PRÉFACE
Ce livre est non-seulement un mauvais livre, mais encore une mauvaise action.
Là, maintenant, benoît lecteur, te voilà dûment averti; et il ne faudra pas t'en prendre à moi, si tu échanges ton bon argent contre ces méchants vers et si tu emportes au sein de ta famille une semblable ordure.
Pour achever de te mettre en garde, permets-moi d'ajouter que le critique, auteur de la phrase ci-dessus imprimée en italiques, devait être dans le vrai; car, sur son aimable dénonciation, la Justice ayant dressé
l'oreille, puis un procès-verbal, m'a fait asseoir au
* banc de la Correctionnelle (où m'avaient précédé quelques escrocs et où m'ont succédé des gens du troi-
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il LA CHANSON DES GUEUX
sième sexe), et là, jarlant à ma personne par la bouche d'un monsieur grave, vêtu d'une robe noire, m'a condamné à trente jours de prison, que j'ai faits, à cinq cents francs d'amende, plus des frais, que j'ai payés, et m'a stigmatisé à l'indignation de mes contemporains, comme un homme convaincu du délit d'outrage aux bonnes mœurs.
Après la lecture de cet aveu pénible, mais sincère, j'espère pour ta' pudeur, ô lecteur honorable, père prudent, époux irréprochable, que tu vas fermer ce livre malsain, le reposer du bout des doigts dans la devanture où il étale cyniquement sa honte, et courir chez ta maîtresse pour te consoler un peu de la dépravation lamentable qui sévit sur les lettres françaises.
Que si, nonobstant, tu as la conscience plus large que mon critique n'avait l'esprit, si tu ne veux point t'en rapporter à son jugement, non plus à celui du tribunal, et que tu me demandes mon humble avis sur leur avis, je suis prêt à te le donner, et je te prie de continuer à lire celte préface, après avoir toutefois accepté mes plus doux remerciements pour cette tant gracieuse condescendance.
Et d abord, quant au critique, je te dirai qu'il m'est difficile d'en parler et d'apprécier sa valeur littéraire
PRÉFACE m
ou morale, vu qu'il était anonyme. Tout ce que je puis t'en apprendre, c'est qu'il était à cheval sur les principes, qu'il en profita pour pousser une charge à fond de train contre mon indignité, que son encre de la grande vertu lui servit à me débarbouiller de noires injures pendant deux colonnes, sous prétexte de me laver la tête, et qu'enfin cette austérité farouche florissaitdans un journal comique, comme un chardon hérissé dans, un champ d'herbes folles.
Pour peu que tu y tiennes, je ne te cèlerai point le nom de ce journal, qui s'appelle le Charivari ; et, si tu as du loisir et de la curiosité, tu pourras, en feuilletant la collection de 1875 ou 1876, retrouver cette fougueuse mercuriale au nom de la morale outragée; Elle est enc&drée entre des nouvelles à la main farcies de calembours, de gaudrioles, qui n'ont rien de sévère, et dont la gaieté va même parfois jusqu'à l'égrillard. Chemin faisant, tu rencontreras des dessins, que pour ma part je déclare charmants au possible, mais qui devaient singulièrement choquer la pudeur d'éléphant de mon censeur. Imagine-toi des femmes en toilette négligée, voire d'aucunes en chemise, prenant devant des messieurs des poses que souligne à l'occasion une légende gaillarde.. Elles te
iv LA CHANSON DES GUEUX
plairont, à coup sûr, ces coquines signées Grévin ; mais tu avoueras sans doute avec moi que leurs genoux provoquants ne pouvaient manquer de rendre écarlate celui de notre respectable moraliste.
N'importe ! Passe en souriant, et, pour te punir de tes velléités polissonnes, avale d'un bout à l'autre le sermon où il est péremptoirement et doctoralement proclamé que je suis un piètre écrivain et un malhonnête homme. Tu en tireras au moins cet enseignement profitable, à savoir qu'il faut empêcher tes enfants de faire des vers, puisque cela conduit à être ainsi vilipendé, traîné dans la boue, dénoncé comme un malfaiteur, et transformé finalement en gibier de prison.
A vrai dire, comme je serais désolé que tu empêchasses un poète d'éclore pour illustrer ton nom, je dois te confesser que ces conséquences terribles ne laissent pas d'être, en somme, fort anodines, et qu'on n'est pas plus infâme qu'il ne faut pour avoir essuyé de telles insultes. Force braves gens ont passé par là, qui ne s'en portent pas plus mal. Moi-même, ainsi que tu peux le constater, je n'en ai pas conservé la moindre peine. Je t'en parle sans fiel, sans me poser en martyr. Et de quoi diable me plaindrais-je ? Il y
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