaît pas, a sauté dans le réel à pieds joints, et tant pis si ce n’est pas précisément des perles qu’il éclabousse. Son livre est parisien, mais parisien de Paris, tel que ces vingt dernières années l’ont fait... Les Gueux des champs, mais c’est la banlieue plus que la campagne; les vieux qui la parcourent viennent de Paris ou y retournent. »

«Beaucoup de talent le jeune Richepin! accorde Francisque Sarcey dans le XIX e Siècle; j’avais l’intention de lui laver la tête, . . . aucune de ses pièces n’est ordurière ou obscène...

Regnier en a dit bien d’autres, ... ce sont des gamineries d’étudiants»; et il ajoutait, en allusion aux poursuites judiciaires : «Je révère fort nos magistrats, mais, enfin, est-ce leur manquer de respect que de dire qu’ils n’ont pas toujours autant d’esprit qu’il faudrait pour en avoir assez!»

Maxime Gaucher, dans la Revue politique et littéraire, aujourd’hui la Revue Bleue , trouvait le volume «un peu étrange et pas assez prude, en

vérité ». Laurent Pichat s’écriait dans le Phare de la Loire : « Encore un qui a voulu étonner les bourgeois»; et un écrivain du Corsaire signalait «ce livre où rien ne sentait l’Ecole, comme un acheminement prodigieux vers le livre écrit sans mensonges ».

Nous n’avons entendu jusqu’ici que les notes bienveillantes et favorables. Mais il y en a d’autres, et singulièrement âpres. Jugez- en par celles-ci, prises au hasard.

Pour M. Foucauld, du Gaulois , la Chanson des Gueux «est un livre atroce»; il émet le vœu «qu’il soit administré comme vomitif aux conservateurs qui font risette aux radicaux ».

Le Soleil déclare sans ambages « que la Chanson des Gueux est une ordure en même temps qu’une mauvaise action et une mauvaise œuvre»; c’est en vers^ boursouHés et d’une grossièreté prémé ditée l’Evangile des gueux de M. Jean Richepin ; il regrettait pourtant d’être obligé de constater « une organisation poétique vigoureuse au milieu de ce fatras de saletés voulues», et il conseillait au lecteur « de faire une provision de chlore avant de tourner les pages du livre».

Enfin le Charivari adressait une lettre ouverte à M. Richepin, dans laquelle il disait au poète quelques aménités de ce goût :

« Le livre que vous venez de publier, Monsieur, est une œuvre malsaine;... dans ce fatras de grossièretés voulues, de brutalités préméditées, de cynismes poseurs, il n’y a rien qui sente l’inspiration vraie et sincère. Non seulement votre chanson est répulsive, mais elle est médiocre et plate. »

Page 1