LE BOUC AUX ENFANTS
Sous bois, dans le pré vert dont il a brouté l'herbe, Un grand bouc est couehé, pacifique et superbe. De ses cornes en pointe, aux nœuds superposés, La base est forte et large et les bouts sont usés ; Car le combat jadis était son habitude. Le poil, soyeux à l'œil, mais au toucher plus rude, Noir tout le long du dos, blanc au ventre, à flots gris Couvre sans les cacher les deux flancs amaigris. Et les genoux calleux et la jambe .tortue, La croupe en pente abrupte et l'échiné pointue, La barbe raide et blanche et les grands cils des yeux Et le nez long, font voir que ce bou€ est très vieux. Aussi, connaissant bien que la vieillesse est douce, Deux petits mendiants s'approchent, sur la mousse, Du dormeur qui, l'œil clos, semble ne pas les voir. Des cornes doucement ils touchent le bout noir. Puis, bientôt enhardis et certains qu'il sommeille, Ils lui tirent la barbe en riant. Lui, s'éveille, Se dresse lentement sur ses jarrets noueux,
GUKUX DES CHAMPS 53
Et les regarde rire, et rit presque avec eux.
De feuilles et de fleurs ornant sa tête blanche,
Ils lui mettent un mors taillé dans une branche,
Et chassent devant eux à grands coups de rameau
Le vénérable chef des chèvres du hameau.
Avec les sarments verts d'une vigne sauvage
Ils ajustent au mors des rênes de feuillage.
Puis, non contents, malgré les pointes de ses os,
Ils montent tous les deux à cheval sur son dos,
Et se tiennent aux poils,. et de leurs jambes nues
Font sonneries talons sur ses côtes velues.
On entend dans le bois, de plus en plus lointains,
Les voix, les cris peureux, les rires argentins;
Et Ton voit, quand ils vont passer sous une branche,
Vers la tête du bouc leur tête qui se penche,
Tandis que sous leurs coups et sans presser son pas
Lui va tout doucement pour qu'ils ne tombent pas.
l'a gloire des insectes
C'est avril. C'est midi. La terre a mis son châle De verdure et de fleurs au dessin ondoyant, Et le ciel tend sur elle un dais de velours pâle Que le soleil retient d'un clou d'or flamboyant.
Là nature fredonne un vieux chant de nourrice Et brode une layette en merveilleux festops ; Car elle sent les fruits germer dans sa matrice Et le lait de la sève arrondir ses tétons.
Nous, ses 61s orgueilleux, les chefs de la famille, Nous croyons être seuls bercés sur ses genoux. Nous oublions toujours que son giron fourmille De plus petits enfants aussi chpyés que nous.
Si parfois nous pensons à nos frères, les brutes, Qui devraient être rois étant les premiers nés, C'est pour nous souvenir qu'après d'ardentes luttes Nous volâmes leur droit d'aînesse à ces aînés.
Si nous pensons aux soins que prend d'eux la nature, C'est pour nous figurer qu'à nous, ses Benjamins, Comme une ménagère apprêtant la pâture Elle veut les offrir engraissés par ses mains.
Mais quant au peuple obscur des petits, des insectes, Qu'elle les aime ou non, nul ne yeut le savoir. Poussière d'avortons nés de larves infectes, Nous les méprisons trop pour chercher à les voir.
Or, comme je rêvais ainsi, couchédans l'herbe, Voulant que de moi seul la nature eût souci, Tandis que je cuvais le vin de ma superbe, Une petite voix m'a bourdonné ceci :
Es-tu poète? Mets ensemble
Le plus clair qristal, qui te semble
Un pleur du ciel, L'opale dont l'éclat se gaze Sous un lait trouble, la topaze
Couleur de miel,
L'émeraude qui dans sa flamme A l'air défaire brûler l'âme
Du printemps vert, v L'escarboucle de sang trempée Pareille à la goutte échappée
D'un cœur ouvert,
Le saphir sombre qui scintille Plu» que les yeux bleus «Tune fille
Près d'un aniant, Mets le roi de toutes ces pierres, Deyant qui tu clos tes paupières,
Le diamant,
Que pour toi ce trésor s'arrange En une mosaïque étrange
Aux tons divers, Que ces belles choses sans nombre De leurs feux illuminent l'ombre
De tous tes vers,
Combine d'une main savante, Imagine, compose, invente,
Refais, refonds, Sers-toi des poinçons et des limes, Et que tes dessins soient sublimes
Et soient profonds,
Quand ton œuvre sera finie, Malgré l'effort de ton génie,
Tous tes cadeaux Ne pourront remplacer encore Ceux dont la nature décore
Mon petit dos.
Je fais mon nid dans une feuille.
Un jenfant, pour peu qu'il le veuille,
Du bout du doigt Peut briser ma feuille et ma vie.
Pourtant je suis digne d'envie,
Même pour toi.
La nature, là mère auguste.
N'est pas une marâtre injuste
Comme tu dis, Et pour d'autres que pour les hommes Elle a fait du monde où nous sommes
Un paradis.
A qui donc sont les bois, la mousse, Les champs, les prés, le grain qui pousse,
L'herbe qui poind ?
Est-ce à toi, né dans une ville, A toi dont la charogne est vile
Et ne sert point ?
Ou bien aux bêtes mes compagnes, Les seuls hôtes qui des campagnes
Soient coutumiers, Elles qui vivent des prairies Et qui les font toutes fleuries
De leurs fumiers ?
58 i LA CHANSON DES GUI'JUX
Ou bien est-ce à moi, le gueux libre, Soûl d'azur et dont l'aile vibre
En plein soleil, Moi qui l'été m amuse et rôde, Qui l'hiver sous la terre chaude
Dors mon sommeil,
Et qui cours joyeux par la plaine, Mangeant à ma guise, sans peine
Et sans remords, Suivant la Mort épouvantable Qui partouj dresse sur ma table
La chair des morts?
Lorsque je vis à ne rien faire, Toi, tu travailles, pauvre hère,
Jusqu'au tombeau .
La sueur te brûle et te sale.
Ton corps est laid, ton corps est sale.
Moi je suis beau.
Et je vis, sur ma main, bourdonnant de colère, Un être merveilleux et pourtant tout petit. Ce rien du tout luisait comme un spectre solaire, C'était un scarabée. Il eut peur et partit.
TRISTESSE DES BÈTES
Le soleil est tombé derrière la forêt.
Dans le ciel, qu'un couchant rose et vert décorait, Brille encore un grenat au faîte d'une branche. La lune, à l'opposé, montre sa corne blanche. Vers les puits, dont l'eau coule aux rigoles de bois, C'est l'heure où les barbets avec de grands abois Font, devant le berger lourd sous sa gibecière, Se hâter les brebis dans des flots de poussière. Les bêtes, les oiseaux des champs, sont au repos. Seuls, le long du chemin, compagnons des troupeaux, fautant de motte en motte après la mouche bleue, On entend pépier les brusques hoche-queue. Puis ils s'en vont aussi. La nuit de plus en plus Monte, noyant dans l'ombre épaisse le talus Où les grillons plaintifs chantent leur bucolique En couplets alternés d'un ton mélancolique. Sous la brise du soir les herbes, les buissons, Palpitent, secoués de douloureux frissons, Et semblent chuchoter de noires confidences.
A ce ronron lugubre accordant ses cadences,
Le vieux berger, qui souffle en ses pipeaux faussés,
Fait pâmer les crapauds râlant dans les fossés.
Or, le bélier pensif baisse plus bas ses cornes ;
Les brebis, se serrant, ouvrent de grands yeux mornes ;
Et les chiens en hurlant s'arrêtent pour s'asseoir.
Oh ! vous avez raison d'être tristes, le soir ! Elle a raison, berger, ta chanson monotone Qui pleure. Il a raison, l'animal qui s'étonne De l'ombre épouvantable et de la nuit sans fond. Hélas I l'ombre etla nuit, sait-on ce qu'elles font ? Sait-on quel œil vous guette et quel bras vous menace Dans cette chose noire ? Ah ! la nuit ! C'est la nasse Que la Mort tous les soirs tend par où nous passons, Et qui tous les matins est pleine de poissons*
Vive le bon soleil ! Sa lumière est sacrée.
Vive le clair soleil ! Car c'est lui seul qui crée.
C'est lui qui verse l'or au calice des fleurs,
Et fait les diamants de la rosée en pleurs ;
C'est lui qui donne à mars ses bourgeons d'émeraude,
A mai son frais parfum qui par les brises rôde,»
A juin son souffle ardent qui chante dans les blés/
A l'automne jauni ses cieux roux et troublés ;
C'est lui qui pour chauffer nos corps froids en décembre
Unit au bois flambant les vins de pourpre et d'ambre ;
C'est lui l'ami magique au sourire enchanté
Qui rend la joie à ceux qui pleurent, la santé
Aux malades; c'est lui, vainqueur des défaillances,
Qui nourrit les espoirs, ranime les vaillances; C'est lui qui met du sang dans nos veines ; c'est lui Qui dans les yeux charmants des femmes dort et luit; C'est lui qui de ses feux par l'amour nous enivre ; Et quand il n'est pas là, j'ai peur de ne plus vivre.
Vous comprenez cela, vous, betes, n'est-ce pas? Puisque, le soir venu, ralentissant le pas, Dans votre âme, par l'homme oublieux abolie, Vous sentez je ne sais quelle mélancolie.