‹ La chanson des Gueux (volume 3)Chapitre 180 sur 194 · A ANDRÉ GILL · texte numérisé non relu

A ANDRÉ GILL

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Cette nuit-là, la fuit semblait encor plus noire.

Le ciel avait voilé les astres et leur gloire

Dans des nuages bas, lugubres et crevant.

Parfois, lorsque sautait un brusque coup de vent Siflant d’une voix rauque au bois mort d’un vieil arbre, Le plafond ténébreux se fendait comme un marbre,

Et dans l’obscurité qui s’ouvrait tout à coup

La lune apparaissait ainsi qu’un chef sans cou.

Mais cette clarté pâle aussitôt disparue

Épaississait la nuit par son départ accrue.

Il faisait un froid mol, opaque, humide et gris.

Par moment, mes souliers dans la boue étant pris,

Je m’arrêtais, tendant vers l’ombre mes mains gourdes Les pieds crispés, les reins rompus, les jambes lourdes, Ayant soif de trouver sur ma foute un vivant.

Car J'étais seul, perdu; car, derrière et devant,

Partout, je me heurtais à des murs de ténèbres: | | Et mes yeux, embrumés de visions funèbres, | Contemplaient fixement dans le brouillard trompeut | Le troupeau monstrueux des choses qui font peur. | |

Où suis-je? Vais-je donc marcher la nuit entière ?

Où suis-je ?.. Allons toujours... Horreur! un cimetière! Est-ce un rêve? Mes yeux voient-ils ce qu'ils croient voir ? Quelle est cette lueur qui déchire le noir ?

Non! ce n’est pas un feu follet. C’est un feu rouge. Palpitant, animé, comme un haillon qui bouge,

Tantôt droit, tantôt courbe, il se tord dans le vent.

La terreur de la nuit me poussait en avant.

C'était trop noir derrière. Approchons de la haie!

Ainsi sut un cadavre un trou saignant de plaie, Sur une tombe en pierre ainsi ce feu luisait. Une grande ombre était devant, qui l’attisait. Elle se retourna, m’ayant senti, sutprise.

C'était un long vieillard, front chauve, batbe grise, Le corps maigre dans un manteau dépenaillé,

La tournure rigide ainsi qu’un empaillé.

Point terrible, malgré sa face de carême!

Car le nez souriait dans le visage blème,

Et mettait sur ce blanc un beau ton violet.

On eût dit un meuron oublié dans du lait.

Mais l’affreux cauchemar est quelquefois grotesque, Donc j’avais beau le voir comique, en tire presque, Je n'étais pas encor d’aplomb. D'ailleurs le vieux

Faisait une besogne à vous troubler les yeux.

Il avait ramassé, parmi les tombes vertes,

Les pommes de sapin dont elles sont couvertes: Dans les petits enclos ravagés et fouillés,

Il avait pris les bois de croix les moins mouillés, Puis, pour faire son feu se construisant un âtre Avec des os pour pierre et du sable pour plâtre, Il avait en chenets appuyé contre un mur

Deux tibias posés en travers d’un fémur:

Et, comme s’il était l’esprit du cimetière,

Il se chauffait, assis sur le dos d’une bière.

« Eh! là-bas, cria-t-il, en voyant mon effroi, Que fais-tu, camarade ? Il fait noir; il fait froid: Approche donc! Voici la lumière et la flamme. Je ne suis pas un spectre, un revenant, une Âme: Si tu veux regarder, tu seras convaincu

Que je suis un vivant qui se chauffe le cul. »

Quand on est seul, on tremble; à deux, toute peur tombe. Donc, franchissant la haie, enjambant une tombe, Je fus bientôt assis, les pieds près des tisons.

« Ça, me dit-il alots en souriant, causons!

De quel métier es-tu ? — Du métier de poète. »

Le vieux me contempla, triste. Puis, dans sa tête Il rumina longtemps tout bas je ne sais quoi, Avec un ait navré qui me rendait tout coi.

Il semblait accablé de souvenirs motoses,

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