‹ La chanson des gueuxChapitre 28 sur 110 · OISEAUX DE PASSAGE · texte numérisé non relu

OISEAUX DE PASSAGE

C'est une cour carrée et qui n'a rien d'étrange : Sur les flancs, l'écurie et l'étable au toit bas ; Ici près, la maison; là-bas, au fond, la grange Sous son chapeau de chaume et sa jupe en plâtras.

Le bac, où les chevaux au retour viendront boire, Dans sa berge de bois est immobile et dort. Tout plaqué de soleil, le purin à l'eau noire Luit le long du fumier gras et pailleté d'or.

Loin de l'endroit humide où gît la couche grasse, Au milieu de la cour, où le crottin plus sec Riche de grains d'avoine en poussière s'entasse, La poule l'éparpillé à coups d'ongle et de bec.

Plus haut, entre les deux brancards d'une charrette* Un gros coq satisfait, gavé d'aise, assoupi, Hérissé, l'œil mi-clos recouvert par la crête, Ainsi qu'une couveuse en boule est accroupi.

GUKDX DES CHAMPS 63

Des canards hébétés voguent, l'œil en extase. On dirait des rêveurs, quand soudain, s'arrclant, Pour chercher leur pâture au plus vert de la vase Ils crèvent d'un plongeon les moires de l'étang.

Sur le faîte du toit, dont les grises ardoises Montrent dans le soleil leur écailles d'argent, Des pigeons violets aux reflets de turquoises De roucoulements sourds gonflent leur col changeant.

Leur ventre bien lustré, dont la plume est plus sombre, Fait tantôt de l'ébène et tantôt de l'émail, Et leurs pattes, qui sont rouges parmi cette ombre, Semblent sur du velours des branches de corail.

Au bout du clos, bien loin, on voit paître les oies, Et vaguer les dindons noirs comme des huissiers. Oh! qui pourra chanter vos bonheurs et vos joies, Rentiers, faiseurs de lard, philistins, épiciers?

0 vie heureuse des bourgeois ! Qu'avril bourgeonne Ou que décembre gèle, ils sont fiers et contents. Ce pigeon est aimé trois jours par sa pigeonne, Ça lui suffit: il sait que l'amour n'a qu'un temps.

Ce dindon a toujours béni sa destinée.

Et quand vient le moment de mourir^ il faut voir Cette jeune oie en pleurs : « C'est là que je suis née; Je meurs près de ma mère et j'ai fait mon devoir. »

Son devoir! C'est-à-dire elle blâmait les choses Inutiles, car elle était d'esprit zélé ; Et, quand des papillons s'attardaient sur des roses, Elle cassait la fleur et mangeait l'être ailé.

Elle a fait son devoir! C'est-à-dire que oncque Elle n'eut de souhait impossible, elle n'eut •Aucun rêve de lune, aucun désir de jonque L'emportant sans rameurs sur un fleuve inconnu.

Elle ne sentit pas lui courir sous la plume De ces grands souffles fous qu'on a dans le sommeil, Pour aller voir la nuit comment le ciel s'allume Et mourir.au matin sur le cœur du soleil.

Et tous sont ainsi faits ! Vivre la même vie Toujours, pour ces gens-là cela n'est point hideux. Ce canard n'a qu'un bec, et n'eut jamais envie Ou de n'en plus avoir ou bien d'en avoir deux*

Aussi, comme leur vie est douce, bonne et grasse! Qu'ils sont patriarcaux, béats, vermillonnés, Cinq pour cent ! Quel bonheur de dormir dans sa crasse, De ne pas voir plus loin que le bout de son nez I

N'avoir aucun besoin de baiser sur les lèvres, Et, loin des songes vains, loin des soucis cuisants, Posséder pour tout cœur un viscère sans fièvres, Un coucou régulier et garanti dix ans !

Oh! le^gënsbienheureux!... Tout à coup, dans l'espace, Si haut qu'il semble aller lentement, un grand vol En forme de triangle arrive, plane et passe. Où vont-ils ? .Qui sont-ils? Gomme ils sont loin du sol ï

Les pigeons, le bec droit, poussent un cri de flûte Qui brise les soupirs de leur col redressé, Et sautent dans le vide avec une culbute. Les.dindons d'une voix tremblotante ont gloussé.

Les poules picorant ont relevé la tôte. ;

Le coq, droit sur l'ergot, les deux ailes pendantt Clignant de l'œil en l'air et secouant la crôte, Vers les hauts pèlerins pousse un appel strident.

Qu'est-cpque vous avez, bourgeois? Soyez donccalmes. Pourquoi les appeler, sot? Ils n'entendront pas. Et d'ailleurs, eux qui vont vers le pays des palmes, Crois-tu que ton fumier ait pour eux des appas?

Regardez-les passer! Eux, ce sont les sauvages. Ils vont oùr leur désir le veut, par-dessus monts, Et bois, et mers, et vents, et loin des esclavages. . L'air qu'ils boivent ferait éclater vos poumons.

Regardei-les! Avant d'atteindre sa chimère, Plus d'un, l'aile rompue et du sang plein les yeux, Mourra. Ces pauvres gens ont aussi femme et mère, Et savent les aimer aussi bien que vous, mieux.

Pour choyer cette femme et nourrir cette mère, Ils pouvaient devenir volailles comme vous. Mais ils sont avant tout les fils de la chimère, Pes assoiffés d'azur, des poètes, des fous*

Ils sont maigres, meurtris, las, harassés. Qu'immortel Là-haut chante pour eux un mystère profond, A l'haleine du vent inconnu qui les porte ê

Us oot ouvert sans pour leurs deux ailes. Us vont.

La hise contre leur poitrail siffle avec rage. L'averse les inonde et pèse sur leur dos. Eux, dévorent l'abîme et chevauchent l'orage. Ils vont, loin de la terre, au-dessus des badauds.

Ils vont, par retendue ample, rois de l'espace. Là-bas ils trouveront de l'amour, du nouveau. Làrbas un bon soleil chauffera leur carcasse Et fera se gonfler leur cœur et leur cerveau»

Là-bas, c'est le pays de l'étrange et du rêvé, C'est l'horizon perdu par delà les sommets, C'est le bleu paradis, c'est la lointaine grève Où votre espoir banal n'abordera jamais.

Regardez-les, vieux coq, jeune oie édifiante! Rien de vous ne pourra monter aussi haut qu'eux, Et le peu qui viendra d'eux à vous, c'est leur fiente. \ Les bourgeois sont troublés de voir passer les gueux.

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L'ODYSSEE DU VAGABOND

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