IVRES-MORTS
Si nous faisions une orgie,
Trognon, qu'en dis-tu?
Lit défait, nappe rougie,
Zut à la vertu !
Notre amour qui vient de naître Demain sera mort peut-être Avec cette nuit d'été.
Pour qu'il voie au moins l'aurore Il faut boire, et boire encore,
Boire à sa santé.
Le vin coule, coule, coule.
Coulons comme lui.
Sous le large flot qu'il roule
Roulons notre ennui.
Dans sa pourpre qui ruisselle Flambe une longue étincelle, Rayon du couchant vermeil.
Afin d'égorger ma peine, Prends ma poitrine pour gaîne, Poignard de soleil.
Le vin glousse une romance
Dans les longs goulots.
Les flacons à large panse \
Versent des sanglots. "
y' ' Le flot chantant diminue.
La bouteille toute nue Va tomber en pâmoison ; Et dans ce cristal splendide, Comme moi sonore et vidé,
Dort notre raison.
Tiens! je bois. Passez, muscade!
Toi, les doigts tremblants, • Ton vin fuit et fait cascade
Entre tes seins blancs.
/ Comme il s'éparpille en route !
Au tétin rose une goutte Forme un rubis rouge et clair.
Flacon qu'un joyau décore, Je veux mordre et mordre encore
Ton goulot de chair. .
Comme des bœufs à l'étable Laissant choir nos fronts,
Mignonne, entrons sous la table; Nous y dormirons.
Loin du fauve éclat des lampes Nous rafraîchirons nos tempes Dans les flaques du parquet, Et sur ta lèvre pâlie Je boirai jusqu'à la lie Ton dernier hoquet
200 '' l\ CHANSON DES GUKUX