‹ La chanson du carillonChapitre 2 sur 6 · PIERRE LAFITTE & O* ÉDITE U R S · texte numérisé non relu

PIERRE LAFITTE & O* ÉDITE U R S

90b AVENUS DXS CHAMPS-ÉLYSftSS

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UEiXE imagination chimérique nous étions à deux I Nous avions une espèce d'âme faite de contes bleus où peut-être revenaient les songeries de toutes les anciennes jeunes filles de la famille. D'ailleurs, on nous avait conté tant d'histoires de fées que nous avions fini par vivre dans une espèce de petit monde enchanté avec les princesses et les princes Charmants : ce n'est pas cela qui aurait pu nous donner le sens pratique de la vie.

Ajoutez qu'il m'était venu une vision singulière où ce que peut voir avec l'oeil intérieur une pauvre petite aveugle comme Luce, devenait ce que moi-même, avec mes gros yeux gris, je

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voyais et qui n'existait le plus souvent qu'à

l'état d'illusions et d'apparences...

A neuf ans seulement, j'avais commencé à e, mais avec si peu de dispositions que, pour 'encourager. M"* Fînsonnet, la gouvernante mçaise que nous avions alors, me fit lire, ou utôt épeler tout ce qu'elle put trouver de ntes merveilleux. J'ignorai scrupuleusement asi la grammaire, l'arithmétique et la géoaphie, mais, par contre, j'avais déjà fait le ur de tous les royaumes où il y avait des ince Chéri, des prince Spirituel, des princes ital et Fortuné, sans compter les Belle au lis dormant, les Belle aux cheveux d'or, la incesse Fleui des pois et tant d'autres qui ùent les plus belles princesses du monde.

Il faut dire qu'à travers tous les déplace- :nts continus auxquels nous obligeait le oie de papa, M"' Pinsonnet eût eu fort à faire ur nous apprendre autre chose... Papa était , homme extraordinaire et qui, régulièremt, trouvait toujours le moyen de se ruiner ec l'argent que lut lappottaient ses inven- •ns. Jamais nous ne fûmes plus pauvres 'après le million que lui valut sa décou-

LA CHANSON DU CARILLON g

verte d'une soudure à froid dans Teau. Il est vrai que ce million fut englouti dans l'établissement d'une usine où l'eau de mer, aspirée par de puissants siphons, devait lui procurer une décantation d'or équivalente au produit d'une Californie. Personne de nous jamais ne sut ce qu'il advint de cette invention, non plus que des autres.

Non, on ne peut pas dire que c'étaient les idées qui manquaient à papa ; mais elles nous coûtaient cher. Un jour, maman vendit d'un coup quatre de ses fermes du pays flamand pour lui faire l'argent d'une appropriation de chute d'eau à l'éclairage électrique (économique) dans je ne me rappelle plus quelle ville suisse et qui devait actionner aussi une papeterie, une scierie, un établissement thermal et les divers services d'un énorme Modem Hotd, économique naturellement aussi... I^es quatre fermes furent mangées d'une bouchée ; il ne resta que la chute d'eau. Maman, qui avait xme confiance aveugle en papa, fut persuadée que c'était celle-ci qui avait eu tort. Elle continua à vendre ce qui lui restait de ses fermes, que papa ponctuellement continua à mander dan$ ses entreprises variées.

lo LA CHANSON DU CARILLON

Après chacune de ces ventes, il partait pour des mois : quand il rentrait, nous apprenions qu'il avait « manqué » gs^er une fortune dans l'une ou l'autre affaire de laquelle ni maman, ni mère-grand, ni Nouche ne paraissaient, au surplus, rien savoir.

Je me souviens seulement que, dans l'espace d'un mois, nous nous trouvâmes détenteurs de quatre grands manèges de foire, possesseurs de 2.000 hectares de landes incultes qu'un système d'irrigation nouveau devait fertiliser, soumissionnaires pour un mode à papa de chemins de fer, économiques toujours : papa, aux mains de qui l'argent fondait comme du beurre à la poêle, aimait beaucoup le mot. Et toujours c'étaient des millions à gagner ; il arrivait que les rentes de maman baissant à mesure, nous nous nourissions de millions plus facilement que de pommes de terre... Encore une fois papa repartait, aussi naturellement qu'il était rentré. Un matin, à notre lever, mère-grand, que nous allions embrasser dans son lit, grand comme un carrosse du sacre, et qui avait une si drôle de figure sous sa marmotte, nous disait :

— Mes petites, votre père a pris l'express

LA CHANSON DU CARILLON ii

cette nuit. Ah 1 le pauvre enfant ! s'en donnet-il du mal pour les siens I Jamais vous ne pourrez assez le bénir. Cette fois, sûrement, il nous rapportera le million.

Maman restait tout un jour enfermée et puis nous nous retrouvions à table, auprès d'elle un peu plus pâle et plus taciturne qu'à l'ordinaire. Maman était une triste, avec des yeux couleur eau de larmes, et qui peut-être jamais n'avait souri qu'à son mari. Nous ne savions pas au juste si elle nous aimait : elle était bonne, avec détachement. Quand, le soir, elle nous embrassait sur le front, elle avait l'air de nous donner des baisers qui revenaient à un autre.

Maman, je crois bien, n'a jamais dû aimer que papa... Et de quelle soumission charmée 1 Elle eût accepté, pour elle et le petit monde qui l'entourait, la ruine totale, si, de celle-ci, avait pu dépendre le succès d'une de ses fameuses affaires.

Papa, du reste, avait le don des grands illusionnistes : il faisait croire à ce qu'il imaginait et il y croyait tout le premier. Sûrement, une fée à sa naissance lui avait départi la faculté ' de voir tout en beau : il semblait toujours s'en

aller, dans un carrosse d'or traîné par les chevaux du vent, comme un prince d'Illusion à la conquête de Pondichéry. (Nous aimions Pondichéry à cause de la musique de son nom qui semblait avoir fait le tour de la rose des vents avant de nous arriver.) Nous savions que papa revenait quand mère-grand passait sa vieille robe de soie puce, très garnie de dentelles, une robe du temps où elle avait été invitée une fois à la Cour.

A part cela, rien n'était changé ; nous nous doutions seulement que les affaires avaient été mauvaises si papa riait un peu plus en montrant ses belles dents blanches ; lui, qui croyait à tout, ne pouvait croire à ses défaites. Nous fûmes bien obligés de rire aussi quand si comiquement il nous dit un jour :

— Moi, je suis un artiste... Je dépense l'activité d'un volcan à faire tourner des roues à beurre.

D'ailleurs, papa jamais ne s'occupait de nous ; s'il m'avait demandé combien de fois 9 il y a dans 8i, je lui aurais répondu qu'il y avait neuf grosses grenouilles ailées, attelées à la chaise d'or volante avec laquelle r£)n-

riMBMAai

chanteur avait fait neuf fois le tour de la terre à la recherche du Prince charmant, victime des enchantements de la fée Soussio. Je n'aurais pu lui répondre autre chose. S'il m'avait demandé ensuite à voir mes devoirs de style, je n'aurais pu lui apporter, hélas, que les gri-> bouillages au crayon et à la plume dont je remplissais les marges de mes cahiers. Cette pauvre M^ Pinsonnet tremblait à la pensée qu'une telle chose pût arriver, elle qui avait fini par prendre autant de plaisir que nous aux contes de fées et qui, avec son joU rire de grande poupée, me r^ardait par^dessus l'épaule dessiner mes fées Carabosse sans plus se rappder que maman l'avait mise auprès de nous pour commencer notre éducation.

Après tout, l'événement aurait pu se produire tout aussi bien avec miss Gribby , la gouvernante anglaise qui avait repris notre éducation des mains de M^^ Pinsonnet, ou avec JufiErouw Kee, la petite institutrice hollandaise qui l'avait reprise des mains de miss Gribby, ou avec n'importe laqudle des gouvernantes de nationalités variées qui la reprirent successivement.

Comme nous ne restions j amais beaucoup plus ine année dans les villes où, à cette époque, us suivions la fortune de papa, on s'arranût de manièie à nous donner, à chaque inslation nouvelle, une personne du pays qui, mesure, nous « continuait ». Toutes finisent par prendre un intérêt si vif à la Barbecue, à Riquet à la Houppe, à la Belle aux veux d'or, que c'était plutôt nous qui avions ir de les « continuer ». J'étais ferrée comme s petite d'Hozier sui l'annorial du prince éri et du prince Charmant. Luce, elle, aurait réciter par cœur toutes les histoires de Ferilt, de M"* d'Aulnoy et de M"* de Beaunt. Elle les savait si bien qu'elle me repret quand, en lisant, j'embrouillais un peu les rases.

— Tu as oublié le point et virgule après ; Petit Poucet ouït tout ce qu'ils dirent ».

it Mlle Pinsonnet ou miss Gribby ou les Tes disaient sévèrement, comme s'il se fût

d'un devoir d'analyse grammaticale :

— C'est vrai. M"" I,uce a raison. Voulezis recommencer, mademoiselle Elsée?

ious avions alors, I<uce, dix ans, et moi,

douze. Notre première enfance s'était passée à Bruges, dans la maison de famille de maman.

Mais il y avait si longtemps de cela : il ne nous était resté que le souvenir d'un vaste logis s'ouvrant sur une ruelle, près d'un canal. Un doux vieil homme vivait là avec nous, qui était le père à maman et qu'on avait emmené un jour dans un corbillard à hauts plumets, tiré par quatre chevaux.

Tout de suite après, la galopée avait commencé de pays en pays et de ville en ville. Partout où il y avait des affaires pour papa, deux petites filles en fourrures d'Esquimaux étaient trimbalées avec un perroquet, une chatte, des caisses à chapeau, d'innombrables coUs et un pupitre à écrire en acajou. Papa toujours se faisait suivre de son pupitre à écrire, comme Napoléon. Je savais que nous étions dans une des capitales du monde quand, sur le pavé des rues, il y avait plus de crottin qu'ailleurs... C'est ainsi que, par expérience, j'appris la géographie. Ce fut alternativement Bruxelles, Paris, I/)ndres, Berlin, La Haye. Paris, où il y en avait plus qu'ailleurs, fut, dans ma pensée, la vraie capitale du monde.

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Naturellement, on s'installait en camp volant, comme à la veille d'une bataille. Du moment qu'Alifax, le perroquet, avait son perchoir, Aladine, la chatte, sa corbeille et mare (mère-grand) son édredon de satin rose, tout était bien. L'édredon suivait mère-grand comme le pupitre suivait papa et Napoléon. Quant à l/uce et moi, on nous mettait parfois coucher avec Nouche, dans un même lit, au fond d'un cabinet noir, selon que ça tombait.

I/'hôtd, l'appartement, l'appartement, l'hôtel ce fut l'alternative pendant des années : à la porte, un fiacre pour papa toujours attendait, et un autre pour mère-grand, quand il lui fallait sortir. Elle sortait d'ailleurs toute la journée ; surtout depuis qu'elle avait pris de l'embonpoint, elle n'avait plus mis un pied devant l'autre sur un trottoir. Maman, elle, prenait le tramway, par économie peut-être ; elle qui avait donné sa fortune comme elle avait donné sa vie, s'interdisait toute dépense, même minime. Un petit sou pour sa chaise aux offices; un sou pour la vieille aveugle sous le porche ; quelques sous pour le tronc des œuvres de miséricorde, et c'était tout. Pauvre maman 1 Comme elle était

restée de sa province au milieu de tout cet affairement de vie ballottée I Sous ses sourcils de rêve, en arche de pont, elle continuait à vivre là-bas, en pensée, dans ce Bruges où elle était née, où elle s'était mariée, où elle nous avait mises au monde... où elle avait été heureuse.

Mère-grand, elle, était Française, une Française de Paris, ♦ c'est-à-dire deux fois Française » comme elle le disait au moins trois fois le jour, mais une Française qui avait épousé un Belge de la frontière, ce qui lui avait laissé l'impression d'une mésalliance. Visage à gros plis gras, toujours plaqué d'un pied de blanc et finissant en un double fanon sous le menton, yeux noirs d'un joli velours aux lourdes paupières, petites mains potelées de toute jeune fille et pieds qui auraient chaussé la pantoufle de Cendrillon... On ne sait pas commeiit sur cette base frêle pouvait tenir sa replète personne entourée de châles, sans corset, un madras sur la tête, comme un fermier général du bon La Tour.

Cétait au fond une excellente femme, mais

d'un égoïsme féroce, comme un tigre dans une

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cage d'or : elle n'aimait qu'elle et papa, et encore papa I Elle ignorait totalement la valeur de l'argent, relisait sans se lasser jamais les Mémoires de M"* de Maintenon et ceux de M^ La Vallière, se levait à midi et passait des heures à se tirer les cartes. Comme elle était très gourmande, elle se faisait acheter secrètement par les femmes de chambre, tant qu'il y en eut, des bonbons dont elle oubliait de leur rembourser le prix, et elle ne dédaignait pas le porto... Elle avait plutôt une tendance à se chamailler avec maman.

Nous occupions une petite villa non loin du bois, à La Haye, quand papa, comme une comète en voyage, cessa toute une année de se montrer à Thorizon. Il était parti pour quelque part qu'on ne sut jamais, emportant l'argent d'une hypothèque prélevée par maman sur les biens qui lui restaient. Mère-grand trouva qu'elle aurait bien pu donner d'une fois, en cette occasion, tout ce qu'elle possédait encore. Bon Dieu ! elle en avait gardé si peu de ses maisons, de ses fermes, de ses valeurs, de ses bijoux et de tout le reste que, quand papa un jour nous eut quittées pour de bon, il nous resta à peine de quoi ne pas mourir de faim.

Sn attendant, nous vivions comme si nous ne devions jamais manquer de rien. Papa, dans la petite maison de I^ Haye, qui n'avait que six pièces, avait trouvé le moyen de se faire

servir par cinq domestiques, soit à peu près un domestique par pièce. Sans la bonne Nouche, qui s'était fait notre gendarme, nous aurions été dépecées jusqu'à Tos par cette meute. Ce gendarme, d'ailleurs, avait de grandes ailes d'archange comme celui qui veillait à la porte d'Êden.

Nouche I Je ne pense pas qu'il se soit jamais trouvé une meilleure créature, une créature plus vraiment angélique au monde...

Nouche fut vraiment le bon sourire qui éclaira le paradis de notre petite enfance... 4^ Maman Nouche » comme nous disions, quand notre autre maman n'était pas là. Ce fut la maman « mineure » qui prit entre ses grosses mains nos petites âmes et les éleva. Elle était la femme d'un garde-chasse de grand-père»

tué d'un coup de feu dans une embuscade :

maman mariée, elle avait continué à la servir après avoir servi vingt ans nos grands-parents... £t nous ne savions plus quand nous avions commencé à voir se pencher sur nos petits lits ce tendre vis^e toujours un peu plus ridé, avec ses plis de peau bise conuue des chemins par lesquels son âme et son rire venaient à nous.

Ce doux gros cœur simple nous apprit la bonté, la piété, la vie, bien mieux que nos institutrices et nos gouvernantes. Elle fut à nos petites bouches qui avaient soif le bon fruit de jus et de soleil qui avait poussé à l'espalier de la famille. Elle connaissait de si belles histoires avec lesquelles elle nous couchait, des histoires de petit Jésus et de sainte Vierge et d'apôtres comme on en voit dans la grande procession de Fumes en Flandre ! Ça nous changeait un peu de nos contes de fées...

Avec son entêtement doux de vieille paysanne flamande, elle nous assurait, au surplus, que le mystère de la Nativité s'était passé à Nazareth, entre Audenaerde et Gand. Jamais elle n'en voulut démordre, même quand plus tard notre grand'tante Micheline, mère Apostoline, qui était la grande Dame du Béguinage de Bruges, lui représenta qu'elle péchait par hérésie en contredisant les saintes Écritures.

Nouche, à force de nous en entendre parler, avait fini, du reste, par croire aussi aux fées, aux princes Charmant, aux ogres, et, avec Luce, nous arrangions des pièces où elle était à mesure la Reine, le Roi, le prince Chéri, le grand Ga-

servir par cinq domestiques, soit à peu près un domestique par pièce. Sans la bonne Nouche, qui s'était fait notre gendarme, nous aurions été dépecées jusqu'à l'os par cette meute. Ce gendarme, d'ailleurs, avait de grandes ailes d'archange comme celui qui veillait à la porte d'Éden.

Nouche I Je ne pense pas qu'il se soit jamais trouvé une meilleure créature, une créature plus vraiment angélique au monde...

Nouche fut vraiment le bon sourire qui éclaira le paradis de notre petite enfance... « Maman Nouche » comme nous disions, quand notre autre maman n'était pas là. Ce fut la maman « mineure i^ qui prit entre ses grosses mains nos petites âmes et les éleva. Elle était la femme d'un garde-chasse de grand-père, tué d'un coup de feu dans une embuscade :

maman mariée, elle avait continué à la servir après avoir servi vingt ans nos grands-parents... Et nous ne savions plus quand nous avions commencé à voir se pencher sur nos petits lits ce tendre vissée toujours tm peu plus ridé, avec ses plis de peau bise comme des chemins par lesquels son âme et son rire venaient à nous.

Ce doux gros cœur simple nous apprit la bonté, la piété, la vie, bien mieux que nos institutrices et nos gouvernantes. Elle fut à nos petites bouches qui avaient soif le bon fruit de jus et de soleil qui avait poussé à l'espalier de la famille. Elle connaissait de si belles histoires avec lesquelles elle nous couchait, des histoires de petit Jésus et de sainte Vierge et d'apôtres comme on en voit dans la grande procession de Fumes en Flandre ! Ça nous changeait un peu de nos contes de fées...

Avec son entêtement doux de vieille paysanne flamande, elle nous assurait, au surplus, que le mystère de la Nativité s'était passé à Nazareth, entre Audenaerde et Gand. Jamais elle n'en voulut démordre, même quand plus tard notre grand'tante Micheline, mère Apostoline, qui était la grande Dame du Béguinage de Bruges, lui représenta qu'elle péchait par hérésie en contredisant les saintes Écritures.

Nouche, à force de nous en entendre parler, avait fini, du reste, par croire aussi aux fées, aux princes Charmant, aux ogres, et, avec Luce, nous arrangions des pièces où elle était à mesure la Reine, le Roi, le prince Chéri, le grand Ga-

le vois bien, moi, qu'en sucre. I^a vierge Marie aussi est en sucre. Il n'y a que Dieu le Père qui soit en massepain.

Comme maman ne venait pas dans notre chambre et que nous restions confiées à la garde de Nouche ou de nos gouvernantes, nous faisions mille folies. Nous étions tour à tour toutes les petites princesses de nos contes de fées. Nous nous rêvions aussi changées en Cendrillon, Peau d'Ane, Belle aux cheveux d'or. Belle au bois surtout, dont le mystère nous charmait.

Même tme fois Luce, après avoir fait une prière dans la cheminée à la bonne fée qui habitait le royaume de Mataquin, se coucha sur son petit lit, dans sa robe de chambre, avec req>oir qu'elle allait s'endormir pour cent ans. Elle commença par égaliser les plis de sa robe en tapotant dessus à petits coups et puis elle abaissa ses paupières et elle dit trois fois de sa petite voix haute qui appelait comme du haut d'une tour :

— Féel Fée I Fée ! Tu veux.

Je ne pleurai pas, parce que, au fond, ça me paraissait un peu invraisemblable tout de

même ; mais Nouche, elle, sanglotait à en perdre rame. I/Uce la consolait, disant tout bas :

— Mais puisqu'il viendra un prince Charmant qui m'éveillera et qu'alors j'ouvrirai les yeux pour de bon et que vous serez tous là, toi, maman Nouche, et Sésé, et tout le monde. I^àdessus bonsoir, Nouchette : je sens que ça vient et que je dors déjà un peu.

Mataquin, heureusement, était à douze mille lieues de chez nous et la fée, sans doute, estima que c'était un peu loin, car elle ne se dérangea pas.

Je devais retrouver, quelque quinze ans après, quand déjà j'étais une « artiste », un cofiPre tout rempli d'ims^es et de croquis, mes croquis d'alors, griffonnés, hachurés, pochonnés et qui illustraient nos déhces, nos chimères et nos terreurs. I^ dessin en était, certes, bien illusoire, tm travail de petites mains, conune chez les modistes, et cependant, ça vivait par je ne sais quoi qui était la foi. Je vais dire tme horreur : je ne suis pas bien sûre de n'avoir pas cru à la bonne fée Tulipanpan comme à Marie, mère des anges.

Oh 1 mes pauvres petits gribouillis où un pâté

d'encre me servait à modeler mes figures, à faire de la nuit, à mettre en noir le diable, les méchantes fées, les farfadets, les ogres, les nains et tout ce qui dans la vie est Tenvers du jour, de la prière et du frisson des ailes blanches... Qui a pu dire du mal des contes de fées ? Je me suis persuadé, depuis, que peut-être Nouche n'avait pas tout à fait tort en mêlant les histoires de petit Jésus et de petit Poucet et que c'était là comme une contre-partie (ah I un peu irrespectueuse, j'en conviens 1) de la Légende sacrée, avec ses bons anges gardiens, ses joUes saintes et ses apôtres à belle barbe d'or, rois, princes et princesses magnifiés par les palmes, le sceptre et la grâce, et aussi ses dragons griffus, gardiens des seuils infernaux. I/CS contes de fées, ne serait-ce pas quelque chose comme les saintes Écritures profanes pour petits enfants ?

Mon Dieu 1 que je devais trouver ridicules mes pochons à l'encre quand, un peu plus tard, je me mis sérieusement à peinturlurer t Ce fut l/uce, ma pauvre petite I^uce, avec ses yeux obscurs, mais son âme d'arc-en-del, qui m'en donna le désir. Tout, en ce miracle de sa petite

l*MtM^HMMfeM«aiiMHMita

âme de Paradis, lui apparaissait merveilleusement lumineux, sans qu'elle connût la lumière ! Elle me disait si singulièrement, elle qui vivait de l'autre côté du jour :

— I^a couleur, vois-tu, c'est peut-être comme la musique de la lumière...

J'ai fini .par croire que les pauvres infirmes comme elle, privées du sens matériel de la vue, ont une vision intérieure bien autrement subtile que la nôtre, une vision qu'elles peignent aux couleurs de tout ce qu'elles ne voient pas avec les yeux, mais avec le songe de leur âme.

Et elle ajoutait en levant la main, comme on voit la petite sainte Geneviève sur les vitraux :

— Écoute : je demanderai à la sainte Vierge qu'elle t'achète de quoi peindre et c'est moi qui t'apprendrai, tu verras.

Je l'admirais en tout ce qu'elle disait comme un petit être plus près des saintes vérités que moi et elle disait des choses vraiment si étonnantes, cette I/Uce 1 Elle avait une petite voix toute menue et claire et argentine comme les cloches le soir dans la campagne, les cloches qu'on croit que les anges, comme des encensoirs de sons, balancent à l'heure des angélus.

— Une voix qui viendrait du Faïadis I disait Nouche.

"ît comme ça, un matin, en m'éveillant, je uvai près de mon oreiller une boîte de cours à l'eau (je crois bien plutôt que la âge, c'était Nouche qui l'avait achetée sur i épaigne). D'ailleurs, îa sainte- Vierge ne ivait penser à tout, et maman restait tou- ;rs enfermée dans sa chambre ; ♦ mare » , elle, gnotait des bonbons dans la sienne... Quant >apa, en voy^e, il lui suffisait de savoir de a que nous étions encore en vie.

E fis l'apprentissage de ma boîte comme on communie. Je ne m'occupai plus que de peindre ; mes couleurs furent épuisées en moins de quinze jours ; elles correspondirent en moi à un éveil de sensations extraordinaires. Au bout de mes pinceaux venaient des petits hommes et des petites femmes et des bêtes et des arbres frisés, pareils aux arbres en copeaux des boîtes de méns^eries, comme il vient des bourgeons au bout de la branche et des fleurs au bout des bourgeons. I/Uce, elle, posait le doigt sur les petits pains de couleur et m'en demandait le ton. A mesure que je répondais: vert, rouge, bleu, elle disait: — Attends un peu. I^ bleu, c'est comme le matin quand on s'éveille, l'été. Oh 1 je vois, c'est très doux I II y a une grosse mouche dans la chambre et, dehors, tme petite flûte joue un

air... Et maintenant vert, dis-tu?.. Quelque chose de clair et de léger comme une musique de violon... Rouge, c'est comme quand on entend une trompette.

Elle aimait surtout les tons atténués ou tendres, les lilas, les violets, les mauves, les roses qu'elle rapportait aussi à des musiques, évocatives d'intimes sensations. Elle se tenait près de moi, me regardait peindre et disait :

— J'ai un œil qui entend et une oreille qui voit. Dis-moi si c'est ime fée que tu peins et la couleur de sa robe... O Elsée I il y en a une si belle, c'est la couleur illusion : ne l'as-tu pas dans ta boîte ?

Où cherchait-elle de telles idées ?

A moi, la couleur ne me paraissait jamais assez brillante : j'aurais aimé peindre avec de l'or, des pierreries, du soleil. Ma petite institutrice hollandaise parfois m'avait menée voir des paons qui faisaient la roue dans le parc royal. Je serais demeurée des jours à les contempler. J'avais de petits cris charmés quand leur éventail de topazes et de saphirs s'ouvrait... Peut-être, après tout, c'étaient là des fées déguisées pour lesquelles de mystérieux ouvriers.

avec des fils d'étoiles et de soleil, avec des fleurs et des plumes, avec de la rosée et du grésil, tissaient de longues robes à traîne belles comme l'aurore. Paons, paons jolis, paons merveilleux, n'est-ce pas un peu à vous que je dus de faire, im jour, avec des fils et des soies, moi aussi, comme les esprits de l'air, mes petits arcsen-ciel de couleur ?

Je ne sais pourquoi, en les regardant, je pensais quelquefois à papa glorieux et magnifique comme à un grand oiseau fabuleux, parti se percher dans des lointains de rêve. Et voilà qu'un jour il nous revenait, mais un papa qui nous parut bien fatigué et un peu vieilli : il y avait près de quinze mois qu'il était parti... Il n'avait rien perdu de sa confiance dans la vie, au surplus, bien que la chance l'eût, cette fois encore, déplorablement servi. Il savait si merveilleusement tout expliquer et peut-être il mentait d'tme si extraordinaire bonne foi que maman lui semblait presque reconnaissante de lui colorer la vérité, en prince de la fiction qu'il était.

Après tout, que lui importait, à cette maman, puisqu'elle l'admirait, qu'elle l'avait au-

^<-ès d'dle et qu'à l'avance elle était décidée à i donner encore, à lui donner toujours ce qu'il venait lui demander I Qui eût pensé qu'une tnme aussi tiède pour ses enfants et aussi différente au monde, à la vie, à tout, fût cakble d'un si aveugle attachement ? Merlin, 3tcbanteur et tous les magiciens de nos contes > fées n'exerçaient pas un empire plus grand Le celui qu'avait conquis notre père sur ce luvre cœur si int^ralement possédé ! Je ne ^yais comprendre que longtemps après le cret douloureux de son grand amour.

Papa nous resta près de trois mots. Un événeent avait dû se passer dans sa vie, car son imeur s'était fanée comme son visage. Sa rve, qui claquait d'un fouet de postillon par ; Toutes, s'était émoussée. Il avait, même à ble, de fréquents moments d'absence et de élancolie. Aux heures du courrier, il allait i-devant du facteur et dépouillait sa corresmdance sur le chemin. Il évitait de la lire deint maman.

Nous entendîmes un jour que sa voix se isait dure dans un entretien qu'il avait avec le là-haut, à l'étage, portes closes : nous ne

distii^uions pas les paroles. Soudain s'ouvrit violemment.

— Eh bien, dît-il, puisque vous a r^e de me refuser, je trouverai aill

Sa bottine craqua sur le palier ; suivit et d'une voix suppliante :

— Prends tout ce qui nous res mais laisse-nous la maison paternelle, ce sera notre abri quand nous n'a rien,

A dîner, papa fut tout à fait sans doute il avait obtenu ce qu'il ^ parla de Florence, de Rome, de Venî promettant de nous y appeler bien de lui. A mère-grand, il promit un six mois à Paris. Elle vivait de ce retourner vivre dans ce Paris, où s' le beau temps de sa vie... Elle ne ( de trouver tout abominable dans cet1 où il n'y avait que des moulins à \ bateaux qui avaient l'air de ma dessus les prairies. « Sûrement j'y la os », se désolait-eI!e.

Papa fit mieux ; il loua un landau landatis hollandais, vastes comme d

et dans lequel, deux jours entiers, il nous promena, maman et nous, par la ville. Depuis deux ans que nous habitions I^a Haye, nous n'en avions rien vu encore ; nous avions vécu comme des poissons dans un bocal. Tout nous émerveilla : les canaux, les rues, les maisons, les gens. Nous semblions tomber de la lune. Je n'oublierai jamais, au bout de la grande allée de vieux arbres par laquelle le carrosse nous achemina vers la mer, un petit village, un joujou de village avec des maisons de poupées, des poupées vivantes qui se mettaient huit jupes Tune au-dessus de l'autre et tapaient à terre de petits sabots blancs, frottés à la craie. Et puis ce Bitmenhof , avec sa tache de sang historique, le Vjrver comme tm grand vivier où le soir les lumières des fenêtres nagent pareilles à de gros poissons, et tout près, le Mauritshuis, le Musée... En ce temps je puis bien dire que je ne comprenais rien du tout à la peinture, moi qui croyais en faire... Cependant j'ai droit à un tableau (la Leçon d'anatomie) et m'écriai : ♦ Rembrandt I )► Je n'en avais point vu encore. Du reste, ça ne me fit ni chaud, nî froid. Papa disait : « Q)mme mise de fond, rien qu'une

toile et des 'pinceaux... Ahl ils sont heureux, les peintres l

Une dernière semaine passa et puis voilà qu'un soir, il me prend sur ses genoux et me dit avec une nuance d'affection ironique et attristée que je ne lui avais jamais connue :

— Embrasse bien ton papa comme on embrasse, sur le marchepied du train, quelqu'un qui peut-être ne doit pas revenir...

Quand il s'en alla, quelques jours plus tard, très calme, comme s'il repartait seulement faire un petit tour aux pays des millions, ce fut bien, en effet, le grand départ, le départ sans retour... De rares lettres intermittentes le signalèrent à Florence, à Naples, puis à Rome ; et ensuite les nouvelles nous manquèrent tout à fait. Au bout d'un an seulement, maman devait apprendre qu'une liaison le retenait à Florence. Existait-elle déjà au temps où il nous quittait si souvent, mais pour nous revenir encore, et nous donner l'illusion que tout n'était pas rompu entre nous ?

Notre père demeura ainsi pour nous un mystère et peut*être le fut-il aussi pour celle qui l'avait tant aimé... Je la sentis intérieurement

à petites fois s'éteindre du mal de toujours inutilement l'espérer : rien cependant ne paraissait avoir changé que la couleur de ses robes.

Elle sembla vouloir porter le deuil de sa vie ; le noir symbolisa son veuvage de cœur. Jamais, du reste, elle ne nous parlait de l'absent :

elle le garda jalousement en elle sans vouloir le parts^er, même avec ses enfants.

Quant à mère-grand, elle conserva sa mine insoucieuse de vieille enfant amusée de gâteaux, de romans, de réussites aux cartes. Celles-ci lui avaient dit qu'elle allait recevoir bientôt de l'argent (le million) ; un homme brun (papa) lui apportait des bijoux merveilleux ; elle partait vivre à Paris, etc. D'une volubilité de vieille perruche, avec un petit blaisement qui lui venait de son râtelier qu'elle déposait le soir, dans un verre d'eau, sur sa table de nuit et que, le matin, elle fixait si mal qu'une fois elle manqua l'avaler, elle enfilait les mots, riant, se mirant dans une petite glace à main, tamponnant à coups re* doublés de son cygne son nez, ses joues, ses cheveux, à travers un nuage de poudre de tiz qui nous faisait éternuer.

Nouche, qui n'avait que trois affections au

monde, maman, I^uce et moi, la détestait.

Elle adorait maman en la traitant toujours un peu en petite fille, comme au temps où elle lui racontait les histoires qu'elle nous raconta à nous, depuis ; elle ne pouvait supporter que tout le monde ne l'aimât pas comme elle. Et justement, mère-grand ne s'était jamais très bien accommodée de l'existence en commun avec sa bru. H lui arrivait de la quereller, même devant nous, à table.

— Estelle, quelle femme insupportable vous êtes I... Froide, maussade, muette... Une vraie mine de carême I Mais sarpejeu, avec un mari comme vous avez la chance d'en avoir un, vous devriez être la plus heureuse femme de la terre 1

Nouche alors devenait féroce : elle lui renversait du poivre sous le nez, bousculait sa chaise ou lui enlevait son assiette avant qu'elle eût cessé de manger, disant :

— Nous avons bien le droit d'avoir nos idées, je crois ; et elles ne sont pas toujours roses, allez.

Ah I qu'elle avait raison ! Un jour on mcmqua à peu près de tout dans la maison. Maman

à petites fois s'éteindre du mal de toujours inutilement l'espérer : rien cependant ne paraissait avoir changé que la couleur de ses robes.

Elle sembla vouloir porter le deuil de sa vie ; le noir S3rmbolisa son veuvage de cœur. Jamais, du reste, elle ne nous parlait de l'absent :

elle le garda jalousement en elle sans vouloir le partager, même avec ses enfants.

Quant à mère-grand, elle conserva sa mine insoucieuse de vieille enfant amusée de gâteaux, de romans, de réussites aux cartes. Celles-ci lui avaient dit qu'elle allait recevoir bientôt de l'argent (le million) ; un homme brun (papa) lui apportait des bijoux merveilleux ; elle partait vivre à Paris, etc. D'une volubilité de vieille perruche, avec un petit blaisement qui lui venait de son râtelier qu'elle déposait le soir, dans un verre d'eau, sur sa table de nuit et que, le matin, elle fixait si mal qu'une fois elle manqua l'avaler, elle enfilait les mots, riant, se mirant dans une petite glace à main, tamponnant à coups redoublés de son cygne son nez, ses joues, ses cheveux, à travers un nuage de poudre de riz qui nous faisait étemuer.

Nouche, qui n'avait que trois affections au

monde, maman, I^uce et moi, la détestait.

Elle adorait maman en la traitant toujours un peu en petite fille, comme au temps où elle lui racontait les histoires qu'elle nous raconta à nous, depuis ; elle ne pouvait supporter que tout le monde ne l'aimât pas comme elle. Et justement, mère-grand ne s'était jamais très bien accommodée de l'existence en commim avec sa bru. Il lui arrivait de la quereller, même devant nous, à table.

— Estelle, quelle femme insupportable vous êtes I... Froide, maussade, muette... Une vraie mine de carême I Mais sarpejeu, avec un mari comme vous avez la chance d'en avoir un, vous devriez être la plus heureuse femme de la terre!

Nouche alors devenait féroce : elle lui renversait du poivre sous le nez, bousculait sa chaise ou lui enlevait son assiette avant qu'elle eût cessé de manger, disant :

— Nous avons bien le droit d'avoir nos idées, je crois ; et elles ne sont pas toujours roses, allez.

Ah I qu'elle avait raison ! Un jour on mcmqua à peu près de tout dans la maison. Maman

■ciivit à notre giand'tante, la vénérable supé- 'ieore du Béguinage de Bruges, pour qu'elle lui invoyât de l'argent. Il fallut renoncer à la /illa.

Depuis le départ de papa, Nouche, à peu )rès à elle seule remplaçait tout le personnel ivec lequel nous y étions venus. Plus de :emme de chambre ni de fille de cuisine ; une vieille ménf^ère, quelquefois, venait l'aider. !ve pis. c'est qu'il avait fallu aussi remercier a gentille petite institutrice, si blonde, aux yeux Le mer, et qui, sans doute, alla « continuer » itUeurs, avec les histoires de contes de fées que lous lui avions fait aimer, d'autres petites )uses comme nous.

BRUGES I du songe, du sommeil, de la gloire, de l'oubli... I^a dalle sous laquelle s'éternise le cœur dormant des vieilles Flandres... Un reliquaire d'or et d'émaux avec l'os et la substance décomposée de la grande humanité du xiv®.

Bruges! des canaux, des églises, d'antiques palais, des maisons en dentelles, le Beffroi. I^e carillon surtout I cette volière d'or d'où s'essore à coups réguliers un vol d'oiseaux d'or, de lumière et de diamant l Des siècles qui se lèvent au fil des eaux comme d'un miroir magique.

Des noms doux comme des violes, le I^ac d'amour, le quai du Rosaire, si mélancoliques et si tendres... Des ombres qui glissent, des voix éteintes, des bruits de chapelets égrenant les heures mystiques... Et l'eau soupire sous les arches des ponts ; des feuillages de saule^

pleurent le long des murailles ; il passe de furtives figures aux plis de longs manteaux, des princesses, des martyres, des saintes peutêtre.

Bruges I Et dans un dédale de petites rues au cœur d'un vieux quartier, la grande maison familiale sous clef et qui, une après-midi de la fin de mai, se rouvrait : une maison comme tant d'autres de la vieille ville, avec une façade en décor Louis XVI plaqué sur l'architecture originelle, comme par-dessus le bonnet à ruches d'une grand'mère on mettrait les fleurs et les plumes d'un chapeau à la mode... Cela avait formé deux logis greffés l'un sur l'autre, avec l'arborescence moderne éployée à l'espalier des siècles, comme en une petite honte des vieilles briques où avaient vécu les ancêtres... Le brave grand-père à maman, en rajeunissant la maison, n'avait fait, au surplus, qu'imiter ia manie des bourgeois de son temps qui, par vanité et bon ton, maçonnaient tout vif le passé dans des in-pace styUsés au goût du jour.

La maison des aïeules, la maison où, le loi^ des escaliers raides, avait glissé leur traîne de six aunes, aux brocarts brochés d'onces, de

griffons et de licornes, n'avait gardé intact, à travers ses mutilations, que son pignon d'arrière d'un pur gothique à hautes fenêtres lancéolées, et qui se reflétait dans l'eau du canal coulant au pied.

Quel caprice de jeune femme aux grâces d'autrefois avait fait fleurir là-dessus, un siècle plus tard, le chef-d'œuvre délicat d'une exquise petite bretèche de style renaissance, une vraie petite vitrine à bijoux pour poupées, toute ramusculée comme un cep de pierre et qui peutêtre avait enchâssé, dans ses vitres à meneaux de plomb, le fin joyau d'une beauté célèbre en son temps ? Personne n'était plus là pour le dire : les vitraux, mitraillés par les polissons du quai, avaient en partie disparu et l'araignée tissait sa toile dans les croisillons...

Maman, là-bas, dans la petite maison de Hollande, s'était décidée d'une fois. Elle-même avait aidé Nouche à faire les malles, comme pour fuir plus vite le désastre de sa vie ruinée. Mère^and avait été la plus difficile à emporter. Maintenant qu'on partait, elle se désolait sur ce beau pays de canaux et de canards « où il y avait de si jolis moulins à vent et qu'elle ne

reverrait plus, » etc... Juste le contraire de

l'antienne antérieure.

£n nous y mettant toutes, nous parvînmes la hisser dans un des trois carrosses qu'elle :cupa à elle seule avec les innombrables saches, petits paniers et petits paquets mal fices où elle avait entassé ses fioles, ses bonbonéres, ses miroirs, ses houppes à poudre de riz, s bibelots d'ét^ère, ses boîtes à bijoux, ses •tits pots, ses jeux de cartes, ses Mémoires de "" de Maintenon et M'" de I^a Valliêre. Et puis ç'avaient été les grands pays verts à avers les portières du train, les pâturages sans 1 avec les petits saules et les familles de mou- 13, depuis les gros comme des tours et les ïtits comme des moulins à poivre, et les belles rmes à toits de paille peignés comme des chenix et les canaux filant droit et bloqués de iteaux autour desquels rame la flottille des luards à tête bleue...

Aux stations, des échappées sur des villes opres, lisses, savonnées, avec des ponts parssus des rues d'eau sans quais ou lisérés de inuscules trottoirs, avec ailleurs des quais mrant le hareng saur et accotés de petites

berges vertes, avec des enfilées de petites maisons à pignons en dents de scie, en proues de navire, en caracolements d'escargots et où, très loin, il passe une petite bonne femme à tire-bouchons de cuivre et jaquette à basques flottantes et qui va et qui revient sur ses pas... Et de nouveau ensuite la grande plaine, les fermes feutrées de paille et qui ont l'air de petites arches de Noé, les champs de jacinthes et de tulipes à l'infini, un air de petite Chine et, quand on a dépassé Haarlem, Delft, Rotterdam, rénorme pont métallique par-dessus le clapotement bourru du Moordyk...

Ah ! notre saisissement quand, tout ce cinéma défilé, l'écho de nos pas enfin s'éveilla de la grande maison famihale aux escaUers plongeant dans notre passé d'enfance et où quelqu'un, du fond des chambres, semblait venir au-devant de nous pour nous faire le signe de bienvenue 1

Nous l'avions quittée il y a si longtemps, entraînées toutes petites dans la course aux millions de papa I A peine nous l'avions connue. Un vieil homme qui jardinait au Béguinage en avait pris soin pendant tout le temps de

Tabsence. Notre grand'tante, la béguine, arrivait apporter du buis bénit un des jours de la semaine des Rameaux ; tous les bénitiers devant les lits en étaient garnis ; et puis la porte retombait sur cette pieuse attention jusqu'à Tannée suivante.

Maman, qui gardait au verrou ses sentiments, ne put cette fois nous les dissimuler. Tandis que nous aidions la bonne Nouche à défaire les malles, elle voulut faire toute seule le tour des chambres. Sans doute elle y retrouva, avec les <[ moutons » roulés dans les coins, les poussières de ses anciens bonheurs, petits tas de plumes et de fleurs sèches dormant derrière les portes closes et que les portes rouvertes font envoler... Nous ne possédions aucun portrait du temps où elle avait été jeune et belle ; la miniature qu'un peintre brugeois avait faite d'après ses seize ans de jetme fille, elle l'avait donnée en se mariant à son mari, comme elle devait lui donner sa fortune et tout. Mais Nouche, avec l'air d'adoration qu'elle avait en parlant d'elle, nous assurait qu'elle avait été vraiment l'une des « jolies demoiselles » des grandes familles de la ville. Elle avait ren-

s'était tenu à Bribes et où il s'était particulièrement signalé. Sa séduction naturelle conquit tout de suite un cœiir qui n'avait point battu encore. Maman avait perdu très jeune sa méie ; son père était mort ensuite, la laissant aux soins du grand-père, homme mélancolique et doux, demeuré seul dans la vie avec une grande fortune qu'il ne dépensait pas et dont elle allait hériter bientôt.

M. Roeland, mon aïeul, n'avait mis qu'une condition au mariage : c'est que le jeune mén^e continuerait à habiter avec lui le vieil hôtel patrimonial jusqu'à sa mort. Maman m'avait eue au bout de deux ans de mariage ; IfUce lut était venue deux ans après... avet^le I

D'un aident espoir, on l'avait baptisée de ce nom clair et augurai qui sembla alors annoncer la résurrection de ses pauvres yeux. Hélas I les paupières restèrent levées, comme par im miracle émouvant qui liii faisait chercher toujours la lumière au-dessus d'elle, mais les yeux ne virent point... ne devaient jamais voir... Une

des tantes de maman aussi était née avei^le... Une autre, celle qui peignait, avait vu se fermer les yeux de son enfant, au sortir du berceau... Ah I TafEreuse chose, ma pauvre I^uce expiant une tare d'hérédité lointaine et devenant le malheur de la maison I

Les grandes tragédies ne sont pas plus terribles. Maman, dans son désespoir, eut des crises dont elle se remit difficilement. Papa, lui, si fier de sa beauté, si sûr de sa destinée et que la fortune avait servi jusque-là, se sentit frappé dans son orgueil. Et ce fut I^uce la victime doublement victimée. Il eut la rancune des conquérants pour ce qui déjoue Tordre par euxmêmes prescrit aux destins. Il en vint presque à détester la petite infirme qui étendait un signe de déchéance sur sa race.

J'ai peur d'aller jusqu'au bout de ma pensée : je craindrais trop d'avoir à conjecturer que ce fut l'origine aussi de son détachement pour la mère innocente et injustement frappée... Quand, un peu plus tard, il s'éloigna de nous, des parts de son cœur s'étaient glacées ; celle qui restait sensible par intermittences le ramenait vers mère-grand, sa mère, venue ha-

mari comme elle avait frappé grand-père dans ses enfants, tout à coup nous le prit lui-même. Le doux vieillard, un matin, ne s'éveilla plus ; maman peut-être le pleura ; papa plutôt se sentit délivré, maintenant que nulle contrainte ne le retenait plus dans la vieille maison.

La mort ! Je frissonne en écrivant l'affreux mot, à l'idée que, si petites, nous vivions déjà comme dans un cimetière aux croix sans nombre... Et n'était-ce pas elle aussi qui, de ses doigts froids, avait touché les yeux de Luce ? Elle qui maintenant détachait de nous notre père ? Peut-être déjà en ce temps avait-il cherché, trouvé ailleurs l'oubli...

Mais silence ! Je ne veux songer qu'à l'infini tourment de celle qui, désormais, fut seule pour supporter le poids d'ime si lourde infortune. Je connusdepuis son calvaire, et de quel glaive son pauvre cœur resta martyrisé... Maman I maman I après tant de temps, je ne puis toucher à vos plaies qu'avec des mains où il semble que vos épines, à leur tour, sont entrées...

OCE premier jour dans la maison morte où nous errions sans nous retrouver, et où maman là-haut avait voulu s'enfermer; enfermée avec ses souvenirs, parmi les ombres 1 Elle n'en redescendit que le lendemain. Je me rappelle la bordure roi^e de ses yeux comme si les larmes les avaient brûlés... Et puis, avec les jours, nous venait la joie amusée, la petite peur aussi du mystère de toutes ces chambres qui, tout un temps, n'avaient plus vécu et qui, à présent, avaient des voix, des pas, des visages vivants qui étaient nous... En passant devant les miroirs surtout, nous avions le saisissement de ne pas nous reconnaître. Nous ne pouvions nous habituer tout de suite non plus à parler à haute voix ; nos cris nous efErayaient comme des échos.

Il est certain que la maison ne ressemblait

r absence. Notre grand' tante, la béguine, arrivait apporter du buis bénit un des jours de la semaine des Rameaux ; tous les bénitiers devant les lits en étaient garnis ; et puis la porte retombait sur cette pieuse attention jusqu'à Tannée suivante.

Maman, qui gardait an verrou ses sentiments, ne put cette fois nous les dissimuler. Tandis que nous aidions la bonne Nouche à défaire les malles, elle voulut faire toute seule le tour des chambres. Sans doute elle y retrouva, avec les « moutons » roulés dans les coins, les poussières de ses anciens bonheurs, petits tas de plumes et de fleurs sèches dormant derrière les portes closes et que les portes rouvertes font envoler... Nous ne possédions aucun portrait du temps où elle avait été jeune et belle ; la miniature qu'un peintre brugeois avait faîte d'après ses seize ans de jeune fille, elle l'avait donnée en se mariant à son mari, comme elle devait lui donner sa fortune et tout. Mais Nouche, avec l'air d'adoration qu'elle avait en parlant d'elle, nous assurait qu'elle avait été vraiment l'une des « jolies demoiselles ^ des grandes familles de la ville. Elle avait ren-

5 était tenu a Bruges et ou u s était particuuerement signalé. Sa séduction naturelle conquit tout de suite un cœur qui n'avait point battu encore. Maman avait perdu très jeune sa mère ; son pèie était mort ensuite, la laissant aux soins du grand-père, homme mélancolique et doux, demeuré seul dans la vie avec une grande fortune qu'il ne dépensait pas et dont elle allait hériter bientôt.

M. Koelanâ, mon aïeul, n'avait mis qu'une condition au mariage : c'est que le jeune ménage continuerait à habiter avec lui le vieil hôtel patrimonial jusqu'à sa mort. Maman m'avait eue au bout de deux ans de mariage ; l/uce lut était venue deux ans après... avet^le I

D'un ardent espoir, on l'avait baptisée de ce nom clair et avérai qui sembla alors annoncer la résurrection de ses pauvres yeux. Hélas I les paupières restèrent levées, co mm e par un miracle émouvant qui lui faisait chercher toujours la lumière au-dessus d'elle, mais les yeux ne virent point... ne devaient jamais voir... Une

l'absence. Notre giand'tante, la béguine, arrivait apporter du buis bénit un des jouis de la aaine des Rameaux ; tous les bénitiers devant lits en étaient garnis ; et puis la porte reabait sur cette pieuse attention jusqu'à tinêe suivante.

^aman, qui gardait au verrou ses sentiments, put cette fois nous les dissimuler. Tandis que is aidions la bonne Nouche à défaire les lies, elle voulut faire toute seule le tour des imbies. Sans doute elle y retrouva, avec les noutons » roulés dans les coins, les pousres de ses anciens bonheurs, petits tas de mes et de fleurs sèches donnant derrière portes closes et que les portes rouvertes font roler... Nous ne possédions aucun portrait temps où elle avait été jeime et belle ; la li^ture qu'un peintre brugeois avait faite près ses seize ans de jeune fille, die l'avait mée en se mariant à son mari, comme die 'ait lui doimer sa fortune et tout. Mais uche, avec l'air d'adoration qu'elle avait parlant d'elle, nous assurait qu'dle avait vraiment l'une des « jolies demoiselles »

grandes familles de la ville. Bile avait ren-

L^ CHANSON DU CAJUJLZlTJ: tn

contré papa â tCL haï. ioL gncT'sgJPTrr gan^ 'çm était i n géni gar^ sr^âï: ^ck téîésné: o^bc la. ^rancs^ son pays rralraJ, â tœ: irns^rf^ ^ssumunie: ^u. s'était temi i Fcttçw <^ ait 1 î^^sit: jtf rr.rrriiftrenijent sigjiaiiiu §& sédmniumi luuzicriéle: imnniic tout de sorte xsol crsnr npi. x jej^ic gninc lœrx encore. Mamaiit ae^nsEâ: gerrfa: tz?*;^ ijftrnrif ^K.3it*r?ç: son père était mz»ct eosxfbf, js. Taiffisart: ^stxzs -si îinF du grand-père; htsmme: TTmfggrraîifTng: ^t ^on;. démettre aectl âaas la Tîe arpsr nne ç:::;£:ii(t& 5ncttme qu'il ne dépessasct pas ^ ^iont ^iLs «eZa::^ hériter bientât^

M. KnetaTTirT^ num jEDaxI,, narrsdr ar:s qa^^fê condition an vussiâiçgt z CGt ^^ne !îe j^anif ménage co n tinuerait â hshis:^ srar lox le râxl hôtd patrimonial fasqa''à sa. mnrt« Sfâioait m'avait etie an boot de detzx ans de mariage ; I<nce hii était vexme dettx ans apr«ë$,.. aveogle [

D'un ardent espoir, on Tavatt baptisée de ce nom dair et at^^nral qoi sembla alors amioacer la rés ur rect i on de ses pairrres jeux. Hélas t les paupières restèrent levées, comme par tm miracle émouvant qui hii faisait chercher toujours la lumière annlesstis d'elle, mais les yeux ne virent point... ne devaient jamais voir... Une

des tantes de maman aussi était née avei^e...

Une autre, celle qui peignait, avait vu se fermer

les yeux de son enfant, au sortir du berceau...

Ah I l'afEreuse chose, ma pauvie Luce expiant

une tare d'hérédité lointaine et devenant le

malheur de la maison 1

I^es grandes tragédies ne sont pas plus ter-

es. Maman, dans son désespoir, eut des crises

t elle se remit difficilement. Papa, lui, si

de sa beauté, si sûr de sa destinée et que la

une avait servi jusque-là, se sentit frappé

s son orgueil. Et ce fut Luce la victime

blement victimée. II eut la rancune des

çiuérants pour ce qui déjoue l'ordre par eux-

nes prescrit aux destins. Il en vint presque à

»ter la petite infirme qui étendait un signe

déchéance sur sa race.

'ai peur d'aller jusqu'au bout de ma pen-

: je craindrais trop d'avoir à conjecturer

ce fut l'origine aussi de son détachement

r la mère innocente et inj ustement frappée. . .

nd, un peu plus tard, il s'élo^a de nous,

parts de son cœur s'étaient glacées ; celle

restait sensible par intermittences le ra-

lait vers mère-grand, sa mère, venue ha-

biter avec nous, et que rien jamais ne put émouvoir.

I^a mort qui avait frappé à ses côtés son mari comme elle avait frappé grand-père dans ses enfants, tout à coup nous le prit lui-même. I/e doux vieillard, un matin, ne s'éveilla plus ; maman peut-être le pleura ; papa plutôt se sentit délivré, maintenant que nulle contrainte ne le retenait plus dans la vieille maison.

lya mort 1 Je frissonne en écrivant 1* affreux mot, à ridée que, si petites, nous vivions déjà comme dans un cimetière aux croix sans nombre... Bt n'était-ce pas elle aussi qui, de ses doigts froids, avait touché les yeux de Luce ? EUe qui maintenant détachait de nous notre père ? Peut-être déjà en ce temps avait-il cherché, trouvé ailleurs l'oubli...

Mais silence 1 Je ne veux songer qu'à l'infini tourment de celle qui, désormais, fut seule pour supporter le poids d'une si lourde infortune. Je connus depuis son calvaire, et de quel glaive son pauvre cœur resta martyrisé... Maman ! maman ! après tant de temps, je ne puis toucher à vos plaies qu'avec des mains où il semble que vos épines, à leur tour, sont entrées...

iBiiH^Mil^iXai

OCE premier jour dans la maison morte où nous errions sans nous retrouver, et où maman là-haut avait voulu s'enfermer; enfermée avec ses souvenirs, parmi les ombres 1 Elle n'en redescendit que le lendemain. Je me rappelle la bordure rouge de ses yeux comme si les larmes les avaient brûlés... Et puis, avec les jours, nous venait la joie amusée, la petite peur aussi du mystère de toutes ces chambres qui, tout un temps, n'avaient plus vécu et qui, à présent, avaient des voix, des pas, des visages vivants qui étaient ïious... En passant devant les miroirs surtout, nous avions le saisissement de ne pas nous reconnaître. Nous ne pouvions nous habituer tout de suite non plus à parler à haute voix ; nos cris nous effrayaient comme des échos.

Il est certain que la maison ne ressemblait

pas aux autres maisons : elle avait gardé tous les meubles du temps où grand-père Toccupait, où maman y avait passé sa vie d'enfant et de jeune femme. Des berceaux, des lits qui n'avaient plus été refaits, des pièces où tramaient encore nos jouets brisés, de la vie cassée net par les brusques départs, on ne sait quoi qui faisait penser à des gestes qui, après nous, s'étaient endormis.

Nous eûmes, Luce et moi, la même impression. «La maison de la Belle au bois dormant! » nous écriâmes-nous. Peut-être la princesse était là quelque part sur son grand lit de parade où le prince viendrait l'éveiller un jour I Nous avions parcouru toutes les chambres : une seule était restée fermée et la clef ne s'était pas retrouvée au trousseau. Sûrement c'était là. L'œil au trou de la serrure, Luce derrière moi tenant ma main dans les deux siennes, j'avais pu voir, dans la pénombre, la retombée des rideaux d'un lit. Pourquoi Nouche, un matin, eut-elle l'idée de faire sauter la serrure ? Jamais je ne fus plus désappointée : le lit n'avait pas même de matelas I

Notre petite folie d'ailleurs trouva une ex-

plication qui nous parut toute naturelle : c'est que le prince avait déjà passé. La princesse et lui étaient partis pour leur royaume quelque part et ils avaient emporté les matelas avec les draps de dentelles et tout le reste. Je barbouillai même une aquarelle où on voyait la princesse monter dans le carrosse sur lequel on les chargeait. I^ prince, lui, se tenait à côté du cocher. J'y mis tant de couleur qu'il fallut renouveler tous les petits pains de la boîte. Je confesse d'ailleurs que les grands tabliers qui me descendaient jusqu'aux pieds en eurent leur part aussi.

Nous avions repris au second éts^e nos chambres d'enfance; celle de Nouche joignait le nôtre; mère-grand, au-dessous de nous, se partageait avec maman l'appartement occupé autrefois par elle et papa. Nos fenêtres à toutes s'ajouraient, devant, sur une petite rue tournante bordée d'anciennes maisons à hauts pignons dentelés et qui, à droite et à gauche, tournaient avec la rue comme fait une ronde d'enfants se tenant par la main... Les passages qui de chez nous communiquaient avec le vieux logis gothique ayant été maçonnés ou fermés avec des planches.

cdui-ci, de l'autre côté de notre vie, demeurait pour nous le désirable inconnu dont bientôt s'affriola notre curiosité. Jamaison ne nous avait mis d'y jouer, étant plus petites.

[1 nous restait seulement le souvenir confus pièces à plafonds caissonnés et dont les fe- ;res s'ouvraient sur le canal. C'étaient les lies et les lilas, la petite bretéche surtout, X son air de petite maison de poupée, qui xs faisaient envie en ce temps-là 1 [1 ne nous restait plus maintenant, quand uche nous conduisait entendre vêpres, que petite consolation de regarder du parapet du it, un peu plus loin, ce joli bijou des âges, uche, mystérieusement, un jour nous avait ité l'histoire d'une dame que son mari, oh t ' avait du temps 1 avait par jalousie enfermée as cette logette. , . Or cette dame avait les cheut si longs que, pour les peigner, elle était igée d'ouvrir la fenêtre et de les laisser pendre que dans le canal... Et comme ça, une fois, Us du serrurier, en s'y suspendant comme à e échelle de soie, était monté faire sauter la t dans la serrure et l'avait délivrée.

S'ous ne cessions pas de lui faire recommencer

ce conte fou : plus c'était invraisemblable et plus nous y croyions. Un petit serrurier, un garçon de si petite provenance chiffonnait bien un peu notre goût des beaux habits de fil d'or et d'argent : nous eussions préféré un fils de prince. Mais, après tout, c'était peut-être un déguisement et nous finîmes par l'appeler le Princesans-nom non-sans-cœur. I^a dame continua à s'appeler simplement la Dame.

Maman, je dois dire, nous en voulait plutôt de ce penchant aux idées futiles, qu'elle jugeait irréligieuses. Depuis ses malheurs, elle avait été prise d'un réveil de sa foi ancienne : celle-ci, ondoyée au flot secret de ses larmes, en fut comme rebaptisée. Les grandes souffrances solitaires ont besoin d'être partagées avec Dieu, qui est toujours aux écoutes des sanglots.

Même les plus oublieuses en viennent alors à se rappeler que le chemin de l'église est aussi celui des trois vertus en qui s'accomplit le devoir chrétien... En en recouvrant une, peut-être sentit-elle se raviver les racines de la seconde et, par la charité, inclina-t-elle au pardon, cette vertu suprême des malheureux.

Nous savions, au surplus, par Nouche que

nous étions menacées d'être mises, sévèrement cette fois, aux études. Elle nous avait bien obtenu un sursis jusqu'après les vacances, mais rien ensuite ne pouvait plus nous empêcher d'aller user nos robes sur les bancs de l'école. Pour nous, qui avions pratiqué la sainte ignorance des petits pauvres en compagnie de gouvernantes et d'institutrices qui finissaient par devenir aussi ignorantes que nous, ce fut comme le suspens des pires châtiments. Qu'est-ce que nous avions fait pour mériter cela ?

— Non, non I Nouche I lui disions-nous en nous jetant dans ses bras, autant nous mettre en prison I

Dans notre ignorance de tout, nous étions persuadées qu'on n'envoyait aux écoles que les petits vs^abonds. Nos fables nous avaient si bien troublé l'esprit qu'entre la vie et nous s'allongeait tout le ruban de pays qui va des parades chimériques à la réalité en sabots.

Nous avions vécu dans le songe d'un joli palais aux verrières en couleur, où tout nous avait apparu à rebours du sens vrai des choses qu'il nous faudrait bien connsdtre un jour. Un chien était pour nous Brisquet et Cabriole ou la

petite Pouffe ; tous les chats étaient le chat Botté ou la chatte Blanche ; l'Oiseau bleu limitait notre savoir en ornithologie ; nous connaissions Dame Biche et Beau Minois, Ourson et la petite Souris grise. Minet bleu et l/)uvette. Nous avions, pour tout le reste, l'ignorance de deux petites Papoues.

Ah 1 mon Dieu ! et mes cahiers de dessins qu'il me faudrait abandonner 1 Et ma boîte à couleurs ! Et mes poupées surtout, les poupées dont le goût, depuis un peu de temps, m'avait reprise comme une petite maternité et que je pomponnais avec les chiffons de mare : poupées petite fille, poupées grande dame, I)oupées fée, poupées Cendrillon, petites marionnettesbarioléesque,d'unecroqured'étoffeetd'une enfilée d'aigtdlle, j 'animais d'une illusion de vie !

Nous fûmes très malheureuses toute une semaine, après quoi nous n'y pensâmes plus.

Nous y pensâmes d'autant moins qu'il nous échut une grande joie défendue... Nous nous amusions quelquefois à frapper de petits coups dans le mur de notre chambre : c'était comme un appel aux ombres qui vivaient de l'autre côté, dans l'inconnu de la demeure des ancêtreS;»

Nous restions ensuite tout un temps le souffle suspendu, à écouter si rien ne répondait. Or, voilà qu'un jour, comme nous faisions toc toc, on se mettait à frapper là-bas, loin, très loin, comme du fond d'un autre monde...

Quelle secousse pour nous 1 1^ cœur battant, nous nous mîmes à crier follement après Nouche, mais sans qu'elle arrivât tout de suite. Alors de toutes nos forces, et plus mortes que vives, collant nos bouches aux briques, nous demandâmes s'il y avait quelqu'un de vivant de l'autre côté du mur, et une voix très faible enfin nous répondit quelque chose que nous ne comprîmes pas.

Presque aussitôt après, Nouche entrait dans la chambre et comme, encore toutes remuées, nous lui racontions le prodige, elle ne put garder son sérieux et nous dit en riant :

— Eh bien, mes'enf ants, venez avec moi. . . Vous en pourrez juger par vous-mêmes. J'ai les clefs.

Bt, en effet, elle les avait dans la main. Maman les lui avait données en lui permettant de nous mener jouer dans une des chambres. Nous eûmes un cri :

— Méchante Nouche ! c'était donc toi I

II* sembla que quelque chose, par sa faute, s'était brisé en nous. Nous n'avions plus peur maintenant, plus la même peur :

c'était bien moins amusant I

Nouche, avec Tune des clefs, ouvrit une porte au fond d'un cabinet : moi, je la tenais par la robe et à la fois tirais lyuce après moi. La porte, avec tme différence de niveau, livra passade dans la chambre de laquelle Nouche nous avait répondu, et cette chambre, à son tour, nous donna la communication de l'escalier.

Oh L alors, quel émerveillement quand ma main se posa sur les sculptures de la rampe pareilles aux fruits et aux feuillages d'tm espalier 1 A peine je pouvais les voir : c'était comme une autre lumière qui coulait à travers les petites vitres vertes, une lumière d'un autre temps et qui avait plus de trajet à faire pour descendre

éclairer sous nos pas tout le silence d'une demeure où on ne marchait plus depuis si longtemps... Accrochée à moi, lyuce à petite voix basse soufflait :

— Disons nos prières, Sésé...

Moi qui ne pensais qu'à ce que j'avais sous les doigts, je criais :

— O lyuce, j'en ai les mains pleines I

Une marche manquait. Je tombai ; je crus tomber de la hauteur de plusieurs siècles. Luce roula sur moi. Nouche, en riant, plongeait dans nos quatre petites jambes pour nous remettre debout.

Nous n'avançâmes plus ensuite qu'en tâtonnant du bout du pied. Des portes étaient fermées et voilà que tout à coup, en passant devant l'une d'elles, Nouche avait plus peur que nousmêmes.

— Non 1 non 1 s'écria-t-elle, je n'ouvrirai pas celle-là I Cest là qu'on a caché la, petite sirène I Une fois des hommes de la mer l'ont apportée : elle vivait encore 1 C'était tme toute petite femme avec une queue de poisson : elle s'était fait prendre dans un filet.

Si j'avais seulement pu apercevoir le bout de

la queue par le trou de la serrure 1 Mais rien, un trou noir... D'ailleurs, toutes les clefs étant perdues, Nouche ne put pas plus retrouver celle-là que celle qui fermait la petite maison sur l'eau : c'est ainsi que nous appelions la bretèche où la dame peignait ses longs cheveux. Luce disait comme en songe :

— Il y a un petit banc près de la fenêtre, avec un peigne long comme un râteau... Et il y a aussi un miroir... Et le visage de la dame est resté enfermé dans le miroir... Ah 1 il y a aussi une petite armoire où elle mettait de la galette, le dimanche.

— Non, disait Nouche sérieusement : cette dame était bien trop triste pour manger des galettes.

Nouche, ayant ouvert la fenêtre de la grande pièce pour chasser l'odeur de la moisissure, ce fut toute la vie chaude du printemps qui, d'une fois, entra.

Sous nous, au fond du canal noir, la tache de nos visages s'encadrait parmi les reflets d'argent d'un feuillage de saule. Un peu plus loin, écornée par les touffes de lilas, c'était l'arche du pont qui enjambait le canal et se reflétait aussi. Les toits des maisons, à Tentour, effeuil-

6o LA CHANSON DU CARILLON

laient des pétales de grands coquelicots. Et une

petite vapeur déjà montait, cette vapeur

d'après-midi, diaphane et lilas, qui est comme

tiousse que Bruges tire sur soi sitôt que le

1 décline.

>i, une enfant qui avait vu sans tressaillir lands pays^istes du Musée de La Haye, s là alors, avec un petit cri émerveillé à la :, devant ce bout de paysage chimérique d'une flaque d'eau, d'une maçonnerie de aux briques roses et de ce rouge en fleur lauts toits, :Comme quelqu'un qui découvre as de sa vie.

le vieille femme, qui avait bien cent ans, à sa fenêtre et leva les bras au ciel en nous nt. Un vieil homme, en casaque olive, sur la berge, se tenait immobile au bout e ligne et péchait. Un gros chat roux, en ; près de lui, attendait que le poisson fréau bout de la Ugne pour le happer. Peutils avaient toujours été là. Nous nous les ions comme des créatures humaines vivant î vie de songe, aux profondeurs d'un mi- . Et puis quelqu'un jeta une eau ménagère, se brouilla.

LA CHANSON DU CARILLON 6i

Mais voilà qu'à Topposé, par delà la rive du canal, un grand jardin ombreux comme un parc se clôturait d'un vieux mur drapé d'une chape de lierre. Une pelouse montait ; derrière un marronnier s'apercevait la maison, une maison à un étage, blanchie au lait de chaux, avec des volets verts et un grand rosier en espalier à la façade. Dans le clair printemps, avec ses volets verts fermés, elle avait l'air de dormir... Personne ne semblait l'habiter: elle ressemblait à une maison veuve d'un ancien bonheur... Ah 1 il y avait aussi, sur la même berge, dans un jardin grand comme un mouchoir de poche, un petit garçon pâle qui se mirait au fond d'une grosse boule de métal en faisant des grimaces.

Un vent léger passa, secouant, comme les grosses gouttes d'une pluie musicale, la volée des notes du carillon. Ce fut la joyeuse chanson d'enfance, la chanson des oiseaux qui, de làhaut, du grand beffroi sourcilleux, avait bercé nos berceaux 1

Luce tendit les mains :

— C'est comme s'il pleuvait des petites plumes de nid 1

Un nid dans la main d'un géant 1 Et quand

la main s'ouvre, Taffolement des trilles et des vocalises et des arpèges tout le long de Téchelle des tons, comme des oiseaux délivrés I Et cela bat des ailes, s'égaille, descend en ondée cristalline, s'abat sur les toits, crépite aux vitres, remonte, tinte en sonneries d' alléluia...

La porte de la volière battit dans un coup de gong : il n'y eut plus qu'un murmure, le bruissement d'une harpe, la mort frêle d'un cristal...

— Mes enfants, voici le soir qui tombe l fit Nouche.

ly'heure des saints sonnait aux paroisses.

Heure aussi des sabots, petits sabots d enfants, lourds sabots d'ouvriers, lents sabots traînés de vieilles femmes et qui se mettent à tricoter la chape de silence où tantôt s'endormira la ville... Bruit des dernières heures du jour comme un reste de mouture filtré de la trémie quand la meule va cesser de tourner... I^'im après l'autre grelottaient les angélus des chapelles et des couvents, se répondant de clocher en clocher, jeunes angélus des maisons de novices, angélus enroués des vieilles églises, angélus à mains jointes pardessusl'ombre et le silence,angélus balbutiés comme des prières, toute V âme religieuse de Bruges. . .

UNB après-midi, le cousin Oliva, lointain rameau espagnol de l'arbre généalogique à maman, et personnage mystérieux, arrivait doxmer un petit coup de sonnette. C'était f original de la famille : on racontait qu'à la nuit on le voyait passer, en manteau couleur de muraille, une guitare sous le bras. Il se coula dans l'entre-bâillement de la porte, demanda maman ; elle était à vêpres, à Saint- Jacques. Il posa un doigt sur sa bouche :

— Bon 1 c'est moi, ne dites rien... Je repasserai.

Huit jours s'écoulèrent et comme le poisson donne une petite touche à la mie de pain dans le bocal, le cousin de nouveau s'en venait doxmer un petit coup de sonnette. Ce fut maman, cette fois, qu'il trouva dans le vestibule.

— Ma cousine I... C'est moi : je passais.

Il y avait bien huit ans qu'ils ne s'étaient revus et de son air de revenant, la mine bal< f .:.! gjjmû ma^e, cassé, le nez en pince ard sous un œil rond de nyctalope, tache en crocs d'un hidalgo du vieux 1 arrivait la surprendre, sans marquer [notion que s'ils s'étaient vus la veille, e type brun de la lignée, avec la peau de Cordoue de quelque vague ancêtre, rand inquisiteur ou sbire, venu à la suite ées du roi PhiUppe dans les provinces 1 se tut un petit temps, et puis, remuant de moustache, sans parler tout de suite, it par dire d'un air en dessous :

lire grand-père portait une robe de : ramagêe qui le faisait ressembler à un ; vieux tableau.

ane n'aurait pu dire à quoi rimait cette n du grand-père. Je fis un mouvement ra son attention. En m' apercevant, les . courts et bouclés, dans ma longue robe nbre bleue, il étira démesurément le lune un dindon à visage humain, et, effroi sacré, s'écria :

— Vaaange !

Ce fut si imprévu que maman se tourna tout d'une pièce de mon côté et me regarda comme s'il m'avait poussé, en effet, des ailes... Moi, je regardais mes mains, qui étaient plutôt un peu tachées.

— C'est Elsée, rectifia maman, pincée.

— Oh ! oh ! Elsée, vous dites ? L'ange peutêtre aussi s'appelait Elsée I Ne dites pas non I il y a des choses si étonnantes I

Tout en hachant menu ses paroles, il avait monté les trois marches derrière maman, sans cesser de me regarder avec ses lents battements de paupières d'oiseau de proie. Maman ensuite le faisait entrer dans le grand salon du rez-dechaussée, tout noir à cause des volets qu'on n'ouvrait jamais.

— Oh I excusez-moi, dit-elle, je ne savais pas que les volets étaient fermés. Nous vivons làhaut, n'est-ce pas ? Je ne viens jamais ici. Je vais faire ouvrir.

Le cousin Oliva lui toucha le bras.

— S'il est toujours là, c'est bien inutile : je le verrais dans la nuit.

On ne savait pas à quoi se rapportaient ses

paroles. Je le regardais se détachant dans sa "■^ingote à basques loi^ues sur la pénombre de /aste pièce où la coulée de jour entrée par porte entr'ouverte, avivait le blanc des isses de toile aux fauteuils. Une seconde il imobilisait, les yeux fixés sur un des trulux, tandis que maman poussait elle-même le et, et puis il faisait un grand geste désesé.

- Oh I oh I le Memling I gémit-il enfin d'une X sourde qui sembla monter d'un puits, l'Aniciation du divin Memling I Votre grande, \m jour, l'avait rapportée de Rome... de ne... Il y a dix ans elle était encore là I Ne » pas, ne dites rien... Là I Là ! EUe était là, ïlle n'y est plus 1 A voix baissa, presque otnfidentielle :

- Il n'y en avait qu'im au monde, ai LU, mon Memling à moi, ma Madone 1 Mais nce, silence I... Tous les autres sont faux, s, tous I

toudatn il se redressait et de toute sa hauteur isîdéiait maman, terrible, l'air d'un justi-

- Eh bien, j'ai le droit de vous demander :

OÙ est-il, ce trésor de la famille ? Qu'en avezvous fait ?

Le visage de maman eut une brève crispation : elle jeta la tête en arrière, faisant face altièrement à l'homme qui osait toucher aux deuils de sa vie.

— H y avait ici autrefois d'autres choses encore, fit-elle, comme elle eût dit :

— n y avait ici autrefois un mari que j'aimais et qui m'a quittée.

Un pan du passé se leva : je revis comme au fond d'un nuage le beau tableau fleuri, avec sa Vierge en bleu et l'ange aux cheveux bouclés, à la tunique flottante, l'ange qui était moi. Maman une seconde avait fermé les yeux, rien qu'une seconde pendant laquelle peut-être, elle aussi, revécut les grands souvenirs... Et c'était bien comme le cousin avait dit : le bon M. Roeland, trois fois en dix ans, dans sa grande berline de voyage, s'en était allé, comme les pèlerins à bourdons et à coquilles, demander la bénédiction du pape, ramenant à chaque retour des marbres, des joyaux, des étoffes rares, des Raphaëls, des Titiens et ce Memling aussi, devant lequel Nouche

paroles. Je le regardais se détachant dans sa redingote à basques loches sur la pénombre de la vaste pièce où la coulée de jour entrée par la porte entr'ouverte, avivait le blanc des housses de toile aux fauteuils. Une seconde il s'immobilisait, les yeux fixés sur un des trumeaux, tandis que maman poussait elle-même le volet, et puis il faisait un grand geste désespéré.

— Oh 1 oh 1 le Memling I gémit-il enfin d'une voix sourde qui sembla monter d'un puits, VAttrnonciation du divin Memling 1 Votre grandpère, un jour, l'avait rapportée de Rome... de Rome... Il y a dix ans elle était encore là 1 Ne dites pas, ne dites rien... I^à 1 1/à I Elle était là, et elle n'y est plus 1 i

La voix baissa, presque confidentielle :

— Il n'y en avait qu'un au monde, aussi beau, mon Memling à moi, ma Madone 1 Mais > silence, silence I... Tous les autres sont faux, i tous, tous I ^

Soudain il se redressait et de toute sa hauteur co^idérait maman, terrible, l'air d'un justicier :

; — Eh bien, j'ai le droit de vous demander :

où est-U, ce trésor de la famille ? Qu'en avezvous fait ?

Le visage de maman eut une brève crispation : elle jeta la tête en arrière, faisant face altièrement à Thomme qui osait toucher aux deuils de sa vie.

— H y avait ici autrefois d'autres choses encore, fit-elle, comme elle eût dit :

— Il y avait ici autrefois un mari que j'aimais et qui m'a quittée.

Un pan du passé se leva : je revis comme au fond d'un nuage le beau tableau fleuri, avec sa Vierge en bleu et l'ange aux cheveux bouclés, à la tunique flottante, l'ange qui était moi. Maman une seconde avait fermé les yeux, rien qu'une seconde pendant laquelle peut-être, elle aussi, revécut les grands souvenirs... Et c'était bien comme le cousin avait dit : le bon M. Roeland, trois fois en dix ans, dans sa grande berline de voyage, s'en était allé, comme les pèlerins à bourdons et à coquilles, demander la bénédiction du pape, ramenant à chaque retour des marbres, des joyaux, des étoffes rares, des Raphaëls, des Titiens et ce Memling aussi, devant lequel Nouche

II, se trouva que justement ce ]our-là notre parente, la grande dame du Béguinage, en religion Mère Apostoline, nous arriva au moment où nous allionspartir. Maman ne lui parla pas de la visite au cousin. Déjà silencieuse naturellement, elle enveloppait de plus de silence encore ses rapports avec la famille. Ses fibres avaient été usées, râpées par tant de malheurs qu'elle se défiait. Elle semblait vivre au milieu d'un cimetière d'affections anciennes, parmi des croix renversées. Mère Apostoline longtemps avait été une des croix délaissées de ce cimetière intérieur, mais une croix faite d'un bois toujours vert et qui avait fini par refleurir, en roses vives de vieille affection, dans son cœur. C'était la femme qui aimait le mieux doimer ; elle donnait d'une âme eucharistique et qui, dans ses prodigalités, semblait n'avoir

qu'à puiser aux inépuisables réservoirs de la mnté divine.

Elle avait un homme d'affaires qui, tous les aois, lui apportait l'argent de ce qui lui restait Le ses rentes. Mais cet aident était tout de suite i régulièrement mangé qu'elle était obligée de aire ravauder ses bas par les bonnes sœurs, les ïéguines. Celles-ci alors un jour s'étaient déidées à lui tenir sa comptabilité : une part fut éservée pour ses libéralités quotidiennes, une utre alla aux boimes ceuvres de l'église ; la .emière grossissait un magot qu'elles tenaient aché. Elle se laissait faire, comme le cerisier e laisse grapiUer par les oiseaux.

C'était la première fois que notre vénérable tarente nous arrivait depuis notre retour à la ieille maison d'enfance. Comme elle était ^ée t pesante, d'un embonpoint de sainte femme, seur Aime de Jésus, la plus jeune des béguines t sa servante en Dieu, l'avait accompagnée penant le trajet à petits pas qu'il lui avait £allu lire, avec des arrêts chez l'orfèvre où elle nous vait acheté des petits objets de piété en or maillé et chez le pâtissier, où elle nous avait boisi deux immenses carrés de pain d'épice.

Un peu de gourmandise se mêlait toujours à la bonté de mère Apostoline. La sœur, grosse petite femme à lunettes sur de jolis yeux bleus, doucement, en la tenant sous le bras, l'avait aidée à monter les trois marches du grand vestibule. Puis, déférente selon la règle qui prescrit le respect hiérarchique, tandis que sa supérieure entrait au salon, elle était restée l'attendre au parloir.

Maman, toute habillée, prête à passer son chapeau, aussitôt était descendue : elles avaient causé assez longtemps à demi-voix. Maman ensuite avait appelé Nouche et celle-ci, presque aussitôt, était descendue à la rue. Nous étions si pauvres à ce moment dans notre grande maison que, pour fêter la bonne arrivée de notre vénérable parente, nous n'aurions trouvé ni une biscotte, ni un verre de vin doux à lui ofErir. Cependant, par un coup de fortune qui tint du miracle, il se fit que Nouche eut soudain, pour aller se fournir aux boutiques, un billet de cent francs à changer. Ahl maman Nouche, toi seule, ce jour-là, sus d'où venait le billet...

I^ vérité, c'est que, sans l'aide de notre vieille

ange gardienne, souvent nous eût manqué le pain quotidien.

Quand nous descendîmes à notre tour, Luce et moi, nous trouvâmes mère Apostoline, mèregrand qu'on avait fait descendre et maman, trempant dans leurs verres de la biscotte de Bruges, devant un flacon de vin de Tours et des assiettes de sucreries.

Selon l'habitude, nous pliâmes à demi les genoux et demandâmes la bénédiction. La grosse main blanche sortit des grandes manches avec le petit éclair d'or usé de l'anneau mystique et puis, d'un frôlement de papillon, le pouce nous faisait une chatouille au front. Ce n'est qu'après que nous embrassions le grand visage un peu jaune, d'un jaune de vieil ivoire sur la petite peau mince, fraîche et tremblotée des joues. Ensuite ce fut la distribution des cadeaux : une petite croix pour moi, un agneau mystique pour Luce et à chacune un carré de pain d'épice.

Je ne sais plus pourquoi Nouche tout à coup m'appela plaisamment par mon sobriquet sacré: « l'ange ». Mère Apostoline eut un petit mouvement de tête étonné. Il fallut bien lui expliquer

que c'était le cousin Oliva qui m'avait ainsi baptisée.

— lyC cousin Oliva est un original, fit-elle avec un rire doux, un peu effarouché.

Kt elle but un petit coup à son verre comme pour faire descendre avec le vin d'or quelque chose qu'elle ne voulait pas dire. Elle avait vraiment l'air, sous ses bandeaux plats d'un blanc empesé et coupant bas le front, d'une de ces tranquilles âmes mi-séculières et monastiques qu'une piété continue, mais sans rigueur, a laissées souriantes entre le monde et le cloître, avec le goût des petites jouissances de la vie.

Nous ne demeurions jamais qu'un instant quand il y avait du monde. C'était une habitude à laquelle, en nous emmenant, s'étaient toujours conformées nos gouvernantes. Mais nos gouvernantes maintenant étaient loin et, comme Nouche elle-même s'occupait, ce jour-là, de quelque besogne ménagère qui la retenait à l'office, nous nous retirâmes de nous-mêmes. Or, voilà qu'à peine rentrées dans notre chambre, j'aperçois le trousseau de defs que la bonne Nouche avait laissé tramer sur la tablette de la commode.

— Luce 1 les clefs l

I<a petite clef défendue ne frétilla pas plus nerveusement aux mains de M"' Barbe-Bleue.

Nous ôtons nos bottines pour ne pas faire de bruit et, penchées par-dessus la rampe, nous écoutons si personne ne vient par l'escalier. Rien que la petite toux sèche de sœur Anne de Jésus tout en bas, dans le parloir, comme montée du fond d'un puits.

— Vite 1 vite 1 Luce I

C'était la première fois qu'il nous était enfin donné de pénétrer seules dans la vieille maison. Et nous voilà tournant la clef dans la serrure : la porte s'ouvre, mais un grand vent soudain la referme sur nous. Nous demeurâmes là, une seconde, immobiles, toutes perdues, avec le petit frisson de nous sentir à la merci du mystère.

— Tiens-moi bien, disait toujours I<uce. Je mourrais de peur si tu me lâchais !

J'avais bien plus peur qu'elle. A petites fois, nous avancions, tâtonnant du pied. Oh 1 comme c'était terrible 1 Et comme c'était mieux cependans que quand Nouche était avec nous I Nous savions déjà quelles marches cédaient sous le pied et qu'il y avait une marche qui manquait

et que le plancher de la grande chambre en bas avait des trous. Mais tout cela, nous ne l'avions pas encore expérimenté par nous-mêmes. Nous ignorions aussi la petite peur folle de passer devant tme porte fermée à clef et dont la def a disparu, quand quelqu'un n'est pas là pour vous défendre. Pensez donc, si la porte tout à coup s'était ouverte d'elle-même! Nous n'étions plus à présent que deux enfants, deux très petites filles sur le point de commettre un péché et qui tremblent et dont les jambes se dérobent sous elles et qui, parfois, se serrent l'une contre l'autre, éperdues... I^es bruits d'ailleurs étaient de ceux qu'on ne s'explique pas : cela craquait, gémissait, criait aia 1 aia 1 Cela aussi avait un cri de bête à qui l'on a marché sur la patte. Et soudain on n'entendait plus rien.

— Oh I comme elle est malade, la vieille maison I comme elle souffre 1 disait Luce. Croismoi, Sésé, allons-nous-en I Nos pas lui font peutêtre mal?

— Non, l/ucette, ce n'est pas ce que tu penses. Elle souffre d'être trop seule, la maison, elle qui a connu tant de monde... Va, c'est bien plus triste.

Nous finîmes par nous asseoir sur une des marches, blotties Tune contre l'autre enunpetit tas apeuré et écoutant remuer quelque chose en nous, ou dans la maison, nous n'aurions pu dire. Je crois bien que c'était notre cœur qui grelottait au fond de toute cette ombre ; mais c'eût été trop simple pour des petites chimériques comme nous, et je disais :

— Je t'assure, Lucette, c'est comme le ronron d'un gros chat quand on lui caresse l'oreille.

— Oh 1 Sésé, je crois bien plutôt que c'est la dame aux longs cheveux qui sanglote dans tm coin.

Je serrais le trousseau de clefs dans mon petit poing crispé, comme une chose vivante; jamais nous n'aurions pu résister à l'efiroi de l'entendre tomber à nos pieds. Il eût fait un bruit à réveiller même la Belle au bois dormant. Nous avions, du reste, déjà si peur sans cela 1 Nous étions si loin du monde, abandonnées à nous-mêmes, comme dans un grand bois, comme dans la forêt du petit Poucet I Et cependant, toutes pâles et secouées, avec le froid à la peau de la chose qu'on ne sait pas, nous vivions la petite mort heureuse d'un enchantement de conte de fée.

Ix>in, loin, une fois tintela une musique de petites notes bleues et puis encore une fois et encore une fois tout là-haut, tout là-bas, comme une musique d'harmonicas joués par des Âriels... O Elsée, disais-tu, ma chère Luce,s'il y avait une pendule quelque part dans la maison, une pendule qui jamais n'aurait cessé de marcher et qu'elle fît là, derrière une porte, son tic tacl

Voilà, oui, une pendule comme le cœur battant de cette maison morte, c'est ça qui aurait été effrayant.

Il ne faut pas jouer avec le mystère et toute clef qui se ferme sur du réel est bien près de se rouvrir sur du surnaturel. Un gros bruit tout à coup nous parut venir du grenier et puis quelqu'un donna deux coups dans une porte, et tout de suite après, une lamentation traîna. Ah I cette fois ce n'était pas tm jeu d'im^ination ; nous l'avions entendu nettement, et même la voix disait : Baoum 1

Baoum 1 il y avait donc un être vivant dans la maison et naturellement un être qui souffrait, qui était malheureux, qui subissait là quelque torture imméritée, sans quoi eût-il fait tout ce tapage?

Du coup, la frayeur fut la plus forte. Avec de petits souflSies haletants, nous remontâmes au galop l'escalier, Luce toujours accrochée après moi et moi pensant : « Faites, mon Dieu, que nous puissions atteindre à temps la porte ! » Le pis, c'est qu'à mesure que nous montions, nous nous rapprochions du grenier. Je vous assure bien que je ne pris plus attention au beau jardin des sculptures de la rampe. Je grimpais, je courais, je tirais derrière moi ma pauvre petite avet^le I Et enfin, enfin, le palier, la porte... I<à-haut encore une fois quelqu'un frappait deux coups et puis l'affreuse voix, mais bien plus saccadée, faisait Hou ! Hou ! Baoum I

Par malheur il me fut impossible de retrouver la clef : je les essayai toutes et aucune n'allait plus sur la serrure ! Hou 1 Hou 1 Baoum 1 Alors je me mis à secouer la porte, mais l'autre aussi là-haut secouait la sienne à poings furieux, comme un ours secoue les barreaux de sa cage.. Une petite folie nous prit à toutes deux. Nous nous n^mes à tambouriner à coups de poing dans le panneau, criant de toutes nos forces après Nouche, Nouche qui, à la fin, arrivait et trouva là deux petites filles sanglotantes...

EH bien, il se passa dans la vieille maison quelque chose de bien plus extraordinaire encore à quelque temps de là : c'était, encore une fois, une journée de grand vent. Au fond du silence mort de l'escalier, une figure d'ange en longue tunique se mit à gravir les marches caduques, semant de petits pas sans bruit, comme pressé de remonter en paradis.

Le joTu:, aux petites fenêtres losangées de meneaux de plomb, collait un r^ard étonné.

A chaque pesée, le bois gémissait et le bas de la tunique faisait, en traînant, spiraler des flocons de poussière. Oh 1 c'était une si singulière maison où tout se chimérisait et où les bruits d'autrefois résonnaient en petits échos comme des âmes restées blotties dans les coins et tombant en enfance I...

Après tout, petit fantôme léger, peut-être étais-tu sinon l'ange, comme l'avait insinué le cousin espagnol, du moins, un parent de l'ange souriant et grave qui, dans la fameuse Annonciation de Memling, avec son geste de beauté, apparaissait à la Vierge agenouillée sur son prie- Dieu. Les peintres d'alors étaient frères des suaves Êvangélistes et leurs fraîches et limpides peintures, prismatisées d'arc-en-ciel, reflétaient les divins mystères des Écritures...

I/'ange passa devant des chambres ouvertes et des portes fermées : il ne s'arrêta qu'un peu avant le dernier palier, là où tout à coup l'escalier se cassait à angle droit, et le petit nuage qui floconnait au bas de sa tunique s'arrêta avec lui. Cest qu'il y avait là cette terrible porte du grenier, de derrière laquelle, l'autre fois, était parti le cri de la Bête, car qui pouvait douter que ce ne fût vraiment la Bête, comme dans le conte de M"' de Beaumont? Nous ne l'appelions plus autrement et c'était bien plus terrible, la conjecture illimitée où l'indécisait et la reculait cette obscurité 1 I<a Bête, surtout les nuits d'équinoxe, quand il ventait par la cheminée, grondait si terriblement qu'on la sentait

dans sa fureur, prête à briser la chaîne qui l'attachait au toit...

ly'ange, en trébuchant dans sa robe, de ses petits poings se raccrochait à la rampe. £t d'abord il demeurait une petite éternité, comme suspendu entre l'abîme d'en bas qu'il allait pour jamais quitter et l'autre vertigineusement déployé dans la région des effrois, au-dessus de lui. Sur le point de s'y engager, n'ayant plus qu'une marche à franchir par delà laquelle commençait l'horreur incoimue, il fut bien près de perdre pied.

Justement en cet instant, comme si la Bête, réveillée à l'odeur d'une chair céleste, s'était mise à renifler sous la porte la promesse d'une nourriture auprès de laquelle les cuisines terrestres n'étaient que de vulgaires galimafrées, un tel bruit se fit entendre dans le grenier qu'il sembla que le toit tout entier allait s'envoler.

Alors les araignées virent une chose qui leur fit tomber le fil des pattes : l'aide, ramassant à deux mains sa tunique, dégringolait l'escalier si précipitamment qu'il semblait voler comme les nuages du ciel. Il manqua tomber devant la chambre où immémorialement se

trouvait la petite sirène que quelqu'un, une fois, avait rapportée d'un long voyî^e en mer. Ht puis deux bras se pendaient, une voix très douce demandait :

— Oh 1 Oh 1 dis, l'as-tu vue ? (C'était de la Bête naturellement qu'il était question). Et sans doute elle avait des yeux en boule de verre, trois langues, un dos en dents de scie et une tête de crapaud ? Et la petite voix disait encore :

— O Elséel Elséel pourrais-tu jamais te résigner à voir comme tout le monde, à présent que tu as vu cette chose que personne encore avant toi n'avait vue ?

Et celle qui parlait ainsi était un pauvre visage sans yeux, un adorable pauvre vissée oùlesyeux étaient ouverts et jamaisn'avaientvu.

— Comme ça, conune ça, figure-toi 1 Avec une queue terminée par un balai et des pattes I Oh 1 des pattes 1 répondait Elsée, car l'ange de toute cette fantasmagorie, c'était moi.

J'étais venue là pourtant avec un petit compliment gentil ; j'aurais cogné deux petites fois à la porte ; j'aurais dit :

— Monsieur la Bête, c'est nous, les petites de cette vieille maison : nous ne vous voulons

pas de mal : au contraire. Peut-être êtes-vous parente à cette autre bête dont M"' de Beaumont a raconté l'histoire et qui était au fond, malgré ses airs terribles, une si bonne bête ? Ma petite sœur Luce est avec moi ; mais comme je ne vous connaissais pas et que vous auriez pu lui faire du mal> dame 1 j'ai préféré la laisser en bas et que ce soit moi... Monsieur la Bête, je suis bien votre servante.

Mon Dieu I j'aurais été si heureuse si, à travers la porte, la voix de la Bête m'avait dit doucement :

— N'aie pas peur, la petite Belle, je ne suis pas si effrayant que tu crois. La colère d'une méchante fée fut cause que je suis enfermé dans ce grenier depuis si longtemps qu'il ue paraît pas que j'en puisse sortir jamais. Viens plus près de la porte, approche, que je sente l'odeur de ta petite chair fraîche. Voici que, de mon côté, j'avance le bout de ma grosse patte griffue par la fente : pose ta petite main dessus et caresse-la. O la petite Belle, toutes les Bêtes sont de la même famille et l'amour seul peut délier le funeste enchantement qui m'enchsdne.

Ceût été surtout si doux, le mot « amour »

de la part d'un tel monstre I Si, ensuite, il m'avait demandé de m'épouser, comme dans les contes, je lui aurais fait comprendre que rien ne pouvait nous séparer, I^uce et moi, et qu'il ne tenait qu'à lui, s'il le voulait, et avec la permission de maman, bien entendu, de nous épouser toutes les deux à la fois.

Mais voilà, la Bête sans doute était dans un de ses mauvais jours : elle ne me répondit pas et se borna à secouer plus violemment la porte tandis que, dehors, l'ouragan battait les toits. Je m'estimai très heureuse, en touchant au bas de l'escalier, qu'elle ne m'eût pas croquée.

Pour être franche, je dirai que cela n'enleva rien à notre foi qu'elle pût être sauvée une fois ou l'autre par nous. I^uce avait une voix si délicieuse et chantait si joliment certains vieux airs que cette musique ne pouvait manquer de trouver un jour le chemin de son cœur. Il nous arriverait alors ce qui était aussi arrivé à la Belle de la Belle et la Bite : c'est que la Bête se changerait, pour nous demander notre

main et nous offrir ses vastes domaines, en un jeune homme si beau qu'il n'y en avait pas de plus beau au monde.

II* advînt que la bonne Nouche, un beau jour, laissa simplement la clef sur la porte. Du coup la maison perdit sensiblement de son mystère: les meuglements de la Bête, après examen, ne furent plus que le fracas du vent qui là-haut s'engouffrait en tempête dans un grenier dont les lucarnes avaient perdu leur

châssis.

Je puis bien dire qu'à partir de ce moment, nous fûmes à peu près chez nous dans la grande maison des ombres. Maman seule ignorait que nous passions là des heures en fraude.

I^a petite vie des ménages, vue des fenêtres qui donnaient sur le canal, surtout nous amusait comme quelque chose qui se passait de l'autre côté de notre vie. Quelquefois une barque filait, avec le cri rouillé des trolets et Tégouttis d'une pluie de perles quand la rame sortait de

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Teati... C'était, pour nous, comme si elle arrivait du fond de la mer. On la voyait un peu de temps, drainant des herbes dans son sillage et puis elle disparaissait sous l'arche noire du pont.

I^a vieille femme qui avait bien cent ans, le vieil homme qui péchait à la ligne et le vieux chat étaient toujours là, d'ailleurs. Mais l'intérêt, pour nous, se concentrait bien plutôt maintenant sur la maison aux volets verts de l'autre côté du canal... Dans les allées du petit parc, une vieille dame poussait une légère voiture où était couchée une jeune fille toute enveloppée de châles, malgré l'été. I^a voiture descendait, remontait, tournait autour de la pelouse et parfois s'arrêtait près d'un jet d'eau grésillant en une vasque et dont la claire musique perlée sans doute flattait l'oreille de la jeune malade. Oh ! qu'elle était frêle et jolie avec ses gestes de petit saxe !

A peine on distinguait ses traits sous le voile qui la défendait contre l'air trop vif. Un charme malade émanait de ses petites mains pâles qui remuaient une rose et de son corps délicat qu'une langueur semblait miner.

— Edwige ! dit-il.

A pas rapides, il rejoignait la voiture. I^es deux visages restèrent confondus dans un grand baiser. Je pus voir, sous les plis dérangés du voile, des yeux infiniment doux, dans la minceur pâle des joues. Puis l'homme prenait la voiture des mains de la vieille dame et à son tout poussait la jeune fille.

Notre solitude en resta peuplée d'une vision de grâce, de mélancolique bonheur et d'inconnu.

Edwige I Edwige ! musique longue et voilée d'un nom poétique comme elle, d'un nom qui, avec le son mouillé de l'i, avait la douceur de la petite flûte perlée des sansonnets, à l'automne, quand par nuées ils s'abattent dans les roseaux... Elle fut pour nous la petite princesse de mystère, sœur exquise de la Belle au bois au fond du parc enchanté.

ous ne vojâons maman qu'à Theure du dîner, à midi, comme dînent les honnêtes gens de Bruges... Elle descendait alors de sa chambre, nous demeurait jusqu'au moment où elle repliait sa serviette, après avoir pelé une pomme avec le petit couteau d'or qu'elle avait gardé de son enfance. Ainsi s'était renouée la tradition f amiUale : tout de suite nous avions repris les vieilles habitudes du temps de Bomp (Bon-papa), au superlatif ennui de mère-grand qui prétendait ne pouvoir trouver le sommeil qu'à partir de neuf heures du matin et réguUèrement se plaignait d'avoir été dérangée dans son premier somme par les drelins de Nouche agitant sa petite sonnette de cuivre pour annoncer que le dîner était servi.

Cette admirable maman Nouche à elle seule

maintenant faisait vraiment tout le service de la maison : c'était elle qui cuisinait, mettait la table, lavait la vaisselle, balayait la rue, cirait les planchers et trouvait encore le temps de réparer les accrocs de nos robes. Maman ni mère-grand jamais ne touchaient à une aiguille et on m'avait accoutumée à considérer nos ravaudages de toilette comme indignes d'une jeune fille bien élevée. Qui aurait dit que c'est ça que justement je deviendrais un jour, une artiste de poupées ?

Généralement, il fallait sonner une dizaine de fois pour mare : elle avait imaginé de boucher la serrure de sa porte avec du papier pour ne pas entendre la terrible sonnette.

Quand enfin elle descendait, maman, qui était déjà assise à table, en robe noire, comme elle était partie entendre la messe du matin, se levait cérémonieusement et la saluait sans lui donner la main. La mère de papa, toujours si élégant et qui avait les plus beaux gilets que j'aie jamais vu porter à un homme, témoignait ^ de la plus extrême négligence dans sa toilette

i de maison. Elle était frileuse et s'entourait

la tête et le corps de châles et de fourrures

miteuses, en jaquette et jupon ouaté, les pieds dans de grosses pantoufles de drap. Régulièrement elle commençait par se plaindre de « cet horrible trou de ville » où il lui semblait que le carillon sonnait exprès ses heures, ses quarts et ses demi-quarts pour la taquiner.

Mais presque aussitôt son humeur se clarifiait ; elle se mettait à parler de M""* de Maintenon ou de M""* de La Vallière ; ou bien elle racontait des histoires du temps de sa vie où elle était la Parisienne fêtée et qui allait à la Cour, etc.

Elle était voltairienne et en voulait à maman de son zèle à accomplir ses devoirs religieux. ♦ Je ne reconnais plus votre mère, nous disaitelle ; vraiment la tête lui a tourné. Âh ! ce n'est pas votre père qui Teût encouri^ée dans ses idées-là I Quel homme I Quel génie ! S'il n'avait pas toujours été en avance sur son temps, il y a longtemps qu'il nous eût faites riches I Mais attendez ; il faudra bien tout de même que cela arrive... Qui sait ? ce soir, demain peutêtre nous arrivera le télégramme qui nous annoncera que nos millions sont en route. »

Elle disait « nos millions » maintenant.

La vie ne lui avait rien appris : sa foi en son fils, en l'avenir était restée intacte comme si autour d'elle tout n'était pas jonché de ruines dont une aveugle confiance dans les destins avait été la cause. Ces ruines, d'ailleurs, elle s'en rendait si peu compte qu'elle ne cessait de se plaindre de l'état de médiocrité où végétait la maison.

— Plus de domestiques ! plus de train !

plus de réception! Personne pour nous servir que cette vieille souillon de Nouche 1 Ah oui, parlez-moi de celle-là I Du propre 1 Mais, vertuchou, qu'est-ce que votre mère a donc fait de tout l'argent que lui a gagné mon fils s'il nous faut vivre comme les gens de rien ?

Elle partait de là pour s'écrier qu'il était grand temps qu'on s'en allât vivre à Paris, où nous tiendrions, enfin, le rang qui nous convenait... Et la voilà qui battait les cartes, faisait ses petits paquets, tout à coup furieuse, dépitée et soufflant dans ses joues si le jeu trahissait ses espérances, puis recommençant jusqu'à ce que la chance la servît... Elle avait une âme romanesque et puérile de bonne dame d'un certain âge et d'une bonne dame qui, malgré

ses bas qui lui tombaient des jambes, gardait, sous le doigt de poudre dont elle se plaquait le nez et les joues, un peu quelquefois de l'air d'une grande dame.

Chaque jour I^uce et moi, montions passer une heure avec elle, après le dîner. Elle retirait alors ses écrins de l'armoire, se parait de ses bijoux et, assise devant un miroir ovale posé sur la table, passait les heures à s'y r^arder en tous sens, avec de petites grimaces comiques pour s'apercevoir de trois quarts et même de profil. Rien n'était amusant comme ce goût suranné de coquetterie chez une vieille femme qui demeurait parfois toute une semaine sans ôter ses bigoudis et qui se débarbouillait seulement d'un peu de cold-cream sur lequel, à grandes tapes de sa houppe, elle tamponnait de la poudre de riz.

On peut bien dire que mère-grand était aussi, comme le disait notre grand'tante de notre cousin Oliva, une originale à sa manière :

elle avait gardé, depuis près de trente ans, un petit morceau de l'étoffe de toutes les robes qu'elle avait portées et ce vaste échantillonnage, comme les bouquets défleuris du jardin bigarré

de ses toilettes, pêle-mêle remplissait une malle qu'elle déversait parfois sur le plancher, avec une joie de vieille enfant à remuer toute cette friperie.

Comme elle avait une mémoire très précise, elle se rappelait les dates, les circonstances et jusqu'au nom de ses couturières d'il y a vingt ans.

C'étaient comme de petits bouts de sa vie en soie, en brocart, en satin qui se tordaient à ses doigts et spiralaient et frétillaient... Un fleur lointain de bergamote, relent des griseries surannées, se volatilisait tandis qu'à notre tour, en les remuant, nous avions l'air de faire tourner les feuillets d'un herbier. Il venait alors à Luce une si vive sensibilité du bout des doigts I Ses papilles s'électrisaient à frôler, à palper les tissus comme le petit magnétisme d'tme caresse de chair vivante.

U en était qui lui causaient un tendre plaisir : d'autres l'irritaient ou la faisaient rire de l's^acement nerveux d'tme chatouille. Elle disait si subtilement :

— U y en a qui ont une peau rêche comme la fée Carabosse... Et d'autres ont tme âme de belle pêche d'or.

Moi, j'admirais là plutôt un certain « dessin de couleurs » : ça s'animait d'une forme qui m'était suggérée par le grain et la nuance. Je ne puis dire le délice que je goûtais à palper toute cette mise-bas. Ce fut certainement le commencement de ma vocation, si le mot n'est pas un peu gros.

Je suis née d'un chiffon et d'une aiguille : je n^ligeais mes crayons, mes boîtes d'aquarelle. Je ne pensais plus qu'à faire des poupées. Ah I ces poupées I en ai-je fait I Parfois c'étaient des corps ou des têtes d'anciennes poupées qui avaient eu des malheurs et à qui mon tour de main rendait la vie. Â défaut d'une carcasse, je faisais une anatomie de carton ou de ouate, et ce bâtis, ensuite, je l'habillais de tout ce qui me tombait sous la main. Je dois dire que mèregrand s'en amusait autant que nous, comme si, elle aussi, fût née dans un petit canton de notre royaume d'Illusion.

I^ plus singulier, c'est que ces poupettes quelquefois avaient im air de vie si drôle que mare en voulut garder une demi-douzaine auprès d'elle pour les jours où elle manquait de gaieté. Nouche, de son côté, conservait dans

sa chambre, sous un globe de pendule, une vieille dame en perruque blanche et falbalas de satin en qui elle prétendait reconnaître l'exact portrait de la mère de papa. Maman même, à qui elle l'avait montré, avait été bien sur le point de sourire.

C'était là, du reste, une ressemblance toute fortuite, puisque la vieille dame était la méchante reine qui, si cruellement, disputa prince Charmant à Plorine.

Par exemple, je me désintéressais de mes <^ créations i> aussi facilement que je les mettais au monde. Au fond, je ne croyais plus à mes poupées, moi qui croyais encore aux contes de fées. Luce seule leur conservait un coeur de mère. Elle en eut une fois jusque près de cinquante qu'elle logeait dans les tiroirs d'une antique armoire à linge. Sans les aimer toutes du même amour, elle n'en méprisait aucune. Il arrivait qu'elle les sortait de l'armoire et à petits pas les portait à la fenêtre * puisqu'elles, du moins, avaient de vrais yeux et pouvaient voir ce qui se passait dans les maisons d'en face i>. Non, Luce, toutes n'avaient pas de vrais yeux et c'était toi qui voyais pour elles, comme toi

aussi, de ton admirable cœur aimant, leur avais donné la vie dont tout le reste n'était que le simulacre et la grimace I

A la longue, toutefois, comme sa petite maternité de mère Gigogne menaçait d'envahir toute l'armoire et débordait même chez mèregrand, il fallut faire des coupes sombres. On décida avec Nouche qu'elle pourrait garder toujours une trentaine de poupées et que, de mon côté, je renouvellerais celles-ci à mesure. Il n'y en eut que cinq dont I^uce jamais ne voulut se défaire. C'étaient, celles-là, les cinq femmes de Barbe-Bleue : nous les gardâmes par pitié et aussi par aversion du méchant homme qui les avait pendues dans le mystérieux cabinet. Je dois dire que, pour leur donner plus de vraisemblance, elles demeuraient suspendues à des crochets dans un coin de la grande armoire, comme de petites mortes en falbalas qu'elles étaient.

Mère-grand, entre autres fantaisies, se complaisait parfois à endosser un costume de Turque que son fils lui avait rapporté d'un voyi^e à Constantinople. Nous n'avions, du reste, qu'à lui dire : « Mare, mets ton Turc ! »

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loo L^ CHANSON DU CARILLON

Et elle passait les culottes cerise, la veste soutachêe bleu de roi et la ceinture jaune-citron. Avec sa darbouka, elle avait Tair d'une Turque de carnaval. Elle me demanda, un jour, de faire au crayon son portrait dans ce travesti ; mais un portrait, c'est tout de même plus difficile que des marionnettes de contes de fées. J'en fis une telle caricature qu'elle refourra son costume dans le coffre sans plus jamais vouloir s'en affubler. Nous perdîmes là un plaisir, I/Uce, qui aimait en palper la soie douce comme y. un pétale de fleur, et moi qui, d'une malice

?> diabolique, m'amusais à lui trouver un air de

courge dans ses culottes trop étroites...

Jugez de ce que pouvaient être deux petites /* filles ainsi élevées. Des fées et des poupées, des

% barbouillages à l'aquarelle et des tortillages de

,; chiffons et toute la petite folie qu'il y a dans des

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