esprits uniquement éveillés du côté de la chi
mère et du songe, entre une vieille dame romanesque comme mère-grand et une créature de bonté comme Nouche qui faisait toutes nos volontés...
C'était là notre vie, avec un peu de catéchisme fli|e venait nous enseigner, deux fois
LA CHANSON DU CARILLON loi
la semaine, la petite sœur Anne de Jésus. Le soir, nous entrions entendre un bout de salut à relise de la paroisse. Dans une belle niche, sculptée comme une orfèvrerie de pierre, un vieux seigneur appelé Fleury de Gros, ancien trésorier de la Toison d'or, reposait avec ses deux femmes superposées sur une double table. Tout autour, banderolait en lacets la devise : « Tout pour être toujours loyal ! »
Luce surtout s'intéressait à celle des deux femmes qui était au-dessous, la première en date, si loin déjà, si enfoncée dans la mort et l'oubli I... « Comme elle doit être seule ! » disait-elle. Une fois, elle lui apporta un petit bouquet de violettes.
Cette pauvre existence, si stricte, sans contact avec celle du dehors, ne s'animait d'une petite chaleur d'humanité qu'à l'heure où, un peu avant midi, « la petite princesse » sortait de la maison du parc, soutenue par la vieille dame. BUe prenait place dans la chaise roulante qui, ensuite, faisait le tour de la pelouse et un peu de temps s'arrêtait devant le jet d'eau grésillant en fine pluie musicale.
Comme nous avions pris l'habitude de v^iir
nous-mêmes vers la même heure à la fenêtre pour la voir, nous échangeâmes bientôt des bonjours. Elle avait une grâce languissante, comme un joujou malade. Oh I sa voix était si jolie I Une voix légère, cristalline et qui nous faisait penser aux oiseaux du carillon quand la rafale les emporte et qu'on les entend, si frêlement mélodieux, de loin I
Un jour que l'homme au grand chapeau la poussait par le chemin, elle nous le présentait gentiment :
— M. Otto Effers, mon père 1
Il se découvrit : il avait des yeux tristes et qui regardaient loin devant eux, des yeux eau-demer... D'où venaient-ils, ces Effers? de quelles contrées marquées par les pas de l'exil et battues des vents noirs ? Nous ne pouvions comprendre la langue qu'ils parlaient entre eux : même quand ils s'exprimaient en français, il leur restait un accent étranger et chanté.
Ce fut pour nous une si vraie joie de savoir qu'il y avait là, derrière le mur du parc, une âme de petite fille comme nous : nous avions fini par croire qu'elle avait à peu près notre âge. l/uce disait : « Est-ce que ce n'est pas comme
un petit oiseau venu jusqu'à nous, d'une aile blessée ? » Cependant, les mots qu'il nous airivait d'échanger à distance nous laissaient tout le mystère de T^orer et n'avaient rapport qu'aux choses courantes de la vie.
Nous nous habituâmes à vivre ainsi ensemble quelques minutes de la journée, comme des perruches dans des cs^es voisines. Une joie nous manquait les jours où le temps était mauvais et où Edwige ne paraissait pas.
HABii«i«E-Toi, me dit maman. Nous devons une visite au cousin Oliva.
Luce, ce jour-là, justement était invitée à un chocolat chez notre vieille tante du B^uinage ; sœur Anne de Jésus était venue la prendre.
Le coeur me battit ; le Memling m'avait laissé l'impression d'un mystère dans la vie du vieil homme. Nous partîmes.
Cétait là-bas, tout au bout de la ville, dans un quartier de God's Huys (maisons de Dieu, qui sont de petites maisons pour les pauvres) une vaste façade plate comme celle d'un couvent, tous les volets clos et de l'herbe devant la porte.
La sonnette grelotta à travers le vestibule sans qu'il vînt d'abord personne. Mais une très vieille femme, assise sur le seuil d'une maison
io6 I.A CHANSON DU CARILLON
voisine et qui, de ses nuûns de buis, faisait sauter des bobines sur un carreau de dentdlière, nous indiqua d'un petit geste mort qu'il fallait continuer à sonner. Maman tira la trii^e cinq ou six fois, mais inutilement. Un enfant que la bonne femme finit par nous envoyer se mit alors à carillonner. Et enfin des pas feutrés, semblant venir du fond de la vie, à petites fois, comme hésitants encore, glissèrent vers nous à travers un bruit de clefs remuées. Fuis un judas s'ouvrit : derrière, un visage de viàlle femme, dans un petit verre — tête noire, apparut. Elle nous dévisf^ea avec défiance et seulement après que maman lui eut dit sou nom, se décida à faire tonmer l'énorme clef.
Elle avait l'air d'un siècle vivant, cassé en deux, avec une épatée de gestes rares et menus ; à peine on entendait toussoter sa voix, comme l'écho d'une voix d'un autre ^e. Elle semblait être la gardienne du silence dans cette demeure ~ù l'humidité froide et l'abandon excluaient
idée de la vie. Elle leva un doigt de la main
ers les chambres du haut.
— U... là...
De qui parlait-elle ? Du maître ou du tfi-
bleau, le saint sacrement vivant de la maison ?
Elle nous fit entrer en un parloir, au bout du vestibule, referma sur nous la porte ; et maintenant les pas feutrés glissaient, remontaient. Des marches craquèrent ; très loin un chuchotement de voix traîna. Autour de nous, presque la nuit noire, avec la menue coulée de jour tombée d'un œil-de-bœuf. Et puis plus rien, un peu plus de silence dans le vide muet où parut s'être dissoute la petite poussière d'une vie humaine.
Au bout d'un grand quart d'heure, les pas redescendirent. Le petit siècle s'effaça à demi dans le cadre de la porte et nous dit comme à de petites pauvres :
— On ne reçoit jamais quand on n'est pas prévenu... C'est bon pour vous, madame Lombard, n va descendre.
« n », c'était décidément le cousin à peau de Cordoue.
Et un quart d'heure encore se passa ; après quoi, sans que cette fois rien nous eût révélé l'arrivée d'un être vivant, notre parent se manifesta long, dégingandé, plié en deux comme des ciseaux, avec un air de sommeil, tout le
ine et qui, de ses mains de buis, faisait saudes bobines sur un caireau de dentellière,
9 indiqua d'iin petit geste mort qu'il fallait dnuer à sotmer. Maman tira la trii^e cinq dx fois, mais inutilement. Un enfant que la ne femme finit par nous envoyer se mit s à carillonner. Et enfin des pas feutrés, blant venir du fond de la vie, à petites , comme hésitants encore, glissèrent vers i à travers un bruit de clefs remuées. Fuis udas s'ouvrit : derrière, un visage de vieille me, dans un petit verre — tête noire, ïrut. Elle nous dévisagea avec défiance et ement après que maman lui eut dit sou i, se décida à faire tourner l'énorme clef.
avait l'air d'un siècle vivant, cassé en deux, : une épargne de gestes rares et menus ; iine on entendait toussoter sa voix, comme
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l'humidité froide et l'abandon excluaient
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I les chambres du haut.
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LA CHANSON pu CARILLON 107
bleau, le saint sacrement vivant de la maison ?
Elle nous fit entrer en un parloir, au bout du vestibule, referma sur nous la porte ; et maintenant les pas feutrés glissaient, remontaient. Des marches craquèrent ; très loin un chuchotement de voix traîna. Autour de nous, presque la nuit noire, avec la menue coulée de jour tombée d'un œil-de-bœuf. Et puis plus rien, un peu plus de silence dans le vide muet où parut s'être dissoute la petite poussière d'une vie humaine.
Au bout d'un grand quart d'heure, les pas redescendirent. Le petit siècle s'effaça à demi dans le cadre de la porte et nous dit comme à de petites pauvres :
— On ne reçoit jamais quand on n'est pas prévenu... C'est bon pour vous, madame Lombard, n va descendre.
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Et un quart d'heure encore se passa ; après quoi, sans que cette fois rien nous eût révélé l'arrivée d'un être vivant, notre parent se manifesta long, dégingandé, plié en deux comme des ciseaux, avec un air de sommeil, tout le
io8 LA CHANSON DU CARILLON
sommeil de Bruges, dans ses prunelles de vieux chat empaillé sur son perchoir.
— Elle est là l dit-il en levant la main vers l'être.
Nous comprîmes qu' <^ elle >> était maintenant la madone.
En étirant à mesure, de marche en marche, ses longues jambes fluettes comme des pattes de faucheux, il monta devant nous jusqu'au palier. Le petit siècle était là, avec son trousseau de clefs, à l'entrée d'une des pièces de l'étage, presque aussi sombre que le réduit d'en bas.
Elle nous fit de la main le signe d'entrer, ptds entrant derrière nous, ouvrit avec une de ses clefs une seconde pièce, éclairée celle-là d'un rais filtré par les volets entr'ouverts, rien qu'«itr'ouverts. Je sus plus tard que c'était là un cérémonial accoutumé avant d'arriver à la Sainte présence et qu'on n'arrivait à celle-ci que par des étapes de lumière graduée. Le cousin, lui, avait disparu, comme englouti par une trappe ou happé par une porte.
IfB, vieille femme, toujours sans rien dire, glissant dans ses chaussons de feutre, nous
arrêta devant une seconde porte qu'elle n'ouvrait pas, cette fois, mais à laquelle elle frappait mystérieusement trois petits coups. Et quelqu'un nous ouvrait de l'intérieur et, aussitôt entrées, refermait sur nous le vantail, laissant la vieille servante de l'autre côté, comme la gardienne incorruptible d'un lieu saint. C'était notre parent, sorti du royaume des ombres et qui, les yeux mi-baissés, sans parler, nous désignait un édicule posé sur un entablement, comme un autel.
Un demi-jour pâlissait le salon, vaste, aux quatre fenêtres voilées d'un store léger. Sur la pointe des pieds il se dirigea vers les deux fenêtres qui étaient le plus près du petit monument, releva les stores et enfin, avec un geste religieux, ouvrit les 'portes de l'iconostase. Puis, toujours sur la pointe des pieds et à reculons, il revenait vers nous. Toute sa personne sembla huilée d'onction : il me révéla la vraie adoration mystique. Il se fût agenouillé que je n'en aurais pas été étonnée.
£t nous étions là maintenant à r^arder l'image : c'était une jolie petite Vierge pâle aux yeux fleur de lin, à la chair nacrée et flamande
iio LA CHANSON DU CARILLON
SOUS des sourcils en demi-lune. Elle avait la grâce candide des vieilles miniatures, très douce et droite comme un lys.
Après un assez long silence, maman se retourna vers le cousin, leva les yeux au ciel, ouvrit la bouche, mais sans trouver les mots. Le cousin, lui, comme en extase, considérait la madone de l'air dont il eût vu s'éveiller de son sommeil de cent ans notre vieille amie, la Belle au bois. Et lui non plus ne parlait, bien qu'il eût à la bouche un tremblement de paroles inarticulées.
Une enfant comme je l'étais peut bien soupçonner un mystère, mais sans comprendre encore le miracle touchant qui fait tenir dans un bout de peinture l'amour de toute une vie, et peut-être d'une race. Qui peut dire si, dans le sang rouge de l'Espagnol, ne s'était pas rallumée une braise du grand feu dont brûlèrent ses ancêtres les miquelets, pour la beauté blonde des femmes de Flandre ?
Le cousin Oliva, à la pointe des orteils, alla refermer l'autel, descendit les stores, frappa un coup à la porte et l'antique servante, confidente de sa tendre folie, après avoir ouvert, nous ra-
LA CHANSON DU CARILLON m
mena au palier... H sembla qu'une messe eût été dite et que là-bas, derrière nous, l'âme de la maison, sous sa forme d'idole, était rentrée en son tabernacle...
Nous apprîmes depuis que le fameux Memling était une copie ; mais l'essentiel n'était-il pas que son authenticité fût évidente pour celui qui en avait fait le culte de sa vie ? Pendant des heures, chaque jour, le cousin s'enfermait pour la contempler, lui-même pareil à une grande momie oubliée là comme dans une crypte et revivant son rêve tmique, dans le mortel enchantement de la ville des sortilèges...
Ah 1 comme je compris alors l'âme de Bruges et le vertige de mort, d'amour qui rend sans force les âmes et les éptdse d'un charme voluptueux de narcotique 1... Âh I combien, venus ici en passant, une fleur à la bouche, ont subi la douce et ensorcelante agonie et ne sont plus jamais repartis 1
C'était, au surplus, un terrible collectionneur, notre parent : toutes les maisons de Bruges s'animent d'une vie sourde de vieilles peintures, comme le cœur resté vivant dans la mort du
reste... Nous aperçûmes en nous en allant des enfilades de salons, couverts jusqu'au plafomd de grands et de petits cadres superposés, comme les plaques de marbre d'tm columbarium.
xin
UNK grande maison claire, régulière et froide, aux fenêtres vitrées de verres mats, avec un grand préau pour les jours de mauvais temps et un parc ombreux pour les récréations des heures de soleil... Des sœurs, les mains dans leurs longues manches, avec un cliquetis de chapelet aux genoux, traversant, glissant, d'un pas de sainteté, leur coiffe doucement agitée comme un papillon qui va prendre son vol...
Coules noires à gros plis blancs, bandeaux lustrés et petites croix d'or au oou, toutes, même les jeunes, avaient l'air devieillesSaintesfemmes au cœur resté enfant. Cest peut-être ce qui met les religieuses plus près que les autres, celles qui n'ont ni bandeaux ni petites croix, des petits cœurs puérils et gentils dont elles ont la garde,
sœurs de charité aux tendres mains pâles d'infir-
mières et qui savent dorloter et parfois guérir, car, à l'école déjà, il vient de pauvres petites malades, d'un mal qu'on ne sait pas et dont elles meurent parfois... Une, dans ma classe d'alors, toute maigre, les mains à peaux ratatinées, avait un visage si ancien, si crispé, qu'elle semblait avoir vécu plusieurs vies successives. Elle voulait toujours m'embrasser et me pinçait si je montrais quelque amitié pour une autre. Elle avait de longues crises de larmes où elle disait qu'elle voulait mourir. Sœur Christine, seule, savait lui dire si doucement dans ces moments : 4 Mon enfant t Mon enfant I i> Celle-là eût été une mère 1 La petite lui souriait et c'était fini. Sœur Quristine pourtant passait pour un esprit un peu machinal dans l'enseignement.
Ce fut une vie nouvelle : je n'eus plus que mes dimanches pour faire mes poupées et barbouiller mes albums. Je ne cessais pas de peindre le petit canal, le vieux pont^ le reflet du toit dans l'eau, la maison aux volets vers. Naturellement, cela n'avait rien de commun avec la réalité vraie : des galéasses, des tartanes, des felouques passaient sous le pont, démesurément
agrandi et un dri^on gardait la petite maison.. « Comme il m'était tombé un vieux livre de chevalerie sous la main, notre ancien royaume des fées avait étendu ses limites un peu strictes. Aux princes Charmant s'étaient ajoutés les nobles paladins des légendes, les Tristan, les Artus, les I^ancélot du I^c, les Olivier, les Roland... lyuce avait un faible pour Amadis et moi pour Galaor. Je fis des tournois où il y eut de vrais chevaliers, casqués et armés comme sur la vieille image qui décorait le livre. Ce fut une passion nouvelle.
Avant la fin de l'année, je montsd d'une classe: la nouvelle soeur avait un visage sévère.
— Prenez attention à n'être point trop vaine de vos heureux dons, me disait-elle toujours.
"'^avais une facilité qui me faisait tout com-^ prendre, presque sans travail. I^es bonnes fées m'avaient donné une tête ronde pour mieux rouler par les chemins de la science. lyC vicaire qui arrivait donner le cours de catéchisme était content. H fut décidé que nous ferions ensemble» l/uce et moi, notre première communion l'ax^
Ii6 * LA CHANSON DU CARILLON
d'après. Nouche la première sut la nouvelle et pleura comme une fontaine. Maman nous dit simplement :
— C'est bien. Préparez-vous saintement.
I^e miracle de cette petite âme de Luce s'éclairant aux seules clartés de sa foi fut admirable. Nouche, à mesure qu'approchait le grand moment, ne lui parlait plus qu'à demi-voix, comme on prie à Téglise : quand elle l'habillait, elle évitait d'appuyer ses mains, comme on effleure un objet sanctifié.
I^uce, dans sa préparation, fut une vraie petite sainte. Elle fit au Dieu qu'elle allait recevoir une maison de lumière et de plumes d'ange.
Elle alla vers lui comme par un chemin de procession, avec les lys des vierges et les palmes de son pauvre martyre de petite aveugle. Elle qui ne savait pas lire, elle commença d'écrire les noms étemels. Il avait suffi que je lui guidasse la main une vingtaine de fois et ensuite, elle écrivit d'elle-même. I^a mère supérieure, les bonnes soeurs, l'abbé s'en venaient la voir tracer au tableau les signes de sa connaissance des divins mystères. Elle arriva à la grande clarté des évidences avec ses yeux morts, rouverts
en réblouîssement divin. I^es voies de sa perfection n'eurent pour firmament et pour étoiles que le brasier intérieur : elle porta son âme en elle comme un autel où sa foi entretenait rétemel incendie des cierges allumés.
Ce fut un grand jour mystique : toutes blanches, dans un nuage de mousseline, nous avions l'air de petits anges des banlieues du paradis... Nous allâmes vers l'hostie comme nous étions allées jusque-là dans la vie, la main dans la main. Maman avait communié la veille et nous accompagnait. Mère-grand aussi, à cause du landau. Avec nos petites mains croisées sous le lin et la dentelle, nous entendîmes que Dieu venait à nous, au murmure des paroles latines sur les lèvres du prêtre. Et puis une petite éternité passa, descendit tandis que, un peu en avant des marches, partaient des sanglots... Comme du fond d'une agonie délicieuse, la bonne âme de Nouche, elle aussi, communiait avec nous.
Soudain, Dieu passé, I^uce s'abandonnait, toute molle et froide, d'une grâce de lys qui se fane. I^ petite lampe, à bout d'huile, baissa ; une double nuit pesa sur la grande aurore qui
1x8 LA CHANSON DU CARILLON
l'avait consumée. Nouche, avec ^ un cri, se précipita, l'emporta à la sacristie.
Elle revint à elle au chant des orgues, dans l'effarement divin d'avoir senti vaciller les piliers du ciel et de repartir vers là-haut, en un vol tourbillonnant de séraphins. Nos deux chaises se rejoignirent ; des roses célestes s'effeuillèrent ; nous fûmes les petites fiancées de la Visitation divine.
De nous deux, ce fut I^uce qui resta le plus longtemps la petite sainte. Moi, entre mes leçons, je m'étais remise à crayonner et à peinturlurer, reprise tout à coup à mon goût de barbouillage qui maintenant me faisait faire des communiantes à la douzaine.
Nouche, elle, riait, frappait ses mains l'une dans l'autre, disant : 4 Comme c'est ça I i>
Mais voilà qu'un jour Luce se mettait à pleurer.
— Moi seule, je ne puis rien te dire, Sésé.
Mes doigts ne voient pas ce que tu fais. Ça reste du papier où j e ne sens rien. Pourquoi ne trouvestu pas autre chose ? Quand tu me faisais des poupées, je savais du moins comment c'était fait et ça vivait comme de la vraie vie...
Âh t oui, ses yeux à elle ne voyaient, non plus que ses mains ne pouvaient se rendre compte, et elle était là, doublement aveugle, de l'autre côté de ma vie... Je me sentis soudain toute pauvre de cœur devant son appel, puisque ce cœur demeurait muet sans pouvoir se faire entendre.
Je crois bien que la trouvaille à la fin est sortie de là. Ton reproche, ma chère Luce, fit lever le petit miracle d'amour : je n'ai eu mon espèce de talent que parce que cela était nécessaire à ta vie. C'est alors qu'il revint : tu fis la moitié du chemin au bout duquel je devais le découvrir...
Il arriva une grande chose : Luce commença à lire : avec le pianotement de ses doigts comme sur des touches, nous la regardions s'initier à cet art de l'idée imprimée en relief, qui a rendu le monde aux aveugles.
Qu'était, après tout, mon petit miracle d'amour à moi, à côté de cette grande et horrible ténèbre des siècles déchirée par le geste apostolique de ce{ I/)uis Braille» le plus bienfaisant des grands inventeurs ?
Un vieux prêtre expert et Sî^vant s'était
chargé, à Tentremise de notre grand'tante, d'être auprès de I^uce 4 celui qui ouvre aux yeux fermés les portes de la lumière ». Il arrivait chaque jour lui donner cet enseignement qui met au bout des do^s la visibilité tactile des objets et moule en relief l'idée. Rien ne peut dire la beauté frémissante dont se transfigura le visage de I^uce à mesure qu'elle retrouvait, sous le frôlement de sa main, les signes en lesquels communient les esprits... Elle eut, sous ses hauts sourcils, le sourire d'une petite mystique devant qui, toutes larges, s'ouvrent les barrières du Paradis. Luce voyait, voyait, voyait I I^a seule musique de ce mot eut pour nous, quand elle le prononçait, la résonance des harpes célestes...
Bientôt elle put lire couramment. I/>rsqu'une phrase lui résistait, elle Tépdait, recommençait jusqu'à ce qu'elle eût compris. Elle ressemblait à une convalescente au sortir des maladies qui enlèvent la mémoire : elle en avait le charme attendrissant et inquiet. Nouche, à la voir travailler de ses petites mains, avait de grosses larmes. Et voilà que sous ces mêmes petites mains, à présent, naissaient les images; les
formes figuratives du monde s'imprimèrent aux papilles de ses doigts ; elle sentit vivre, palpiter, se différencier les choses.
Luce eut dès lors sa petite bibliothèque ; quelquefois elle me lisait des pages comme avec les mains on joue de la musique... I^a voix dont elle me Hsait était inexprimablement claire, lente, grave, heureuse, une voix un peu de cantique... C'était comme si, après l'autre qui l'avait approchée du ciel, elle faisait maintenant sa communion avec le monde vivant...
N matin monta la senteur musquée des canaux. Tous les petits jardins sentaient le lilas et le buis : ce fut le printemps de Bruges... Je crus voir pour la première fois de la vraie lumière, de la lumière comme les anges doivent en bluter dans le ciel. Sur le pas des maisons, les enfants chantaient des cantiques à Marie ; des lys partout fleurissaient la nappe blanche des autels ; le silence au fond des vieilles rues était si doux qu'il semblait prier. Bruges redevint la cité mystique de Memling... C'étaient là des sensations bien 4 âgées » pour nous. Mais avions-nous jamais été jeunes ? N'étions-nous pas plutôt d'anciennes petites bonnes femmes qui jouaient à l'enfant ?
n nous était resté de notre catéchisme et de notre première communion un goût pour la
sainteté. A l'heure de Torgue, nous entrions prier dans les églises. Presque toutes sont vastes, humides, douloureuses : une sou&ance secrète y gémit dans l'ombre des lourds piliers. A Saint-Sauveur, la mort, on peut dire, resue des dalles. Des cénotaphes se plissent de draperies de marbre noir : on marche sur des plaques tumulaires en tous sens... Mais surtout Notre- Dame nous émouvait : il y avait là, derrière une grille, le grand Charles le Téméraire avec cette jolie petite Marie de Bourgogne, sa fille, tous deux couchés, couronne en tête, sur un entablement feuillage de rinceaux de cuivre et fleuri d'écussons en émail.
Ailleurs, à Jérusalem, dans une crypte, un Christ en bois peint, barbare et doux, dormait sous les dentelles, tout noirci par la fumée des cierges... A genoux, des femmes en grands manteaux noirs priaient, soupiraient, gémissaient. Une, toujours, en sanglotant, se lamentait d'une voix grêle de petit enfant... I^e vent des haleines faisait vaciller les flammes.
Elles ressemblaient vraiment aux saintes femmes qui avaient veillé la mort du Seigneur. Elles semblaient porter un peu de la mort de
Bruges sous leurs grandes mantes à capuches, comme des pleureuses étemelles. Est-ce que toute la Flandre morte n'est pas en ce symbole des âmes gémissantes et des manteaux noirs ? Est-ce que cette mante surtout, déjà portée par leurs gueules, n'est pas, chez les femmes d'aujourd'hui, comme un peu de l'ombre du passé trsdnant derrière leurs pas ? L'ombre ici est restée partout, cette ombre peut-être de la grande main des rois d'Espagne qui faisait la nuit là où elle s'ouvrait... Après tant de temps, elle pèse encore sur la Flandre rose et blonde.
Nous devînmes à notre tour de bonnes petites saintes femmes en jupes courtes ; nous brûlions des cierges à la Vierge ; nous suivions les offices ; nous aurions voulu nous faire religieuses... A la maison, nous chantions des cantiques en nous mettant sur le front des serviettes pUées, comme des b^uins. Combien nous méprisions maintenant Perrault et tous ces faiseurs de contes de fées qui avaient été nos évai]^es 1 J'eus même la pensée d'en faire un autodafé en expiation de nos sottes crédulités qui auraient pu nous mener en enfer. Une pe-
tîte Espagnole du tempsderinquisition n'aurait pas parlé autrement. Sans Luce, qui ne voulait pas, c'eût été fait. Elle eut un mot de petite casuiste qui remit nos consciences en paix :
— Ne les brûle pas, Sésé : c'est moi qui les garderai dans ma bibliothèque... Et le bon Dieu ne m'en voudra pas, puisque je suis une pauvre petite aveugle qui ne les a pas lus 1
Il nous devait arriver souvent, par la suite, d'aller les tirer de leur cachette et d'en lire des pages, avec le petit battement au cœur de retrouver là, en les feuilletant, notre vieil amour du temps où les bonnes fées étaient pour nous des personnes surnaturelles des confins du Paradis, et comme des saints anges gardiens subal* ternes...
Mais voilà, j'avais touché au grand mystère de la mort. C'était bien autre chose que dans les contes de fées, où même la mort avait presque toujours l'air de n'être qu'un sommeil de cent ans. Or, une fois, me rappelant les femmes age^ nouillées dans la crypte, je me mis à en faire des 4 poupées » comme j'en avais fait d'autres, mais des poupées convulsées d'une telle dou-» leur qu'elles semblaient en proie à une danse
de Saint-Guy, toutes en tas et les bras tordus. Avec des ctdSons, de Touate et du bougran j'étais parvenu à les faire tenir ensemble sur une planchette par du fil de laiton.
Oh I c'était bien enfantin et cependant I^uce, quand elle les toucha avec les doigts, poussa un cri comme je ne lui en avais jamais entendu. Et à ses pauvres divins yeux d'aveugle, il venait une larme si claire que c'était là comme de la lumière sortie de ses prunelles et que, tout d'une fois, elle parut voir à travers. Je la pris dans mes bras, je lui disais :
— Voyons, I^uce, ne pleure pas : j'ai un peu exagéré peut-être, tu sais...
— Ce n'est pas seulement cela, Elsée... C'est de joie aussi pour les avoir senties vivre sous ma main... Quand je pense que c'est pour moi que tu as fait cela... Nouche, tu m'entends : pour moi, elle a fait cela pour moi 1 Mes mains voient à prisent I Mes mains vont voir de plus en plus 1
Et puis cet émoi délicieux, comme un séraphin qui craindrait de frôler de trop près, à la pointe de ses ailes blanches, les réalités terrestres:
— Oh 1 si j'allais trop voir maintenant I
ItVLce, après tout, avait raison : j'avais fait, avec mes pauvres doigts et mon pauvre sens de vie, le petit miracle de l'amour, si longtemps attendu selon mes moyens. J'étais allé jusqu'au bout de mes puissances : Dieu peut-être allait faire le reste pour moi.
"'avais mis mon « groupe » en un coin de notre chambre, ni trop dans l'ombre ni trop dans la lumière ; quelquefois je regardais en clignant de Tœil, comme un peintre regarde son tableau. Je n'étais pas trop mécontente.
^La nouvelle s'ébruita parmi nos rares relations. On vint voir ce que cette petite Blsée Lombard avait bien pu faire avec ses chiffons. Maman haussait les épaules et finalement laissait monter. Généralement, c'était une petite stupeur : on trouvait ça indigne de mon âge.
Même avec mes « pleureuses ^ j'avais Tair encore de jouer à la poupée. Notre grand'tante envoya soeur Anne de Jésus, qui regarda longtemps et n'osa pas se prononcer. Alors elle se décida à venir elle-même : ce fut un événement* Comme elle n'aurait pu monter jusqu'à notre chambre, je descendis le chef-d'œuvre, précédée
rtMH
de Nduche, qui s'arrêtait à chaque pas pour voir s'il ne lui arrivait pas malheur et suivie de hnce, qui me retenait par la robe. C'était une vraie cérémonie comme si le Saint-Sacrement sortait.
Et voilà : mon groupe était là maintenant, sur la grande table du petit salon rouge, dans la lumière des stores mi-remontés. Une des bonnes femmes était tombée à la renverse, le fil de laiton qui la fixait à la planchette d'appui n'ayant pas tenu ; mais les cinq autres avaient résisté. Notre bonne parente, toute en noir, sa coifie noire par-dessus son fronteau blanc, semblait continuer le groupe, avec im petit air dé supériorité hiérarchique qui lui venait de sa vieille robe usée de drap fin et de sa qualité de Mère supérieure. Elle tira ses limettes de rétui, se mit à examiner les petites vieilles, déclara qu'elles ressemblaient dans leurs grands manteaux à des poules sur leurs œufs. Et elle riait doucement, sans bniit, en bonne femme amusée par cette idée. Mais tout à coup elle se rappela que ces femmes priaient au tombeau du Christ. Elle cessa de rire aussitôt, fit un signe de croix comme par contrition et se re-
tira sans m'avoir dit un mot. Nouche. dans la pièce voisine, avait mis sur la table le flacon de vin doux et l'assiette de gâteaux qui fêtaient chaque fois ses visites. Je ^compris que ma grand'tante avait trouvé le sujet irrévérencieux.
Mi^vrysè^j x aUSSi.
t^ Mes 4 bonnes femmes ^ se trouvèrent si bien au salon qu'elles ne le quittèrent plus. H venait des voisins qui timidement demandaient à voir. Nouche les faisait entrer, levait à demi les rideaux et, comme la vieille servante du cousin Oliva, parlait bas en expliquant. S'ils ne témoignaient pas une admiration suflisante, elle refermait brusquement la porte sur leurs talons, n y en eut un qui émit l'idée que peut-être, en les faisant tourner avec une manivelle, comme le coq, l'arbre et la paysanne des boîtes à jouets, c'eût été plus amusant...
Moi, j'aurais pleuré à présent tant je trouvais cela ntiauvais.
Mais, une après-midi, nous arriva, dans son claquement de soutane, l'aimable abbé Sondag, un petit homme brun, mal rasé, très vif, l'œil pétillant derrière son binocle d'or, et qui écrivait des articles d'art dans un journal. Tout de
suite U s'emballa : c'était jeune, original, expressif. Un art nouveau, un vrai art de femme I Il m'encouragea d'tm si bel enthousiasme que j'espérai pouvoir faire quelque chose un jour. Une semaine après, une note passait dans la feuille. 4 Une artiste nous est née, réaliste et mystique à la manière des vrais maîtres de Flandre... Ses Vieilles femmes au tombeau de Notre^eigneur font penser aux « Pleureurs » du merveilleuxmonumentdemessire Philippe Pot. »
L'abbé était tme des figures de Bruges, actif, remuant, spirituel : le vent de sa robe battait partout où son zèle d'art avait l'occasion de s'exprimer. Bien vu des femmes du monde par là-dessus, ayant son mot à dire dans les commissions et les jurys et bafouant volontiers l'art académique... Quel orgueil pour moi si je n'avais été, au fond, tme petite simple et qui ne s'en croyait pas I Jamais je ne pus me résigner à montrer l'article à maman ; mais Nouche le lui montra pour moi ; et je crois bien qu'elle alla le lire ensuite dans tout le quartier. C'est I^uce, qui était heureuse I Moi, j'aurais bien voulu savoir qui était le messire Pot, dont les i Pleureurs ^ rappdaient mes Bonnes femmes.
JE vis arriver avec joie la fin de ma dernière année de classe. Et ce fut encore une fois l'hiver, le vieux petit hiver mort de Bruges. Une douce fin du monde neigeait : tous les canaux étaient gelés ; le givre mettait aux vitres de fines dentelles, comme on en voit au Gruthuuse, près de Notre-Dame ; et au coin des rues les petites saintes Vierges grelottaient derrière leur petite lampe.
Tout le monde allait en traîneau, les petits enfants qui partaient pour l'école et les vieilles dames qu'on menait aux offices, tenant sur leurs genoux la chaufferette d'où s'envolait au vent de la braise allumée. Après la classe, toujours Nouche était là, avec sa petite caisse verte à patins de bois : nous poussions lyuce à deux. ItSL nuit était tombée et, à la coupée des ponts, pointait l'enfilade des vieux pignons
houppes de neige, comme des sapins de Noël.
Alors nous redevenions toutes deux de vraies petites filles : les coutumes patriales chantaient dans nos coeurs frais et crédules.
Saint Nicolas ouvrait la marche et puis venait Noël ; c'étaient les mois des boutiques éclairées, comme pour une messe à ténèbres.
On croyait entendre tinter l'angélus matinal sur les grêles harmonicas ; tous les petits coqs à soufflets s'égosillaient. C'était fête dans les arches de Noé et jusqu'à la futilité des poupées et au rire ironique des pantins s'attendrissaient à la promesse d'un bonheur universel.
Une nuit, I^uce fit un beau rêve. Elle était en Paradis et le bon saint Nicolas en personne lui remettait une grande boite. Il y avait dedans de menus arbres en copeaux poudrés de givre. Un agneau mystique pâturait dans un pré de grains d'anis. Des plumes de cygne tombaient sur les vitraux d'arc-en-cid d'une chapelle. Il venait, à la porte d'une petite maison fourrée d'hermine, tme gentille petite f béguine qui, à petits pas, ensuite s'en allait
sonner la cloche à la chapelle... Alors les bergers accoururent du fond des pays et une étoile
en papier d'or les précédait, fixée au bout d'un bâton. Et l'aube de Noël se levait.
C'était bon, une fois rentrées chez nous dans notre chambre, de tortiller nos chiffons au chaud du grand feu ; car la diplomatie de Nouche nous avait obtenu un poêle et une vraie chambre de travail, celle-là même des fenêtres de laquelle j'avais vu si souvent la vieille dame promener Edwige dans le grand jardin. Nouche s'y était si bien prise que maman nous avait même permis de prendre dans la maison des chaises, une table, un bahut et tout le petit matériel d'une véritable installation. Tandis que je travaillais, la douce bonne femme, un doigt sur les lettres, comme une enfant qui épèle, nous lisait de belles histoires. Et c'étaient M. le Vent et M™' la Pluie, Trésor des Fèves et Fleur des Pois, l'Histoire du véritable Gribouille, la Princesse sur un pois. Petit Claus et grand Claus, et le Jardin du Paradis, tant d'autres qui nous émerveillaient ou nous faisaient le cœur tout petit comme si nous avions mangé du citron. Nous pleurâmes de vraies larmes pour la Petite Sirène du bon monsieur Andersen. Une fois, au coup de vent d'une porte que Nouche ouvrait, un petit tas
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8'était éboulé dans un coin : c'était peut-être la petite femme-poisson que si longtemps on avait entendue rire et pleurer, les nuits de tempête, dans la vieille maison...
Les verres encore une fois avaient changé dans notre lanterne. C'était bien la peine d'être montées dans le paradis du bon Dieu pour retomber de si haut dans nos pauvres paradis chimériques... Et dans l'hiver de Bruges filait notre canal, tout mort et gelé, entre les arbustes du bord, guipures par le givre. De l'autre côté, le petit parc, avec ses dix peupliers filigranes de grésil, au bout de son gazon pareil à une grosse pelote blanche à piquer les épingles, avait la tristesse des jardins où personne ne vient plus. Où était-elle allée, ma chère Edw^e ? Par quels chemins d'esdl était-elle repartie ? Un jour eUe nous avait fait un long s^ne d'adieu... L'homme aux yeux de mer non plus n'avait reparu... Et puis c'était, dans le petit jardin à côté, la boule de métal qui avait été capuchonnée d'une botte de paille, la boule où, l'été, un petit garçon se faisait des grimaces. I^ vieil homme, la vieille femme et le chat roux avaient été remisés quelque part en
attendant le printemps. Seuls les petits moineaux aux plumes gonflées comme des boules d'ouate faisaient, par jeu, voler la neige en s'ér brouant, frou I frou I
Eh bien I non, tout ne dormait pas. H y avait des petits enfants qui, à coups de . patins, rayaient la glace du canal et d'autres qui, patiemment, avec leurs sabots polissaient des glissoires et d'autres qui culbutaient, les jambes en l'air. Et il y en avait aussi qui, en boule, comme les petits moineaux, les mains sous l'aisselle et des roupies au nez, très graves, sans rire, d'une tristesse comme de vieilles gens, regardaient gigoter ceux qui avaient culbuté. Et les flocons tombaient ; et de là-haut, de la volière de la tour, toujours sur eux tombait l'éclat de rire des oiseaux du carillon.
Et voilà qu'un jour, de tous ces gosses aux têtes gelées, je me mettais à composer un petit sujet « chimérisé ». Comme dans le rêve de Ivuce, des bergers, des petits bergers de la camps^e, par la nuit glacée de Noël, avec des paniers de fruits et des lanternes en papier, arrivaient, à coups de patins sur la glace des canaux, adorer le petit Jésus à l'église de la
paroisse. C'était comique comme, avec des fils de fer et cousu à petites et grandes enfilées, bourres de soie noire, ou rouge ou jaune pour les cheveux, perles ou soies de couleur pour les yeux, peau de gant pour le visage et les mains, ça avait son petit air de vie I Mais l'article de Tabbé ne m'avait pas grisée; je me semblais de ne faire encore et toujours que des poupées.
Seulement, ces poupées-là, ma chère I^uce, rien qu'à promener dessus ses petites mains si sensibles, les faisait s'animer d'une illusion d'humanité véritable 1 Oh 1 elle n'était plus aveugle, alors 1 Elle voyait avec les « mille petits yeux de ses doigts », ainsi qu'elle appelait ses papilles. Et comme elle riait alors ! Comme elle disait :
— Oh 1 celui-là, je le reconnais : c'est le petit de la boutique à caramels et à macarons prés du pont. Et cet autre avec sa figure ronde, c'est ime grosse pomme... C'est qu'il glisse, glisse I Et Jean- Jean que voilà étendu de son long I
— Oui, I/Uçon. Mais Jean-Jean le premier a vu rétoile et entendu les cloches, il a tiré la chevillette, il s'est mis à courir à travers champs^ et c'est lui le premier qui arrivera à l'église...
Seulement sa pauvre grand'mère sera obligée de passer deux jours à lui rassarsir, de ses pauvres vieilles mains, le pantalon qui vient de lui crever aux genoux 1
Comme toujours, c'étaient des histoires I
Et lALce s'écriait :
— Est-ce vraiment vrai ? Et c'est toi qui as fait cela, Sésé ? Oh 1 que c'est beau I
— Non, ma lAicette, ce n'est pas si beau que tu le crois, parce que, vois-tu, il n'y a ici ni les maisons, ni les arbres, ni le vieux pont qui est là à notre droite, par-dessus le canal. I^ jour où je saurai faire tenir tout cela à la fois, tu pourras dire que c'est beau.
H nous était revenu une vraie âme de Bruges, une âme corume en ont les petits garçons des ruelles qui s'en vont chanter des complaintes à la porte des maisons, le soir des Rois. Justement l'Epiphanie était là : Nouche m'aida à nous tailler des tuniques dans de la serge verte. Ainsi afihiblées, nous descendîmes à la rue, et devant la porte de la maison; cottant nos bouches au trou de la serrure, nous chantions cette complainte comme il y en a au bas des vieilles im^es :
Au bout d'un fil d'or, sur Termonde en Flandre, Une étoile sonne la messe.
Madame Thôtesse, c'est nous les Trois Rois.
Donnez-nous à manger du beau pain blanc, Comme les anges avec la neige en font en paradis Oui, en paradis.
Il y a râne et les six béguines, n y a la vache et la petite souris Qui ont mangé le pain et le riz.
Dans l'armoire il y a des macarons.
Faites un signe de croix et dansez en rond.
Oui, en rond.
Maman ne reconnut pas nos voix et nous fit porter par Nouche, de moitié dans cette folie, des pommes et des noix. C'était Luce qui, en vraie enfant, avait eu l'idée... Nous nous sommes bien amusées, ce soir-là 1
Puis le moulin encore une fois tourna ; et nous nous trouvâmes un soir, toujours à deux, mystiquement fiancées... à saint Georges. Ohl c'est une histoire 1 Dans la nuit tombante, comme au soir nous quittions l'école, j'avais vu, au feu vacillant de la petite lampe du choeur, s'animer d'une vie surnaturelle la haute verrière d'une église... Un sang pourpre jaillissait de la croupe du dr^on terrassé; tandis que, dressé de toute sa taille, un
pied sur le monstre et divinement beau sous son armure vermeille, le glorieux soldat tenait l'épée levée... L'auréole nimbait son front aux cheveux d'or annelé.
Riez si vous voulez ; mais j'étais certaine que saint Georges nous avait r^ardées.
— ItUce ! m'écriai-je, faisons un signe de croix... Je t'assure, c'est im miracle.
n fallut que le lendemain et les jours suivants Nouche nous menât voir s'illuminer d'un feu d'héroïsme et de sainteté, comme im grand cœur vivant, le miraculeux vitrail. Mais le prodige ne se produisit plus... Sans quoi eût-ce été un prodige ?
Le grand saint Georges succéda ainsi à tous les princes Charmant que nous avions aimés et qui n'étaient pas venus... Luce timidement disait:
— Comment veux-tu qu'il vienne, celui-là ?
Il ne peut pourtant pas descendre de son vitrail ?
— Voyons, tu n'y entends rien... On peut être très bien des fiancées mystiques jusqu'au moment où il vient quelqu'un qui a la ressem-* blance...
UNE après-midi, c'est encore M. Sondag qui nous arrive ; sa soutane lui claque aux talons ; sa grande bouche rit ; il a pne voix comme part un bouchon de champ£^ne. Mais il n'est pas seul. Un homme jeune, presque un jeune homme encore, l'accomps^ne, des yeux d'un bleu de pierre fine, des cheveux d'or pâle qui font une auréole à un haut front admirable. Je me sens toute petite quand l'abbé me le présente ainsi :
— Mon ami I le poète Jean Emmanuel.
Jean Emmanuel, l'âme des Flandres, le poète des béguinages, des cloches dans le soir de Bruges, des petites vieilles dans les jardins des Godshu3rs, des bonnes Vierges aux coins des rues et des petits sentiers qui vont vers la mer I Jean Emmanuel était devant moi et me souriait, si grand près de moi, toute petite, que son sou-
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rire m'arrivait du liaut du ciel. J'ai été bien étonnée plus tard quand je me suis aperçue qu'il n'avait qu'une tête de plus que moi ; seulement, dans cette tête, tenait la Flandre entière 1
— J'ai voulu voir aussi, me dit-il doucement.
Sa voix avait le tintement léger des petites notes du carillon cognant aux vitres de notre chambre. Je croyais que tous les carillons des petites villes de Flandre me disaient à l'oreille t « Oui, c'est comme ça : il est venu pour voir aussi K Moi, une si humble petite faiseuse de poupées I Et j'avais baissé les yeux, je n'aurais osé les lever tout de suite jusqu'aux siens.
Ensuite, je les précède, je marche à petits pas devant eux, comme si j'allais à confesse; j'ouvre une porte, Nouche repousse les volets, et maintenant ils sont là qui r^ardent mes Bonnes femmes au tombeau de N.-S. et mes Bnfants patinant. Vabbé, comme toujours, s'exalte ; mais lui ne parle pas tout d'abord. Même il n'a pas l'air de prendre attention à tout ce que dit M. Sondag ; il demeure comme perdu dans ses idées. Et je voudrais être loin... J'en*
tends dans la pièce à côté la petite toux de I^uce qu'elle étouffe, par politesse, dans sa main.
Je comprends qu'elle est tout près de la porte, si près que le bois de la porte cède un peu.
Elle aussi sait maintenant que c'est le poète Jean Emmanuel qui est là et qui est venu voir. Tout le monde vient voir ; elle seule ne voit pas.
Et un peu de temps se passe. J'ai coulé les yeux de côté ; je sais qu'il a le regard bleu, limpide, frais comme un orient de vitrail. H me regarde et mes yeux sautent comme une mouche dans la toile d'arasée. U dit étrangement :
— Leurs manteaux sont comme des bras en croix en attendant qu'ils s'ouvrent comme des ailes... Un feu d'amour brûle dans les cœurs comme la petite lampe étemelle aux tabernacles.
Je ne comprends pas d'abord ; il semble
parler pour lui seul. Dans la pénombre grise je
vois une petite veine battre à son front comme
une lumière bleue.
. Tout à coup, du haut du beffroi s'essore la
volée mélo<}ieuse des oiseaux du carillon. Et
son visage s'illumine ; il lève la main et sa voix se hausse aussi :
— Écoutez l Écoutez l C'est la chanson de Brages. Tant qu'elle volera par les airs, sur l'aile des oiseaux de la tour, l'âme de Bruges toujours plus haut planera dans la lumière.
Il se remet à me sourire et termine ainsi :
— La Flandre ne meurt pas... La Flandre se réveille chaque matin au jardin fleuri des belles filles de son peintre Memling.
I/'abbé fait de la tête un signe d'assentiment ; mais moi, je n'ai rien compris cette fois encore. Qu'est-ce qu'il a. voulu dire en son lang2^e de poète ? Que m'importe, au surplus 1 La musique de sa voix douce, traînante un peu, m'a suffi. J'ai cru entendre chanter l'âme de Bruges.
Et puis ils sont partis. Il m'a tendu la main : j'y ai laissé glisser la mienne ; mon cœur était un peu mort. Je ne sais pourquoi je n'aimais plus mes petites machines, si tristes, si tristes... Peut-être, je n'avais pas compris le sens de la chanson du carillon, de la bonne chanson qui parle des choses qui ne meurent pas...
Peut-être je comprendrais un jour^
I<uce alors, ses petites mains tâtonnant devant elle, arrivait, les narines frémissantes; elle avait le souffle court comme si elle avait couru et venait de loin. Et de sa bouche les mots tombaient très vite.
— O Elsée ! quel bonheur pour toi, dis I Jean Emmanuel 1 Est-ce possible ? Et dis, il se tenait là devant toi comme les autres hommes ? Comme un simple mortel ? J'étais derrière la porte ; il te parlait. Comme sa voix est vivante 1 Pense un peu à cela, Elsée ; il était là, séparé de moi par une porte, et j'ai vt* sa voix comme si je le voyais, lui. Sa voix m'a caressé le cœur comme avec des mains de lumière. Ne ris pas : moi seule je comprends ce que je veux dire.
Et il était si beau, Sésé ! Est-ce qu'il ne ressemble pas au chevalier saint Georges ?
— Mais ce n'est pas un héros I Jean Emmanuel est un poète.
— Un poète est un héros aussi 1 fit-elle gravement en levant la tête vers le ciel. >
Puis, au bout d'un instant :
— Vois-tu, il a raison, il doit avoir raison : tu vois trop les. choses en noir, en triste.
Après tout c'était peut-être cela qu'il avait
■»*>Ji^
voulu dire; mais elle seule alors, encore une fois, avec ses yeux d'aveugle, avait vu clair là où mes yeux à moi, mes yeux qui voient, n'avaient rien vu.
Trop en noir, en triste, ma chère Luce ? Estce que le Christ pourtant n'a pas été mis au suaire ? Est-ce que les bonnes femmes de Bruges ne veillent pas toujours en priant au Saint-Sépulcre ? Est-ce qu'il n'y a pas les 4 Pleureurs » du tombeau de Philippe Pot ?
xvin
N matin. J'ai dix-huit ans; je suis une jeune fille ; I<uce et Nouche m'ont fleurie. Ma chambre est comme un reposoir de procession.
Est-ce une illusion ?
Il me semble que depuis un peu de temps j'ai une autre âme. J'ai lu, je ne cesse de relire les vers de Jean Emmanuel ; ils sont en moi comme un miroir où je vois autrement les choses. Qu'est-ce que je sais de moi pourtant ? Je ne suis qu'une petite ombre pour moi-même» mais une ombre tournée du côté du jour et qui peut-être va s'éclairer. Je vis dans un songe : je porte en moi quelque chose de doucement frémissant et qui voudrait s'exprimer.
Ce matin-là, je m'habille avant qu'il soit dix heures. Je passe une épingle dans mon chapeau. Maman» par vieux rigorisme bourgeois
jamais n'a voulu que nous sortions sans être accompagnées. J'ai décidé cependant que je sortirais seule, et je sors. I^uce et Nouche ne s'étonnent pas, bien que ce soit la première fois. J'ai dit simplement : « — Je vais voir Memling. i> Je n'ai demandé la permission à personne.
Memling 1 Je connais la légende : le peintre des saintetés arrive à Bruges, soldat blessé, après Nancy. I^es religieux de Saint-Jean le recueillent ; à l'ombre douce de la chapelle s'élèvent leurs oraisons pour qu'il guérisse. Et Dieu les écoute; il revient à la vie et, par gratitude pour leurs soins secourables, il peint la châsse de sainte Ursule...
Je traverse une cour : ce sont toujours des malades qu'on hospitalise là ; mais des infirmières, des sœurs de Miséricorde ont pris à leur chevet la place des moines du temps de Memling. Elles passent avec un bruit de chapelets et de clefs ; les mains dans leurs grandes manches blanches, elles me font un lent salut de la tête. Elle semblent me dire :
— Entrez. Il est là qui vous attend.
Et je pousse une porte, j'entre ; j'ai devant
les yeux le petit édicule gothique avec sa crête finement maillée, ses pinacles à crochets et ses dais guillochés. C'est un saisissement qui me fait toute pâle, le cœur arrêté comme pour un miracle. Paradis de couleurs êmaillées et tendres 1 Vision d'une contrée qui ne serait plus la terre, si on n'y tuait et où, par avance, les figures ont la grâce ailée des êtres surnaturels 1 Même il semble que le massacre des onze mille vierges, cette boucherie de chairs roses et neigeuses, soit ici comme une apothéose de fleurs. lyC sang qui, à longs jets, ruisselle sur les pâleurs d'agonie, suggère des pétales doucement pourprés, échappés aux palmes que les anges agitent par-dessus les martyres.
I<e vieux peintre aux argents fluides et aux vermillons éteints a peint, plutôt que la brutale mort, la cessation de la vie sous l'image d'un soi^e simplement interrompu. Une inexpri* mable candeur préside à l'hécatombe, atténuant la barbarie des épisodes comme si, dans l'ardeur de la foi qui, mourantes, les porte au ciel, les vierges avaient cessé de ressentir la douleur et ne goûtaient plus que les étemelles délices de la présence de Dieu. C'est à peine
si les plis des tuniques sont dérangés et la blessure qui perce leur flanc s'égoutte comme le sang d'une rose mystique...
Ainsi, de panneau en panneau, le drame se déroule presque comme une idylle, et la douceur souriante des visages, l'éclat chamarré des robes, l'air fluide sont au meurtre fleuri un accompagnement très doux. Aucune miniature d'évangéliaire n'eut à ce degré la fleur de grâce et de vie... On ne songe qu'à dire : « C'est divin 1 P Moi, je me sentais toute pâle, la bouche serrée ; je croyais mourir moi-même un peu, comme sainte Ursule et ses vierges, d'une mort sans violence de grande fleur fauchée au jardin des palmes célestes.
J'oubliai les heures; quand je pensai à partir, l'après-midi déjà s'avançait. Je m'en allai, l'âme doucement malade et émerveillée. Maman ne me dit rien ; elle parut accepter ce signe de mon émancipation avec sa résignation habituelle. Pour moi, je rentrais comme sanctifiée par mon initiation à cet art de grâce, de sentiment et de déUcatesse. Comme je comprenais à travers la limpide, fraîche et sensible âme de Bruges et cette âme charmante de Jean
Emmanuel aussi I Eussé-je, sans lui, si bien compris Memling ? « L'art, la poésie, c'est peut-être cela, me disais- je, un miracle de l'illusion par-dessus les laideurs de la vie... Comme Dieu a mis les fleurs au bord des fosses de la route, l'art est une fleur des âmes qui illumine pour nous jusqu'à la pente des abîmes. La laideur, le mal, les détresses humaines se transfigurent à travers son charme d'idéal. » L'art ainsi demeurerait en correspondance avec des forces secrètes de beauté en nous.
Oui, c'était bien moi qui pensais cela, moi qui n'avais fait encore que dés poupées et qui avais vécu au royaume des contes de fées 1 Mais, après tout, est-ce que cela, déjà, n'était pas un symbole de beauté et de grâce ? Est-ce que les bonnes fées ne sont pas les déléguées de la Vierge auprès de la Sainte Enfance ? Et qui peut dire qu'après leur mort, les beaux chevaliers en or de la légende, les Amadis et les Galaor, ne sont pas allés relever en paradis la garde du grand saint Georges ?
Une nuit, je suis éveillée par une étrange musique comme en soi^e, je ne sais quoi qui a l'air de gratter quelque chose avec des
pincements saccadés... Et je me mets droite dans mon lit, j'écoute... Luce, aussi, dans le lit voisin s'est éveillée et nous écoutons ensemble... C'est très doux, ce grignotis de musique, comme si une petite souris se promenait dans un violon... Peut-être il y a un ange derrière la porte, un ange qui s'est un peu attardé avant de remonter au paradis et qui joue du rebec... Et cela s'éteint, cela recommence : on ne sait si cela pleure ou si cela rit. Peut-être nous sommes seules à entendre cette musique : peut-être est-ce pour nous seules que joue le mystérieuxmusicien... Peut-être nous ne sommes pas éveillées... I^uce m'appelle, frappe trois fois sur le bois de son lit et je réponds : ^ C'est moi le petit homme gris... » comme dans la chanson. Pour être plus sûre encore que je ne dorspas, je me pince et me fais mal... Pas de doute:
toute la maison dort et la rue et tout le quartier, mais ce n'est pas un rêve, puisque nous ne dormons plus, nous.
Alors, je me lève : bien entendu, je prends soin de ne pas allumer, et, dans la nuit noire de la chambre, je vais vers la fenêtre. Je soulève le store, j'écarte le rideau. Et c'est bien vrai:
il y a là — petite ombre yague dans Tombre nocturne — quelqu'un qui joue devant la maison. Mais je distingue à peine, j'entends seulement qu'on tousse et que la petite souris grignote toujours.
Oh l lyuce, que c'était singulier et charment, entendre ces petits sanglots mélodieux dans la nuit de Bruges I... La gargouille de la vieille maison pleure ainsi par-dessus le puits : si souvent aussi nous sommes restées à entendre pleurer la pluie dans l'eau du canal...
— Oh I dit tout à coup I^uce, si c'était enfin celui que nous attendons... Ouvre la fenêtre et fais-lui signe.
I/Uce, du fond de son grand rêve intérieur, jamais ne doute de rien. Mais trop tard I Quelque chose a l'air de se casser : la musique, comme après un petit hoquet sec, s'est tue. Et il y a là maintenant quelqu'un qui passe sous le réverbère et qui décroît au tournant de la rue. Un coq chantait dans un jardin.
Non, mais quelle aventure 1 Nouche est d'avis que c'est quelque mauvais sujet qu'il eût fallu arrêter pour tapc^e nocturne.
Nous aurions préféré autre chose.
N eut besoin d'un peintre au Béguinage, pour remettre en couleur deux des figures du retable en bois qui décorait le msutre-autel de la chapelle, et on s'adressa à moi. La communauté tenait à ma disposition rhuile et les couleurs : la peinture serait mon denier à Dieu. Je me sentis très fière d'avoir été choisie.
Sœur Marie de la Croix, qui était sacristine, après une génuflexion à l'entrée, me mena vers l'autd. En montant sur une chaise, je pus atteindre aux deux figures : Tune était la Vierge en grand manteau et l'autre saint Jean, également en manteau. Elles étaient naïves et belles ; le gothique imagier leur avait donné la grave et rigide expression de visage où se marquait l'humanité religieuse du temps. L'humidité, en rongeant le bois, ayant aussi mangé la pein-
ture, l'affaire fut pour moi de raccorder, avec ce qui restait du ton primitif, le bas des manteaux, bleu pour la Vierge et gris ardoisé pour saint Jean. Rien qu'à faire le manteau de la Vierge, je mis toute une journée. Mais c'était si bon regarder de près le détail naïf et précis de la sculpture que j'y aurais mis volontiers deux fois plus de temps... Je trouvais surtout curieux l'homme qui, monté sur une échelle, regardait, à travers ses besicles, les clous qu'il enfonçait dans la croix.
A chacune des divisions de la journée chrétienne, les béguines entraient, avec le gros bruit du drap de leurs jupes refoulé par la marche et le cliquetis des médailles et des grains du chapelet contre leurs genoux. Chacune avait son prie-Dieu : sous l'accoudoir, une petite armoire fermait à clef. Elles en retiraient le long voile blanc dont elles se recouvrent la tête et les épaules, pour paraître toutes blanches devant le Seigneur. Elles demeuraient làdessous immobiles et voilées, comme des objets de sainteté, disant toutes ensemble, avec des dissonances de voix aigrelettes et nasillardes, le rosaire... Parfois la grande Dame, assise à
ir
son prie-Dieu dans le chœur, un gros livre d'heures dans les doigts, récitait seule les litanies que les autres accomps^aient d'un simple mtumure labial en laissant tomber à la fin des versets Tamen, comme une pelletée de terre.
Cet incessant bourdonnement, monotone à la longue, manquait m'endormir, tandis que, grimpée sur ma chaise, je donnais mes petites touches de bleu sur le bois. I/CS prières terminées, dles arrivaient vers moi et leurs petites exclamations émerveillées me signifiaient que mon bleu avait trouvé le chemin de leurs douces âmes puériles, en rappel du bleu du culte à la Vierge et du bleu de la lumière du paradis. Le soir tomba sur le dernier coup de pinceau dont j'azurais le manteau céleste, au moment où sotmait l'angélus. Je me serais, en ce momentlà, faîte volontiers béguine pour me réveiller dans tme de leurs jolies petites maisons orfévrées comme des châsses et où elles ont l'air de jouer à la religieuse... Peut-être, qui sait ? j'avais manqué ma vocation...
Je mis deux jours à terminer le manteau de saint Jean, plus détérioré que celui de la
i6o LA CHANSON DU CARILLON
Vierge. A midi, un glissement de semelles s'usait sur les dalles et sœur Marie de la Croix, en se courbant jusqu'à terre et puis s'enlevant par l'air comme un gros volant, se mettait à tirer sur la corde pour faire tinter la cloche. Je descendais alors de ma chaise et j'allais prendre ma part du repas de mère Apostoline.
Elle était servie selon l'usage par deux servantes, toutes deux vieilles et un peu rêches. Un poisson ou une omelette, quatre pommes de terre bouillies, deux biscottes et une poire, c'était le dîner.
On ajouta une pomme de terre, xme biscotte et une poire le jour où Jean Emmanuel, s'invitant lui-même, vint s'asseoir à la table. Il était l'ami des béguines auxquelles il apportait du chocolat, des gimblettes, des oranges, des images, et notre grand'tante, qui avait connu sa grand'mère, le tenait en estime. I^ui, gardait avec elles toutes tme nuance de familiarité respectueuse comme envers des saintes personnes entre le siècle et I^Il. religion. On sait^ en effet, que ce sont là des religieuses laïques, d'une sorte de sainteté mineure, vivant dans leurs petits couvents en marge de la société.
LA CHANSON DU CARILLON i6i
avec un glissement au péché de gourmandise, de médisance et d'oisiveté.
Je remarquai qu'il les traitait un peu en enfants. Il ne leur parla ni de ses livres, ni des autres poètes et doucement les plaisantait sur leurs distractions vénielles. Au contraire, quand il s'adressait à moi, il reprenait sa gravité souriante : il me parlait avec d'autres mots, comme à une égale ; il s'informait de mon travail. La douceur de ses yeux s'animait comme du feu des lampes spirituelles, tandis qu'il évoquait la mère Flandre... Et c'était si tendre, si vraiment filial, la voix dont il disait cela I On sentait bien qu'il la portait vivante dans son cœur, avec tout ce qui fait d'elle im petit morceau d'humanité à part, si intime, si simple, si profonde, en dehors de la vie extérieure et bruyante du reste du monde I Quand il disait sa petite enfance au village, dans le clos paternel où paissait tme vache, un peu d'eau lui perlait aux cils, et, soi-même, on avait le coeur gonflé.
i6o LA CHANSON DU CARILLON
Vierge. A midi, un glissement de semelles s'usait sur les dalles et sœur Marie de la Croix, en se courbant jusqu'à terre et puis s'enlevant par Tair comme un gros volant, se mettait à tirer sur la corde pour faire tinter la cloche. Je descendais alors de ma chaise et j'allais prendre ma part du repas de mère Apostoline.
Elle était servie selon l'uss^e par deux servantes, toutes deux vieilles et un peu rêches. Un poisson ou une omelette, quatre pommes de terre bouillies, deux biscottes et une poire, c'était le dîner.
On ajouta une pomme de terre, une biscotte et une poire le jour où Jean Emmanuel, s'invitant lui-même, vint s'asseoir à la table. Il était l'ami des béguines auxquelles il apportait du chocolat, des gimblettes, des oranges, des images, et notre grand'tante, qui avait connu sa grand'mère, le tenait en estime. I^ui, gardait avec elles toutes ime nuance de familiarité respectueuse comme envers des saintes personnes entre le siècle et Ig^. religion. On sait^ en effet, que ce sont là des religieuses laïques, d'une sorte de sainteté mineure, vivant dans leurs petits couvents en marge de la société.
LA CHANSON DU CARILLON i6i
avec un glissement au péché de gourmandise, de médisance et d'oisiveté.
Je remarquai qu'il les traitait un peu en enfants. Il ne leur parla ni de ses livres, ni des autres poètes et doucement les plaisantait sur leurs distractions vénielles. Au contraire, quand il s'adressait à moi, il reprenait sa gravité souriante : il me parlait avec d'autres mots, comme à une égale ; il s'informait de mon travail. La douceur de ses yeux s'animait comme du feu des lampes spirituelles, tandis qu'il évoquait la mère Flandre... Et c'était si tendre, si vraiment filial, la voix dont il disait cela I On sentait bien qu'il la portait vivante dans son cœur, avec tout ce qui fait d'elle im petit morceau d'humanité à part, si intime, si simple, si profonde, en dehors de la vie extérieure et bruyante du reste du monde 1 Quand il disait sa petite enfance au village, dans le clos paternel où paissait tme vache, un peu d'eau lui perlait aux cils, et, soi-même, on avait le coeur gonflé.
USTBMENT, ce jour-là, une des béguines quittait la petite maison bénite où elle avait passé près de six ans de sa vie pour aller vivre en ménage avec son futur mari, un assez vieil homme déjà et qui arrivait chaque jour passer ime heure auprès d'elle, dans le silence blanc de la petite chambre fleurie comme un reposoir de procession. I^es béguines ne prononçant pas de vœux, c'était une diose tolérée et qui se présentait quelquefois. D'honnêtes et paisibles amours ainsi se nouaient sous l'œil bienveillant de la grande Dame.
Jean Emmanuel accepta d'aller prendre le café chez cette sœur Qarisse qui consentait à échanger son nom sanctifié contre celui de^ l'époux qui, à la place du salut étemel, lui promettait le bonheur terrestre. I^e matin, à
i64 LA CHANSON DU CARILLON
l'église, les autres sœurs avaient longuement prié pour elle : c'était la dernière fois qu'ellemême portait la coiffe et le bandeau. Elle occupait à frais communs, avec sœur Marie de la Croix, un humble et propret logis à petites fenêtres basses, donnant comme les autres sur le pré planté d'ormes où herbent les Unges, où un mouton, en bêlant, tourne autour de son piquet. Ah 1 comme je l'aimais, ce pauvre coin de vie d'ime ancienne humanité, avec sa mélancolie de délabrement et de silence où, pareillement au reste d'tm sang tari, s'égouttent les heures, où vient mourir le mélodieux sanglot du carillon lointain... Et comme, toute jeune que j'étais, je comprenais qu'on pût vivre là, doucement, entre Dieu et son art !
Sœur Clarisse, une grosse petite femme sans beauté, mais claire et quiète de visage, était redevenue presque femme déjà dans le pli du sourire avec lequel, au seuil du petit couvent, sous le dais à pinacle d'une statuette de la Vierge, elle nous accueillit. Derrière nous, une à une, dans leurs jupes de drap épais, arrivaient les bonnes âmes du petit troupeau. Garisse, sous la jaquette en coton qu'elle s'était passée^
avait gardé sa robe de béguine, toute ronde comme une cloche. Mais déjà le fronteau était tombé ; elle l'avait remplacé par un bonnet plat qui bordait l'ourlet frisé de ses cheveux coupés court, couleur de beurre.
On fut tme dizaine autour de la table recouverte de sa toile cirée sur laquelle fumait le pot de café et se trouvaient disposées des assiettes de macarons, de biscottes, de pains d'amande et de grosses tartines beurrées.
Toute la cafetière y passa : il fallut moudre du café pour un second pot. La sainteté flamande s'accommode de ces petites gourmandises qui sont, pour les âmes, comme un avant-goût des délices sacrées. Â part deux anciennes demoiselles de campagne, d'humeur assez déliée, j'observai, toutefois, que la plupart des béguines étaient plutôt un peu pincées ; notre grand'tante, invitée, n'avait pas cru devoir venir. Jean Emmanuel, lui, d'une âme restée elle-même simple et enfant^ paraissait vraiment s'amuser près de ces simples esprits... Et puis soudain un silence passait sur son visage : ses yeux semblaient rêver très loin, et il ne riait plus.
H fallut, après le café, accepter de faire le
tour des autres petites maisons ; toutes les guines voulaient nous faire les honneurs de leur chez-élle. Les chambres, toutes blanches, ressemblaient à des chambres de pensionnaires, avec des petits Jésus en cire ou en plâtre sur la cheminée, des bénitiers de porcelaine au mur, des christs en buis sur des croix et le portrait du Pape. Chacune aussi possédait, en photos de kermesse, une légion de petits encadrements où figuraient en habits luisants de dimanche, en uniformes militaires, en vêtements de mariés, les portraits de tous les cousins et arrièrecousins de la famille... De petits jardins plantés de buis, en forme de croix et d'astrolabes, avec des parcs de résédas et de pensées échancrés en cœur, avaient un air naïf et théologal. Un peu d'ombre, les jours de soleil, descendait des murs et abritait les chaises basses sur lesquelles les bonnes sœurs venaient s'asseoir après leurs exercices spirituels et faisaient de la dentelle. Nouche arriva me reprendre dans l'après-midi avec Luce. Comme Jean Emmanuel suivait à peu près le même chemin que nous, il s'offrit à nous accompagner par les petites rues de peuple qui mènent au cœur de la ville. Une
pointe avancée de banlieue, un coin de camps^e spirituelle d'abord s'ouvrit devant nous : c'était, après les petites maisons blanches du Béguinage, le I^ac d'amour dont le nom seul, comme tme musique, un soupir d'oraison, un vieil air de cantique, évoque un émoi tendre et langoureux des âmes. L'endroit est solitaire, perdu sous l'ombre des grands ormes, avec une nappe d'eau fleurie de nénuphars et qui frissonne entre les berges gazonnées de graminées. On est là loin du monde, comme en quelque retraite de mystère et d'oubli où viennent expirer les mystiques tendresses des filles de sainte B^ge. H arriva qu'une porte, dans le grand silence, au loin, retomba avec le bruit sourd que fait la vie dans les lieux où la vie n'est plus elle-même qu'une pauvre rumeur qui décroît aux marches des cryptes. Je vis Jean Emmanuel tressaillir et il me dit, avec le sens secret qu'il mettait toujours dans ses paroles :
— Ne dirait-on pas que c'est là le bruit d'une porte qui se referme sur un cercueil qui s'en va ? Toutes les âmes ici ne sont pas mortes, et pourtant elles ne sont que des ombres pour ellesmêmes...
i68 LA CHANSON DU CARILLON
Je tenais Luce par la main et cette petite main soudain frémissait tandis qu'elle répétait à mi-voix :
— Toutes ne sont pas mortes, et pourtant elles ne sont que des ombres pour elles-mêmes...
C'était si doux et si triste qu'elle sembla avoir regardé au fond d'elle-même la ressemblance qu'il y avait entre elle et les ombres dont il avait parlé.Il s'émut du son de sa voix et se reprit :
— Mais toutes les ombres ne sont pas mortes 1 Il en est qui sont seulement des clartés plus profondes et qui en apparaissent voilées...
I^e petite main à présent serrait la mienne avec un bonheur secret et je regardai en souriant notre ami pour lui témoigner notre reconnaissance à toutes deux. Il avait cessé de parler et, selon son habitude, semblait perdu dans un songe ; nous marchâmes ainsi un peu de temps et enfin il me dit :
— J'étais encore au Béguinage : je ne puis le quitter... Je pense aux images délicieuses qu'un peintre pourrait en tirer. I^es aspects matériels ne sont pas toute la vérité et derrière les apparentes réalités il y a ime vérité supérieure qui nous vient de l'idée que nous nous faisons des
êtres et des choses. Personne n'a encore vu une âme dans sa réalité concrète et, pourtant, c'est elle qui est la vraie vie... Elle est au fond de nous comme la ressemblance sur laquelle se modèlent toutes les autres. Pensez à tout ce qu'il y a de divin dans la plus simple de toutes les saintes femmes que nous avons vues tout à l'heure : son âme est comme tme église remplie de tableaux sacrés, de reliques, de vieilles légendes, de pieuse et lointaine humanité. S'il y a des portes qui se ferment sur des cercueils qui s'en vont, il y a aussi des portes qui s'ouvrent sur des âmes qui naissent et toute naissance d'ime âme est une joie pour l'univers... Et voilà pourquoi im jour j'ai trouvé que vous étiez triste sans cause dans vos oeuvres, mademoiselle Elsée I/)mbard : rien n'est triste et tout au contraire est tendre, doux, beau, harmonieux dans la vie si l'on peut voir ce qui est au fond de la vie... Il faudrait dès lors peindre et exprimer toutes choses en couleurs brillantes, légères, célestes, comme ont fait les grands peintres de la Flandre..., Memling, Matsys, Rubens luimême. ^ Là-haut, les oiseaux du carillon chantaient.
AH ! cette lumière de Bruges, humide, fraîche, ventilée de brisé de mer l Les adorables pierres blessées qu'elle arrose de ses pleurs brillants et salés, comme un pansement qui leur rend un peu l'apparence de la vie I De douces vieilles femmes malades sont à la fenêtre, et aspirant l'odeur amère des buis qui poussent dans les petits jardins... Des suaires blanchissent sur les gazons, clairs comme des langes... Il y a dans toutes les rues des asiles pour le corps et les âmes sont tranquilles... I^es petites Vierges des coins de rues ouvrent leurs bras à la détresse humaine et sourient dans les larmes.
Un sourire dans les larmes, c'est peut-être cela Bruges, le sourire de cette tendre, vivante, spirituelle lumière, avivée ou décolorée selon les heures, aux heures où la grande buée
grise s'entr'ouvre... Une intime et profonde musique de lumière avec quelque chose qui veut vivre et qui meurt toujours, avec des silences et des arrêts et des reprises, la lumière mystique et frileuse des confins du ciel sur un jardin d'amour et de mort. Douceur de sentir son sang lentement s'arrêter sous les prismes mourants d'un azur soyeux, lamé de frissons d'argent froid, avec des iris frileux et comme assoupis d'agonies...
Et là-dessous, comme des fleurs aquatiques émergées des canaux, d'étonnantes humanités^ d'antiques demeures, maçonneries chamarrées de moisissure, façades déchiquetées et guillochées, le fer mangé de rouille et saignant, le cuivre jaspé d'arséniate et partout les tons et lès formes dissous, mangés par la vapeur d'eau, la pourriture du sol et les lox^ues pluies d'ouest.
Iv'eau I Elle est en bas, en haut, dans l'air, dans la rue. Elle est la rue même, la rue liquide et qui pleure sous les gargouilles et qui san« glote au détour des ponts et qui va comme la mort avec ses moires sombres de catafalque sous les larmes chaudes des réverbères, à des dei^es de nuit...
Elle va, se casse aux angles, rase des pignons, lèche des murs lézardés, s'évanouit au creux d'une arche... Un canal succède à un canal et tous ensemble se bifurquent, se rejoignent, coupent des carrefours, longent des jardins, des palais, des tours, des prisons, avec des criques, des îlots, des estuaires, éclaboussés de filtrées vermeilles ou noyés au velours des pénombres.
Silence 1 le soir tombe et la lumière, si fine et fluide, elle-même limpide comme de l'eau, baisse, s'en va d'une petite mort d'or, d'azalées et de roses... Une seconde encore, au miroir des eaux, cela vit, tremble, frissonne déjà d'un peu du froid qui monte.
Et c'est la buée nocturne : les pignons, les tourelles, les bretèques prennent des formes imprécises et comme en rêve. Tout se fond ; une fumée danse au bout des canaux ; le pa3rsage se dissout aux obscurités laiteuses d'une nuit d'enchantement.
Mai 1 juin I mois des petits jardins émaillés comme des enluminures, des canaux vaporisés en des fuites pâles de saules et de lilas fleuris, des vieux pignons treillissés d'espaliers où rosit
la fleur du pêcher, des manteaux de vignes vierges et de glycines bleues écroulés par delà les murs 1 Mois où tout se chimérise d'un air d'irréel 1 Mois où Bruges prend un air de convalescence, où Ton dirait qu'elle va sortir de sa léthargie et faire le geste de la vie revenue... Fugitive rosée du sang entrevue sous la pâleur d'une agonie... Un sourire dans les larmes, ô sortil^e 1
xxn
UN matin, en pénétrant dans la chambre de mère-grand, je la trouvai immobile sous les draps, toute une partie du corps comme frappée de mort. La vie de l'œil, restée claire jusque-là, avait chaviré dans le fléchissement du visage, avec la bouche qu'une afEreuse grimace tirait vers le menton.
Nouche arriva à mes cris, puis maman. On voulut soulever son bras : il était inerte et retomba comme du plomb. « Hémiplégie 1 » dit le médecin. La pauvre demi-morte ne sut plus que bredouiller de confuses paroles et son unique ceil valide tourné vers nous sembla, comme de l'autre côté de la vie, nous r^arder nous mouvoir autour d'elle, dans ce monde des vivants d'où à peu près elle était partie déjàl
Ce fut là notre premier contact avec l'inconîurable. Dans les petites peines de la vie, nous
la fleur du pêcher, des manteaux de vignes vierges et de glycines bleues écroulés par delà les murs 1 Mois où tout se chimérise d'un air d'irréel 1 Mois où Bruges prend un air de convalescence, où Ton dirait qu'elle va sortir de sa léthargie et faire le geste de la vie revenue... Fugitive rosée du sang entrevue sous la pâleur d'une agonie... Un sourire dans les larmes, ô sortil^e 1
xxn
UN matin, en pénétrant dans la chambre de mère-grand, je la trouvai immobile sous les draps, toute une partie du corps comme frappée de mort. La vie de l'œil, restée claire jusque-là, avait chaviré dans le fléchissement du visage, avec la bouche qu'une affreuse grimace tirait vers le menton.
Nouche arriva à mes cris, puis maman. On voulut soulever son bras : il était inerte et retomba comme du plomb. « Hémiplégie 1 » dit le médecin. I^a pauvre demi-morte ne sut plus que bredouiller de confuses paroles et son unique œil valide tourné vers nous sembla, comme de l'autre côté de la vie, nous r^arder nous mouvoir autour d'elle, dans ce monde des vivants d'où à peu près elle était partie déjàl
Ce fut là notre premier contact avec l'inconjurable. Dans les petites peines de la vie, nous
avions eu jusqu'alors, pour nous préserver des atteintes trop directes, cette âme de bonté et d'infinie douceur, Nouche, comme un tampon et un bouclier. Mais ici ses bienfaisantes médiations ne pouvaient plus rien ; nous nous trouvâmes devant la laide réalité avec la surprise et l'effroi de cet écroulement de la personne humaine sous la grande main qui frappe à l'aveuglette... Il sembla que l'âme, le principe actif et volontaire, ne fût plus présent déjà. Ce fut une si triste chose de voir ma chère Luce caresser d'un frôlement de la main cette pauvre chair mortifiée, comme si elle eût voulu la rappeler du sein des ombres 1 Elle, du moins, avec ses yeux scellés, ne pouvait voir la douloureuse laideur du visage bouffi et par avance décomposé.
Nouche, dans sa pitié, en oubliait sa vieille rancune : elle se mit à la dorloter, la faisant boire et manger comme une enfant infirme en qui se continuait sa maternité pour nous.
Maman seule demeura à peu près indifiérente ; une fois de plus, elle donna l'impression que la vie avait épuisé en elle toutes les puissances de la sensibilité.
Une enfant, oui, une vieille enfant I Et en qui maintenant, dans la ruine de ses goûts d'affiquets, n'existait plus qu'une pauvre petite joie puérile et amusée pour la drôlerie de mes poupées d'autrefois I Avec des mots bredouilles, elle nous les faisait tirer de l'armoire : son lit, qu'elle ne quittait plus, en restait jonché et, tout son côté gauche comme boulonné et vissé par le mal, elle les tournait et les retournait avec l'unique main dont elle pouvait disposer. Cela devint à peu près sa seule distraction et, dans l'inconscience où elle était de son état, elle semblait y trouver un intérêt suffisant à occuper la fin de son existence. Mais, qui aurait dit que ma petite industrie d'artiste en chiffons aurait, tm jour, servi à séréniser une vieille âme enchaînée ? Il n'en fallait pas plus pour que l'humble don que Dieu avait mis en moi ne fût pas perdu.
C'est peut-être le miracle des âmes déclinantes de revenir, vers le temps des Sacrements, à l'état de grâce, fraîches et originelles comme si la vie qui s'en va en commençait une autre, plus pure et étemelle... Peut-être aussi alors
il ne faut qu'un pauvre symbole d'illusion,
une poupée faite à Timage de la vie, pour qu'une âme renaisse à Tinnocence et soit telle qu'elle devra se présenter devant Dieu... Jean Emmanuel eût souri à ces idées, filles et soeurs de ses doux songes mystiques.
Après tout, elle était heureuse, la pauvre mère-grand. Ne vivait-elle pas désormais dans le rêve, ignorante des tristesses du monde réel ? Elle ne sut pas que Nouche, à la demande de maman, était allée trouver le principal tapissier de la ville et lui avait proposé de nous reprendre ce qui nous restait encore de nos splendeurs anciennes... Une après-midi, ime voiture de déménagement s'arrêta devant la porte de la maison. Il y eut des allées et venues d'hommes dans le vestibule et l'escalier. Maman s'était enfermée dans sa chambre. Quand la voiture tourna le coin de la rue, ce fut comme si un corbillard emportait la vie de la maison enclose au cercueil. Je dois dire que maman, selon son habitude, n'avait consulté personne ; s'il en avait été temps encore, je l'aurais suppliée de me laisser un an, quelques mois tout au moins» pour nous tirer tous de peine. Est-ce qu'il n'arriverait pas un jour tout de même où.
après le petit bruit qui s'était fait autour, il se trouverait bien quelqu'un qui me prendrait Tune ou l'autre de mes petites machines ? Nous serions riches ; et il ne serait plus nécessaire de nous défaire de tant de vieux compagnons de notre enfance.
Si folle qu'elle fût, cette idée m'enflamma d'ardeur ; des journées entières fermée dans mon « atelier ^ je cherchais, je travaillais. J'aurais voulu trouver cette «couleur des âmes ♦ que le divin Memling avait exprimée si suavement et de laquelle Jean Emmanuel avait fait une si subtile théorie d'art. « Mais, va, pauvre Elsée, songeais-je, tu auras beau faire, tu ne seras jamais qu'une faiseuse de poupettes pour vieilles grand'mères I » Luce me consolait de son mieux.
— Les roses ne poussent pas en un seul jour, disait-elle. Pense à cela, Sésé I
J'y pensai si bien que ce jour-là arriva et qu'il vint une petite rose, ah I bien sauvage, au bout du rameau I
J'avais imaginé de faire une sainte Vierge pour l'anniversaire des quatre-vii^ts ans de mère Apostolline. Je savais toucher sincèrement
i8o LA CHANSON DU CARILLON
le cœur de notre vieille parente avec cette ofErande. Je m'étais donc mise à façonner une petite poupée de bourre et l'avais habillée d'une soie écrue. L'affaire était maintenant de trouver la fameuse couleur d'âme qui devait correspondre à son essence surnaturelle. De mes fenêtres je voyais, par delà le canal, déferler au soleil, comme tme mouvante tapisserie d'or, de pourpre et d'argent, la pelouse de la maison d'où ma chère Edwige semblait pour jamais envolée.
Un matin de la fin de l'automne, les volets s'étaient fermés. L'oiseau, d'un coup d'aile, était reparti comme il était venu, quelque part, bien loin, là où le vent aussi dispersait les oiseaux du carillon I S'était-elle seulement doutée de la secrète et timide amitié qu'elle avait laissée derrière elle ? Les volets ne s'étaient plus rouverts. Quelquefois un vieil homme arrivait déblayer les feuilles le long de la pelouse.
La faux, heureusement, l'avait épargnée et elle était là, toute rutilante d'été, avec des chaleurs de hautes graminées mûres au milieu desquelles des touffes fraîches de marguerites mettaient des petites flaques de lait qui sem-
LA CHANSON DU CARILLON i8i
blaient s'être égouttées des étoiles. C'était comme VaUeluia, le cantique des actions de grâces de la terre.
Le beau jardin me donna la gamme. Avec des fils d'argent et d'or, avec des soies roses et vermeilles, je brochai des épaisseurs de tons par-dessus la soie êcrue, comme les empâtements dont un peintre nourrit sa toile. La robe raide à l'égal du brocart et toute passequillée, fleurie à l'imitation des fiéoles et des carex et des boutons d'or du jardin, fut un jardin d'été en miniature que mon culte dédiait à la reine du monde.
J'avais employé mes plus fines et plus claires soies à nuancer de roses et de lys le céleste visage. Les cheveux, en bandeaux sous la couronne, étaient aussi en fils de soie, blonds comme la folle avoine. Et penchée un peu en avant, grande de plus d'un pied, la Vierge ouvrait les bras à la douleur humaine.
C'était là une petite figure de foi naïve, conune les poupées gothiques du coin des rues dans les villes flamandes, une figure comme une béguine dans son béguinage aurait pu en faire. Est-ce que je n'étais pas un peu, moi-même.
i82 LA CHANSON DU CARILLON
une espèce de petite béguine travaillant, toute seule et silencieuse, avec d'agiles mains d'ouvrière, dans une vieille maison où il revient des âmes de cent ans, des âmes à petits gestes menus et qui font de la dentelle ou brodent à petits points des toiles d'araignée ? Et, de quart d'heure en quart d'heure, im des petits oiseaux de la grande volière là-haut poussait la porte, arrivait jusqu'au bord de la plate-forme, filait une vocalise et rentrait. Et puis, à la demie, il en venait dix, vingt, battant de l'aile et trillant, oiseaux de rêve et de paradis, oiseaux des iles que sont les nuages en voyage par l'espace. Un dernier s'attardait un peu et encore une fois c'était fini : tous restaient blottis jusqu'à la sonnerie de l'heure... Ohi alors, c'était de la folie I On eût dit qu'il en venait, sur la rose des vents, de tous les coins du ciel ; chacun chantait son petit air dans la symphonie, et cela durait, durait 1 Cela ne semblait plus devoir finir»
comme si une fois partis, grimpés toujours plus haut sur leurs arp^es, ils ne pouvaient plus s'arrêter. Mais l'heure soudain prenait sa grosse canne pour frapper sur le cadran et, alors, il fallait bien tout de même rentrer dans la volière.
Moi, je tirais mes fils de soie, je brodais, écou« tant, et ma sainte Vierge aussi écoutait l'immense alléluia... Parfois, il me semblait que les aïeules venaient voir, par-dessus mon épaule, travailler mes mains et, dodelinant doucement la tête, disaient : ♦ C'est bien, l'enfant 1 » J'étais moins rassurée du côté de Jean Emmanuel et du bon abbé. Qu'allaient-ils dire, eux ? Peut-être trouveraient-ils que j'avais trop pomponné ma Vierge à l'image de mes petites poupées profanes d'autrefois.
n arriva justement le contraire. La fraîcheur de leurs âmes s'émut, toute souriante; Jean Emmanuel eut le ravissement d'un enfant de chœur devant un petit Jésus de cire à Noël, dans sa crèche. L'abbé disait que c'était bien là un art de femme, sémillant, joli, heureux et où jamais elle n'aurait à craindre la concurrence de l'homme. Et puis le poète, avec sa douce voix profonde, rappelait que, de tout temps, la Flandre avait aimé les belles vierges parées comme des idoles.
Là-dessus, l'abbé se mit à réciter les premiers vers de La petite sainte Vierge, une petite Vierge de carrefour derrière un grillage, avec
i84 LA CHANSON DU CARILLON
une chandelle allumée pour étoile, et qui, deux fois Tan, la veille du jour de la prosecdon, remonte se faire rhabiller en Paradis pour n'avoir pas à rougir devant le Christ de ses paroissiens, trop pauvres ou trop indifférents pour lui renouveler sa garde-robe... Une fois là-haut, son divin fils veut la retenir, lui promettant pour bijoux, si elle reste, les plus belles étoiles de récrin des cieux. Mais toujours la petite sainte Vierge refuse, disant que ses pauvres l'attendent et qu'elle a bien assez des perles enfilées au bas de sa robe, puisque ces perles sont faites avec les larmes des mères dans la peine et qi e le petit feu des chandelles les fait scintiller d'un éclat que n'ont pas les étoiles au firmament... Au matin, la chandelle est consumée et on voit briller, à la clarté du jour, la belle robe d'or et de dentelles sans que jamais personne se soit aperçu que la petite Vierge a passé une partie de la nuit en voyage...
C'était aussi une offrande à la Vierge, ce délicieux petit conte, comme la fraîcheur naïve d'un humble bouquet de fête dans ime collerette de papier guipure. Les vers tintaient comme des orfèvreries de procession et les chandelles allu-
mêes avaient l'air de petites âmes en prières. Jamais le poète n'avait écrit quelque chose de plus « entre terre et ciel ».
— Devant la maison de mes parents, il y avait une petite Vierge de pauvre monde, fit simplement Jean Emmanuel après que M. Son dag eut fini.
Et on comprenait que tout son génie venait de ce passé d'enfance.
AV Béguinage, ce fut un événement comme si la Vierge Marie en personne débarquait du Paradis. Sitôt qu'elles nous eurent aperçues, suivant Nouche qui portait le carton, les -béguines sortirent toutes des maisons et, à la file, nous accompagnèrent jusque chez sœur Anne de Jésus, où le carton fut ouvert. Un saisissement muet faisait trembler leur bouche dans leurs joues de cire ; puis dles commencèrent à frapper dans leurs mains et enfin les exclamations partirent. Elles riaient, se signaient, ne finissaient pas de s'émerveiller de l'or et de l'argent de mes soies. Mon Dieu 1 que cela m'avait dû coûter de peine et d'argent 1 £t qu'elle était jolie, ma petite sainte Vierge blonde 1 Visiblement elles l'aimaient pour son caractère sacré, et à la fois leur vieille enfance se reprenait en l'admirant d'un retour de petite passion pour d'anciens souvenirs de poupées.
Au Béguinage, ce fut un événement comme si la Vierge Marie en personne débarquait du Paradis. Sitôt qu'elles nous
\ eurent aperçues, suivant Nouche qui portait le carton, les 4>%uines sortirent toutes des
^ maisons et, à la file, nous accompagnèrent jusque chez sœur Anne de Jésus, où le carton fut ouvert. Un saisissement muet faisait trembler leur bouche dans leurs joues de cire ; puis dles commencèrent à frapper dans leurs mains et enfin les exclamations partirent. Elles riaient,
^ se signaient, ne finissaient pas de s'émerveiller de l'or et de l'argent de mes soies. Mon Dieu 1 que cela m'avait dû coûter de peine et d'argent 1 £t qu'elle était jolie, ma petite sainte Vierge blonde 1 Visiblement elles l'ai-
/ maient pour son caractère sacré, et à la fois leur vieille enfance se reprenait en l'admirant d'un retour de petite passion pour d'anciens souvenirs de poupées.
i88 LA CHANSON DU CARILLON
Solennellement, nous entrâmes chez ma grand'tante : elle nous attendait, droite et cérémonieuse, ses deux servantes derrière elle. Ce fut la plus ancienne des sœurs qui se chargea du petit compliment : sa voix chevrotante et basse bourdonnait dans le grand silence de la pièce comme une mouche de l'autre été,.. Notre vénérable parente tout le temps regarda le Christ d'ivoire sur le trumeau de la cheminée ; il semblait pencher un peu plus la tête pour mieux voir Vimoge maternelle... Sans doute son Cœur adorable me pardonna mon goût profane pour les affiquets en raison de la sincère exaltation de ma foi. Nulle marque de ressentiment divin ne troubla le mystère grave et souriant ; la grande Dame, en tournant son chapelet dans les doigts, murmura une action de grâces à la Sainte Présence virginale qui parfumait la maison. A moi, elle me dit qu'elle avait vu autrefois, dans une égliçe de Valladolid, une sainte Vierge presque aussi belle. Elle fit entendre ainsi que le culte espagnol et le culte des Flandres s'égalèrent jadis dans une inspiration pareille de faste puéril et rococo, ce qui était vrai. Enfin elle déclara qu'à
son tour elle faisait hommage à l'église de son cadeau d'amiiversaire.
Un socle blanc et or fut commandé à un fabricant de saintetés. Le jour où, en pompe, la petite Vierge fut portée à sa sainte demeure, l'abbé vint lire la messe de dédicace. Comme le bruit s'en était répandu, il arriva des dames, des autorités, du clergé. Naturellement maman avait été invitée. Elle entendit le coadjuteur de l'évêque me féliciter du talent avec lequel, etc. Son visage se détendit : il me parut que, pour la première fois, elle s'avisa de me trouver moins sotte qu'elle n'avait cru. Luce, à tous les éloges qu'on m'adressait, avait un mot, toujours le même, absolu et émerveillé : « N'est-ce pas ? » disait-elle. Et son visage reflétait la joie des bienheureuses. Nouche qui, à tous les moments émus de la vie, pleurait, se tamponnait les yeux avec son mouchoir.
Et puis quelqu'un vint à moi, le dernier ; et se tenant là, tout pâle, les yeux noyés, Jean Emmanuel me disait :
— Si vous saviez ma joie 1 La Flandre se réveille puisqu'elle a à présent des âmes comme Maeterlinck, Gaus, Mesdagh et vous : vous
i88 LA CHANSON DU CARILLON
Solennellement, nous entrâmes chez ma grand'tante : elle nous attendait, droite et cérémonieuse, ses deux servantes derrière elle. Ce fut la plus ancienne des sœurs qui se chargea du petit compliment : sa voix chevrotante et basse bourdonnait dans le grand silence de la pièce conune une mouche de l'autre été,.. Notre vénérable parente tout le temps regarda le Christ d'ivoire sur le trumeau de la cheminée ; il semblait pencher un peu plus la tête pour mieux voir l'image maternelle... Sans doute son Cœur adorable me pardonna mon goût profane pour les affiquets en raison de la sincère exaltation de ma foi. Nulle marque de ressentiment divin ne troubla le mystère grave et souriant ; la grande Dame, en tournant son chapelet dans les doigts, murmura une action de grâces à la Sainte Présence virginale qui parfumait la maison. A moi, elle me dit qu'elle avait vu autrefois, dans une égliçe de Valladolid, une sainte Viergç presque aus$i belle. Elle fit entendre ainsi que le culte espagnol et le culte des Flandres s'égalèrent jadis dans une inspiration pareille de faste puéril et rococo, ce qui était vrai. Enfin elle déclara qu'à
son tour elle faisait hommage à l'église de son cadeau d'amiiversaire.
Un socle blanc et or fut commandé à un fabricant de saintetés. Le jour où, en pompe, la petite Vierge fut portée à sa sainte demeure, l'abbé vint lire la messe de dédicace. Comme le bruit s'en était répandu, il arriva des dames, des autorités, du clergé. Naturellement maman avait été invitée. Elle entendit le coadjuteur de l'évêque me féliciter du talent avec lequel, etc. Son visage se détendit : il me parut que, pour la première fois, elle s'avisa de me trouver moins sotte qu'elle n'avait cru. Luce, à tous les éloges qu'on m'adressait, avait un mot, toujours le même, absolu et émerveillé : « N'est-ce pas ? » disait-elle. Et son visage reflétait la joie des bienheureuses. Nouche qui, à tous les moments émus de la vie, pleurait, se tamponnait les yeux avec son mouchoir.
Et puis quelqu'un vint à moi, le dernier ; et se tenant là, tout pâle, les yeux noyés, Jean Emmanuel me disait :
— Si vous saviez ma joie 1 La Flandre se réveille puisqu'elle a à présent des âmes comme Maeterlinck, Gaus, Mesdagh et vous : vous
êtes ensemble la petite paroisse m3rstique. Ensemble vous chantez au jubé la louante de la vie revenue, de la belle vie 1
Une ramasseuse de brindilles comme moi s'entendre mettre à côté de ces grands ouvriers des moissons étemelles i J'aurais bien eu le droit d'en perdre un peu la tête si je n'avais eu, par maman, du calme sang flamand dans les veines... J'étais sage, tranquille, sérieuse, comme avaient dû l'être les femmes de la lignée:
comme elles aussi, sans doute, j'avais le goût du silence. Je me tenais dans mon petit coin quand il venait du monde. Je n'étais pas jolie et je ne brillais pas. Je crois que j'avais plutôt une vie sourde, profonde, toute intérieure.
Peut-être papa se fût montré sensible à mes petits succès, mais, je pense, il ne m'eût pas « trouvée à mon avantage », comme j'entendais dire de tant d'autres autour de moi. D'ailleurs, papa n'était plus revenu, plus jamais ne reviendrait... Nouche, qui ne lui pardonnait pas le mal qu'il avait fait à maman, hochait la tête et portait un doigt à sa bouche quand, entre nous, nous parlions de lui : c'était comme si elle la fermait avec la clef d'une serrure.
JEAN Bmmakuei^ 1 Le doux nom, le nom élu, chanté là-haut dans les cantiques des anges au frôlement des harpes I Le nom qui fait de la lumière et signifie : « Dieu est avec vousl » Le nom de l'ange qui, un grand 13^ à la main, apparut à la Vierge le jour de l'Annonciation. . .
Pour moi aussi, ce fut le miracle d'une humble Annonciation. J'ouvris les yeux, je crus voir pour la première fois. Oui, c'était bien cela le don sublime : transfigurer le réel, sans le déformer, en l'éclairant des couleurs surnaturelles d'un paradis d'espoir, de confiance et de tendre humanité... La religion n'est peut-être que cela, l'art des âmes, et c'est pourquoi elle est universelle et étemelle. Notre vie, par les barreaux de sa prison, tourne les yeux vers les sources originelles de la beauté qui est en Dieu.
Toute chose, même la plus humble, rejoint, à un point de Tinfini, la splendeur divine ; la pauvre lampe du tisserand, dans le soir livide, s'allume au scintillement d'une étoile. Même l'âme la plus triviale s'ondoie de grâce et de beauté à l'heure lustrale des Sacrements. Quand tintent au jour finissant les angélus, la ville qui peina, souffrit, pleura, gronda depuis l'aube, s'égalise dans une douceur immense de silence, de prière et de repos. Ce sont là aussi des prodiges, nos infimes prodiges quotidiens et la re* ligion, l'art, la poésie se confondent dans une pareille aspiration à nous transfigurer en celui qui est le souverain recours des misères et des aflSictions.
Mais voilà bien de la métaphysique pour peu de chose et, peut-être, par-dessus le marché, n'est-elle pas très claire. Quand Emile Claus peint d'une couleur d'illusion et de joie ses paysages et que, même au cœur des hivers, il trouve le moyen de rallumer les flambeaux de la vie, il exprime, sans avoir à raisonner, la sensation d'un enchantement... MaeterUnck non plus ne commente pas ses drames : même dans les plus sombres, il demeure tm génie clair.
mélodieux et comme emparadisé de lumière spirituelle. Un silence si grand se fait chez Rodenbach qu'on croit par avance y entendre s'éteindre son cœur... Qu'il partit tôt, lui que toutes les jeunes filles de Flandre aimaient I n n'attendit pas, pour s'y ensevelir dans les aromates et les dentelles, d'avoir ciselé tous les ors de son léger sépulcre, charmant et délicat comme une châsse. Il s'écouta, parla peu de
^ lui et s'en alla avec son secret. . . Jean Emmanuel, lui, bouche close aussi, lissait de soies d'or et d'argent l'humble trame de ses poèmes de vieilles villes et de bonnes gens. Chez tous, qu'ils l'aient dit ou pas, c'est bien le don de transfiguration qui est l'art suprême et sert aux fins mystérieuses du chef-d'œuvre. Comment alors osé-je
f penser à moi, qui ne suis que le petit caillou dans la poussière du chemin ?
Un matin, je reçus ce billet de l'abbé :
« Attendez-vous à une visite. »
I Bt voilà que deux jours après, en effet, on sonne. Nouche arrive me dire qu'il y a quelqu'un en bas pour moi. Je descends : c'était M. Hemelryck, le grand brodeur de la ville, qui arrivait me proposer de lui faire une bannière
pour la confrérie de Saint-Georges. Je deviens toute pâle comme s'il avait surpris mon secret d'amour. Je n'ose le regarder. J'hésite. Je me sens un peu folle... £t puis, je ne suis encore qu'une faiseuse de poupées 1 Broder, c'est tout autre chose. Le marchand insiste : il me demande mon prix. Mon prix, bon Dieul Je ne savais que lui répondre. H avait l'air bon homme ; il me dit finalement qu'il fournirait les soies et m'offrit deux cents francs.
Je tremblais, je ne sais comment je fis pour ne pas tomber sur le plancher. Dans ma simplicité j'allai jusqu'à lui dire que c'était beaucoup trop.
— Non, non, dit-il. M. l'abbé m'a dît que vous étiez une grande artiste et c'est là un art qu'on ne saurait trop rémunérer.
Au fond, cette question d'argent me toudiait bien moins que l'extraordinaire bonheur d'avoir été choisie pour glorifier notre héros... N'étaitce pas là une chose presque miraculeuse, comme si le chevalier saint Georges en personne, dans sa Cuirasse d'or et de pierreries, eût levé devant moi la visière de son casque rayonnant à l'égal d'un soleil et m'eût dit :
— Me reconnais-tu ? J'ai quitté un instant la droite du Seigneur pour venir à toi et te dire : « Petite Elsée, de même que tu m'élus un jour pour ton chevalier, je t'élis à mon tour pour être la petite amante mystique de ma gloire et de ma sainteté... ^
Peut-être j 'aurais répondu :
— Monseigneur, prenez en considération que nous sommes deux.
Je devais passer chez le brodeur pour chpisir mes soies : moi qui, des deniers économisés par Nouche, avais jusqu'alors travaillé avec des soies de petite pauvre, j'allais pouvoir égaler à mon culte pour le beau chevalier de Dieu la richesse de ma main-d'ceuvre I Comme le cœur me battait 1 Je revoyais la glorieuse image de la verrière ; parmi l'or et les joyaux, la merveilleuse armure étincdait, au ricochet des éclairs du glaive I
Tout l'arc-en ciel des paradis de Memling joua sous mes doigts. J'eus vraiment l'émerveillement d'un jardin épanoui en floraisons les plus rares sous le ruissellement de la lumière originelle. Les femmes seules se doutent de ce que l'art des teintures peut donner d'éclat, de
tendre magie et presque de sensibilité vitale à de simples écheveaux de soie soumis à l'action chimique.
On m'apporta la bannière, toute en soie claire ; je ne savais comment m'y prendre pour la mettre au travail. Finalement je la tendis sur un châssis et fis ma prière comme les croisés partant pour la Terre Sainte. Puis, oubliant que je ne savais rien, je cherchai, j'inventai. Mon tissu de fond s'alluma d'une chaleur de vitrail, comme à Saint-Jacques la verrière au feu vacillant de la lampe. Au bout du mois ça commença à donner l'impression d'une matière précieuse : je ne me sentais pas trop bête.
JE fus la petite araignée qui, au cœur de sa rosace, tourne, fait sa voltige comme làhaut, sur l'échelle des arpèges d'or, les petits Ariels du carillon. Et les fils, les belles soies diaprées, en roues de paon, en joyaux de verrières, en chevelures de soleil, me sortaient des doigts comme au rouet se vidait la quenouille des aïeules...
I/Uce, près de moi, restait mêlée à mon travail. Mes soies chatoyantes et versicolores, il semblait qu'elle les trempât dans la teinture idéale de ses songes et de sa sensibilité... Elle ne me quittait pas, parlant tout haut de « notre art P, voyant souvent plus à fond que je ne voyais moi-même. En sorte que nous étions là vraiment deux petites âmes d'art jumelles, unies dans un travail commun où elle apportait un sens merveilleux de beauté intime, où moi
j'étais la main qui œuvre et exprime la visibilité des choses... Beau chevalier saint Georges, ce fut là le cantique d'amour de deux jeunes filles qui n'avaient encore aimé que des princes Charmant. Mais, monseigneur, est-ce que, après tout, vous n'étiez pas aussi un prince Charmant, un prince Charmant du Paradis ? Combien plus beau aux lueurs de l'épée qui avait exterminé le dragon 1 Je vous donnai, autant que je le pus, la beauté grave, pensive et fière, que j 'aurais aimée chez un homme. Et vous ne brandissiez plus votre épée : vous la teniez appuyée droit en terre, et la tête haute, d'un grand geste de votre heaume empanaché, vous saluiez là-haut le Seigneur...
Je n'avais eu pourtant, pour oser m' affronter à un tel sujet, que le vieux livre de chevalerie trouvé dans le grenier, avec ses images héraldiques et ses gravures de tournois...
I^ beau chevalier, tout bardé d'or et d'argent, étincelait comme une orfèvrerie sur un fond [au point de chaînette, dessinant une perspective de jardins édéniques aux petites palmettes formant feuillage. Au contraire, des points d'armes, comme nous disons dans le
métier, donnaient un fort relief qui faisait bomber la cuirasse et saillir les genouillères. Je suis bien obligée d'employer ces mots un peu spéciaux pour préciser mon travail.
Ah ! j'étais loin des chiffons du temps de mes bonnes femmes, loin des petites i>oupées en bourre et en peau qu'un fil de fer maintenait debout sur une planchette ! J'étais devenue une vraie peintre-brodeuse obtenant, avec des soies et des fils métalliques, une illusion de personnages et de fonds de tableaux. Personne pourtant ne m'avait appris : les bonnes soeurs de l'école ne m'avaient enseigné que la technique des i>oints : il se fit que ces points me suffirent pour faire tout le reste... Et ce reste, c'était mon glorieux chevaUer saint Georges ruisselant d'or, de rubis, de topazes, d'améthystes sous les jeux prismatisés de mes soies I Toute la figure, et l'épée, et le monstre, et le pays^^e étaient faits de soies de toutes les couleurs, les plus brillantes que j'avais pu assortir, avec des nervures pour marquer le dessein des formes comme des meneaux de vitrail.
Et les mains de Luce, ses petites mains mystiques ondulaient, faisaient par-dessus mon
travail des gestes de caresses où elle semblait effleurer une présence réelle. Et elle disait :
— Voilà bien ses cheveux, voilà son front I... Oh 1 j'ai peur, Elsée : voilà l'épée terrible qui a transpercé le monstre... Qu'il est beau 1 Ressemble-t-il déjà à celui qui doit venir rouvrir mes yeux ? Ou lui as-tu donné la ressemblance de quelqu'un que tu portes dans ton cœur ?
O Elsée I je mourrais si tu avais un secret que tu ne me dirais pas...
Sa sensibilité me faisait peur. Ses doigts parfois s'irritaient à l'idée qu'ils ne caressaient qu'un fantôme ou que le fantôme pourrait être fait à l'image d'un modèle qui n'eût été connu que de moi seule.
— Vois-tu, Sésée, me dit-elle une fois, je ne pourrai jamais aimer qu'un homme que tu aimerais toi-même... Cela, je le sens. Mais toi aussi, jure-moi que tu n'aimeras que l'homme que j'aimerai.
EUe se jeta dans mes bras et me demanda si je n'aimais pas Jean Emmanuel. Son visage était prés du mien et elle semblait, du fond de SCS yeux vides, plonger dans ma pensée. Expliquez cela : j'aurais voulu mentir que je ne
l'aurais pu, comme si, à ses yeux morts, il m'eût été impossible de cacher ma rougeur.
Mais pourquoi aurais-je rougi puisque jamais je n'avais même songé que le sentiment qui m'entrsunait si irrésistiblement vers mon grand ami pût être de l'amour ? Cependant ma voix trembla un peu quand je lui répondis :
— Petite I/Uce, ton cœur aurait-il déjà répondu pour moi ?
Ce fut elle qui se mit à rougir et ingénument elle s'écria :
— C'est vrai : la question était bien inutile, puisque, si tu avais dû l'aimer, je l'aurais bien senti en moi et l'aurais peut-être aimé la première ?
A PEINE on touchait à la fin de Tété et déjà une pourpre festonnait les vieux murs drapés de vigne vierge... Bruges, au vent de mer, connaît la rouille vermeille, quand ailleurs fleurissent encore les roses. I^a brique, le long de notre petit canal, doucement saignait sous la mort des feuilles. Tout cela d'un charme si prenant et qui remuait en moi des choses de l'autrefois I
Je ne sortais guère, toujours chambrée, liée à mon saint Georges par mes frêles soies, (plus solides que des câbles). Sans jardin, sans air, captive des illusions dans la grande maison muette, je n'avais, pour respirer et distraire mes yeux, que la fraîcheur du canal sous mes fenêtres et la perspective des toits, des petits jardins et des quais lavés de tendre lumière. Sur l'autre rive, par delà l'eau, c'était toujours
le petit parc aux hauts ombrages sur lequel successivement avaient passé l'hiver, le printemps, l'été et qui toujours désert, avec sa vasque tarie, se mélancolisait de désuétude de soleil doux.
Un midi, j'étais là, regardant. O surprise 1 le jet d'eau dardait, pleuvait son grésillement diamanté sur le gazon en pente. On avait poussé contre le mur les contrevents peints en vert ; les fenêtres béaient sur la pénombre intérieure. Point d'autres visages pourtant que le vieux couple qui, en l'absence des maîtres, entretenait le logis. I^e mari, monté sur une échelle, ajourait l'épaisse courtine de lierre qui avait fini par retomber du mur sur le chemin. La femme, elle, passait la peau de chamois sur les vitres.
— I/Uce ! I/Uce ! appelai-je. I^a maison revit I Pense donc à cela ; nous allons revoir M. Effers et sa fille 1
Comme une enfant, I^uce battit des mains et moi, j'allais de mon travail à la fenêtre, une partie de l'après-midi, espérant toujours voir apparaître l'un ou l'autre de nos amis inconnus. Mais la journée s'écoula sans qu'il vînt
personne. 1^ soir, le vieil homme referma les volets et arrêta le jet d'eau.
Ce ne fut que trois jours après que la même dame âgée, qui poussait toujours la petite voiture, descendit faire le tour du parc. Elle était seule et r^ardait le ciel comme pour se rendre compte du temps. Elle longea le sentier de la pelouse, s'avança jusqu'à la grille et, nous apercevant soudain, de loin nous fit tm petit salut négligent. Depuis deux ans que nous ne l'avions vue, ses bandeaux étaient devenus tout blancs.
— Elle nous salue, dis-je à Luce.
Luce aussitôt lui répondit d'un geste de la tête et de la main, avec ce sens exact de l'orientation, si surprenant en elle, et qui la fit se tourner vers la dame comme si elle la voyait réellement.
Celle-ci rentra: les fenêtres étaient restées fermées; mais, à midi, le vieil homme vint donner le tour de clef au jet d'eau, qui se remit à monter et à grésiller. I^a porte ensuite s'ouvrit et nous vîmes passer Edwige dans la petite voiture. Et j'étais soudain un peu triste, en pensant à quelqu'un qui n'était pas là.
I<a voiture disparut derrière un massif, re-
2o6 LA CHANSON DU CARILLON
parut dans le chemin de ronde ; et, alors, Edwige eut un mouvement joyeux en nous apercevant. Elle nous sourit et nous fit de la main de petits signes amicaux.
— Oh I est-ce que M. Efifers ne serait pas encore venu ? me demanda singulièrement I/Uce.
Elle aussi avait pensé à M. Efifers.
lye lendemain, la petite voiture arriva jusque près de la grille. Edwige nous parut une jolie fleur de vie dans le matin tiède et clair. Elle nous fit un signe et nous dit qu'elle allait venir..» Quoi, chez nous 1 Un peu après, coup de sonnette, et nous descendons très vite ; la jolie lumière mouillée de ses yeux nous enveloppe.
Elle s'excuse : elle nous dit qu'elle a voulu nous connaître de près, que son médecin, du reste, exige qu'elle soit promenée chaque jour une couple d'heures, qu'elle a choisi comme but de sa promenade les jolies allées ombrées du Parc de la ville, qu'elle espère bien nous y voir quelquefois... Elle n'a pas changé : son visage est resté aussi transparent, avec cette clarté de dessous la peau qui, chez elle, est comme sa chair même. Une eau de glacier là-bas, en ces
pays des fjords que j'ignore, mais dont notre père, parfois, nous parlait à table, peut-être seule pourrait donner une idée de cette limpidité fraîche et diaphane, de cette limpidité en profondeur où sa vie apparaissait si frêle et comme immatérielle, toute éclairée par l'immense douceur étonnée et triste de l'œil... Et elle nous dit si gentiment son bonheur d'être revenue pour un peu de temps.
— Moi, j'aime tellement, vous savez, cette vieille ville de Bruges 1... Nous étions tout le temps en Italie, mais l'Italie, c'est trop de soleil toujours et alors, moi, je disais : « Oh I avoir tm peu de pluie comme là-bas 1 »
Doucement, elle riait :
— Oh 1 vous savez, c'est tellement comme cela 1
Elle prenait les mains de Luce et les miennes et les portait à son cœur.
— Beaucoup j'ai pensé à vous.
Elle avait une petite voix haute et faible d'oiseau, dans son accent d'extrême-nord. De sa première vie, du reste, personne, ni nous, ne savions rien : elle parlait, quelquefois, d'un pays très loin, où elle avait vécu. On avait l'impres-
2o8 LA CHANSON DU CARILLON
sion d'un recul brumeux et illimité avec, vite effacé, le coup d'aile d'un souvenir qui passe comme un grand oiseau entraîné au sillage d'un navire.
— Mais je vous retiens, fit-elle. Oh ! je sais, je suis si égoïste 1
Et, tournant à demi la tête :
— Mistress Jackson, conduisez-moi au Parc, je vous prie.
De Otto Effers, il avait été à peine question, n était parti faire une croisière ; il reviendrait dans quelques jours. Mais, si peu que Edwige eût parlé de lui, nous le sentîmes toujours présent auprès d'elle, comme la vie de sa vie.
MBffers revint au bout de la semaine. Je le vis pousser lui-même • la petite voiture d'Edwige et, sans doute, elle lui parlait de nous, car tous deux tournèrent la tête vers nos fenêtres. Par discrétion, je les gardai fermées ; il me sembla qu'en les ouvrant, j'aurais troublé pour eux la douce intimité du retour. M. Bffers ne se douta pas que des yeux de jeune fille le suivaient à travers les rideaux et s'étonnaient de lui trouver, en le revoyant, une ressemblance avec le saint Georges du vitrail qui avait été dans sa petite tête d'artiste, comme l'éveil du sens de la beauté héroïque. M. Bffers avait de longs cheveux blonds et les joues lisses. Avec l'arc haut des sourcils par-dessus des yeux expressifs et doux, il avait vraiment la gravité songeuse et fière du beau chevalier mystique.
— O I/Uce, m'écriai-je, penses-en ce que tu voudras ; mais je t'assure, c'est lui, c'est bien le Saint-Georges en personne descendu de son cheval et qui a déposé le casque et la cuirasse.
Bile, alors, avait une de ces petites folies où elle redevenait si joliment enfant, entre la jeune fille et l'aide :
— Appelle-le... Dis-lui qu'il vienne avec sa lance, comme dans le vitrail, transpercer la Bête qui est peut-être encore toujours là-haut I
Et, tout de suite après, redevenant sérieuse, elle dit :
— Je t'en prie. Se, fais-le moi voir !
Alors moi, presque en riant, je dis très vite :
— Eh bien 1 voilà... M. Otto Efifers est un homme mince, plutôt grand, avec des yeux clairs et qui se serait fait faire, chez le barbier du paradis, une tête à la Saint-Georges... Il a fait couper sa moustache.
— Le prince Charmant n'en avait pas non plus, fit-elle.
Et puis, comme se parlant dans un silence intérieur:
— Si tout de même c'était vrai, dis ? Si c'était lui que j'attends depuis ri longtemps et
rikMMk
qui doit m'éveiller de mon sommeil de cent ans 1 Cax qtii sait ? C'est peut-être dormir que d'avoir comme moi des yeux ouverts et qui ne voient pas ?
Elle parut sortir des ombres et avec un sourire angélique :
— Vois-tu, Sésé, il viendrait à moi comme ça, il me soufflerait sur les yeux et je verrais, je pourrais te voir 1 Comme ce serait terrible 1 Crois-tu qu'après un aussi grand bonheur, je pourrais vivre encore ?
Moi, là-dessus, entrant dans son idée :
— Sois sûre que quelqu'un viendra en tout cas... I/ui ou un autre, qu'importe s'il ressemble au grand saint Georges I
— Eh bien 1 fit-elle, je referme les yeux, j'attendrai.
I^a petite voiture fit un dernier tour : Edwige et son père rentrèrent. Je ne sais pourquoi, il me parut qu'une ombre s'étendait là où tout à l'heure il y avait du soleil... Cependant, à peine je les connaissais.
MBffbrs quelquefois arrivait s'asseoir sur un banc devant la pelouse. Il • apportait des journaux et des livres, ou bien il lisait une correspondance toujours assez volumineuse: Il lui arrivait d'annoter au crayon ce qu'il lisait, ou bien il restait un long temps à réfléchir, les yeux perdus devant lui, avec ce r^ard lointain qui semblait se perdre dans les brouillards. Si, en ce moment, il nous apercevait, il se levait du banc et touchait le bord de son chapeau d'un geste qui s'achevait dans un salut de la main. Quelque chose' de simple, de bon et de triste, avec autre chose que je n'aurais pu dire, toujours se voyait en lui. Otto Bfiers certainement n'était pas un homme comme les autres. Et puis la petite voiture descendait au jardin. Je disais : — Bonjour, Edwige ! Elle, de son côté, nous appelait par nos noms de baptême.
Rien n'était touchant comme la sollicitude du père pour sa fille. Sitôt qu'il la voyait venir, son visage soucieux se détendait : il lui apportait des fleurs du jardin, la caressait, prenait soin qu'elle fût bien couverte. Presque toujours il se mettait à pousser lui-même la voiture.
Deux semaines se passèrent et les jours devinrent pluvieux; Edwige ne descendait plus au jardin. Un billet qu'elle fit porter par le vieux jardinier nous annonça qu'elle avait pris froid et ne pouvait sortir : elle nous priait, comme d'une grâce, d'aller passer une heure avec elle. Ce fut une petite émotion quand, au bout de sa chaîne, grelotta la sonnette rouillée. lya vieille dame vint nous ouvrir : elle parut heureuse de nous voir. Du moins le pli léger d'un sourire dans son grand visage gris nous le fit croire, car nous n'aurions pu comprendre les quelques mots qu'elle nous dit dans une langue qui nous était incoxmue.
Elle ouvrit une porte : Edwige se souleva de la chaise longue où elle était couchée, et, avec un petit cri joyeux d'enfant, avança les mains pour prendre les nôtres.
— Oh I je suis tellement contente I II n'y a
LA CHANSON DU CARILLON 2x5
ri ■ . ^-^^^^
entre nous que ce canal et pourtant c'est loin, tellement» tellement ! Et vous savez, je n'aurais pas voulu repartir sans avoir un peu causé ensemble.
Une partie de l'année se passait ainsi à lui chercher le climat qui pouvait le mieux convenir à sa santé. I^es médecins avaient tour à tour recommandé la chaleur du Midi, les hautes atmosphères des pays de montagnes, Tair salin des approches de la mer.
Klle nous dit que son père était parti la veille : il avait à l'étranger ^ des intérêts ^ qui TobUgéraient à se déplacer fréquemment, la laissant aux soins de M*»® Jackson. Oh 1 une amie, plus qu'une gouvernante 1
Cette fois, elle partirait l'attendre à Marseille, d'où ils comptaient gagner ensemble les Baléares. Elle s'interrompit et tournant la tête vers moi :
— Oh ! je voulais dire..., vous avez fait une tellement jolie chose... Mon père a lu le journal... A mon retour, si vous le permettez, je viendrai une fois... Oh I je sais, je sais, vous êtes une grande artiste I
Je crois bien qu'elle le pensait.
«i6 LA CHANSON DU CARILLON
Dans cette grande pièce au plafond élevé, sa voix faisait le bruit léger de la girande du parc, toute mince et grêle, émoussée parfois d'un peu d'enrouement. M"* Jackson alors remontait ses couvertures et lui disait quelques mots : peutêtre elle l'avertissait de ne point se fatiguer et Edwige, secouant la tête, avait l'air de l'implorer d'un sourire pour qu'elle la laissât parler encoje.
C'était autour d'elle l'encombrement d'un véritable musée d'histoire naturelle, avec des crânes, des cornes, des peaux de bêtes, des serpents dans des bocaux, des trophées, des panoplies... Derrière une vitrine s'immobilisait le vol empaillé d'oiseaux merveilleux. Bile s'aperçut de l'intérêt qu'avaient pour moi ces dépouilles conquises sur les flores et les faunes du monde.
— Oh I vous r^ardez ? M. Effers est un grand voyageur 1 fit-elle. Et même, ajouta-t-elle en riant, on l'apprécie chez nous comme un excellent..., comment dites-vous ? cosmographe, je crois, hé ? Oh! j'ai grand orgueil de mon père.
I<a vieille dame nous servit une tasse de thé
et nous restâmes là près d'une heure encore, écoutant toujours cette jolie voix frêle d'Edwige qui était comme la musique d'une âme.
A la fin, sa tête retomba dans les coussins ; elle eut un sourire pâle où lentement mourait sa vie et je vis bien qu'elle était allée au bout de ses forces.
— Adieu 1 dit-elle d'un souffle faible, je rentre dans ma petite maison.
C'était si doux, si lointain, si gentil, ce mot où elle sembla s'évanouir à nos yeux I
IfiL dame, encore une fois, la recouvrit, puis nous accompagna jusqu'à la rue.
Deux jours après, le vieux jardinier vint fermer les volets et, avec le jet d'eau qui s'arrêtait et qui à la fois sembla arrêter toute la vie de la maison, il nous venait à toutes deux une telle tristesse que nous nous mîmes' à pleurer.
xxrx
os âmes vivaient dans une maison d'images, une maison aux beaux vitraux d'illusion... Toute notre petite vie ^depuis l'enfance n'avait été qu'illusions ; nous avions été tour à tour des petites princesses et des petites saintes qui en oubliaient d'être simplement de petites filles... Nous habitions un royaume chimérique où il n'y avait pas de jouets, où il n'y avait que les poupées que je faisais avec des chiffons et qui étaient déjà des grandes personnes..., un royaume en dehors de la durée et de l'espace et qui, pour horizon, n'avait que l'infini un peu fou de nos rêves... Nous étions la vieille humanité amusée de fables et de légendes. Sans doute Dieu nous aura pardonné d'avoir un peu compromis les saints de son paradis, en les mêlant à des choses trop terrestres...
Si Bruges est la ville des cloches et de la prière, n'est-elle pas aussi la ville du carillon qui là-haut, si près des anges, depuis des siècles chante sa petite chanson, gaie ou tendre selon les heures, la chanson de folie et aussi de sagesse..., la chanson d'illusion ? On peut bien se tromper quelquefois en l'écoutant et peut-être il n'y a pas si loin du ciel aux hommes...
C'était doux de l'entendre du fond de notre vie, babiller et rire et sangloter quand le soir tombe et que nous étions assises l'une près de l'autre, nos mains dans les mains, avec le prolongement, d'elle à moi, d'un même battement de cœur. A deux, il nous semblait être plus près du sens du mystère qu'était pour nous le monde... du mystère que nous étions aussi pour nous-mêmes. Les yeux ouverts seulement à l'infini qu'elle portait en elle, I/Uce était un esprit en qui l'obscurité des choses parfois s'éclairait d'étranges lueurs. Elle me dit un jour :
— Je vois très bien tout là-bas une femme blonde qui peint des fleurs sur soie. Bile a près d'elle un berceau qu'elle remue du bout du pied et où il y a un joli enfant. Et comme ça, une fois, le joli enfant n'a plus rouvert les yeux, et
alors, comme il ne pourrait plus jamais voir les belles fleurs qu'elle peignait, elle a pour toujours fermé sa boîte à couleurs, comme s'étaient fermés les yeux de l'enfant... Ah 1 Sésé, tout recommence : c'est moi à présent qui suis celle qui ne voit pas et c'est toi qui as rouvert la boîte à couleurs de la sœur de grand'tante... I^es choses, c'est comme des plantes qui tracent sous terre et finissent par porter à distance les mêmes fleurs et les mêmes fruits qu'il y avait près des racines...
Comment pouvait-elle évoquer si tranquillement un tel mystère ? Avec le temps la même ancienne chose qui lui avait pour jamais fermé les yeux à la vue du monde réveillait, au jardin fleuri de mes soies, le souvenir des belles roses qu'avait peintes ma lointaine parente blonde... Voilà, j'étais devenue la petite artiste classée qu'elle n'avait pu devenir, elle qui avait brisé ses pinceaux...
Tout le monde était allé voir mon saint Georges à la vitrine pu M. Hemelryck l'avait exposé avant de le livrer à la Confrérie. En avait-on parlé dans ce Bruges, où l'on parle de ^ peu de choses I Même les petits vieux, en
tirant sur leurs longues pipes de Hollande qu'ils manient avec des gestes précieux, en causaient dans les estaminets... Il m'arriva une après* midi la visite de la présidente d'une exposition de Folklore, une des grandes dames de la ville...
Mme la baronne Stasse me fit promettre un envoi important...
Eh bien 1 je n'envoyai rien du tout.
C'est qu'une immense et inexplicable lassitude m'avait envahie ; je me trouvai tout à coup sans force pour lutter contre le découragement. Je portais en moi un chose morte comme si la mort de Bruges m'avait touchée au cœur.
Maintenant que mon saint Georges était terminé, plus rien ne m'intéressait. Ah 1 monseigneur, vous m'abandonnâtes bien ces jours-là I Votre petite amante mystique fut vraiment terrassée par le Dragon sans qu'elle songeât même à vous appeler à l'aide... Rêver, croiser ses mains comme les petites nonnes, ne plus rien sentir et abdiquer, c'était peut-être ce qu'il y avait de mieux... Quelqu'un m'avait-il seulement aimée ? H m'avait fallu me créer à moi-même l'illusion d'tm mensonge d'amour
Ah I qu'ils étaient tristes à présent, là-haut, les oiseaux du carillon !
I/'niusion, oui I Le sortil^e qui vous baise aux lèvres, vous mène par la main et vous jette en pâture aux larves informes des songes !... Bruges, chaque matin, se réveille sur l'oreiller d'un moyen &ge hanté par les monstres de ses gargouilles... Bruges, la grande pleureuse des âges, la berceuse des âmes qu'elle finit doucement par étouffer au lamento de ses orgues, au sanglot de ses canaux, à la musique des violes de son Lac d'amour I Est-ce qu'un poète, le poète de la mort de Bruges, le délicat prince de poésie Georges Rodenbach n'en était pas mort lui-même, dans sa jeunesse de gloire et de vie ?
Elle fut loin, la chanson étemelle de Jean Emmanuel, la bonne chanson à laquelle j'avais cru... Je me sentais très vieille, inutile, finie, sans avoir rien fait... Ah 1 le mauvais orgueil peut-être sous son humble vis^e de pauvre 1 J'écoutais la pluie pleurer dans le canal, comme en moi pleurait la vie... Je n'étais plus retournée au Béguinage : je n'y avais vu que des ombres, moi-même ime ombre parmi elles. Ma pauvre I/Uce si plaintivement disait :
— Sommes-nous déjà un peu mortes que tout soit si noir autour de nous ? Ah 1 Elsée, c'est maintenant que je suis aveugle I
Chaque jour je songeais : « Il faut sortir, il faut me remettre dans le courant de la vie... f^ Et je m'éternisais dans la vieille maison des spectres, la maison où si longtemps la petite sirène avait pleuré... Mais voilà qu'un matin, sans presque que ma volonté y eût de part, mes pas me portent vers l'hôpital : j'entre, je salue la sœur, je traverse le jardin. J'étais un peu comme une somnambule. Et tout à coup mes yeux se rouvrent au massacre fleuri de la Châsse miraculeuse. Sous le fer qui faisait couler leur sang, les divines martjrres souriaient... Symbole d'une éternité renaissant de la mort même ? I/'âme de Memling m'enveloppa, Memling, peintre des amoureuses du Christ et qui fait refleurir du sang les célestes roses mystiques... I^a grâce me toucha. Je me sentis revivre. Je me serais agenouillée comme pour tm miracle.
Tout près, dans l'adorable maison des seigneurs de Gruuthuus, des mains, de jeunes et vieilles mains inconnues avaient maillé d'exquises dentelles, des dentelles de neige et de
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givre... Est-ce que celles-là, simples bonnes femmes qui tirèrent de leurs doigts des rosaces filigranées comme des orfèvreries de cathédrales, n'étaient pas, dans leur art chimérique et frêle, de bien autres artistes que moi ?... Cependant elles avaient connu la tristesse des grands labeurs obscurs et n'avaient point désespéré.
OUCBMBNT, à leur exemple, je me repris au goût du travail. Bruges avait revêtu sa douillette hivernale. C'était le mois des grandes solennités de l'I^lise correspondant aux tendres fêtes de la famille: un cort^e d'heures d'or encadrait l'annonciation mystique de la renaissance de la jlumière. Tout le jardin sacré des grâces et des vertus, au chant berceur du carillon, se remettait à fleurir. Sainte Barbe, sainte Cécile, sainte Catherine, poudrées de ne^e, descendaient par les chemins blancs du paradis. £t saint Nicolas préparait les gâteaux de miel pour les petits enfants. Saint Êloi, dans sa forge céleste, martelait la couronne et le sceptre pour le sacre de rSnfant-Dieu.
En Flandre, l'adorable mystère de la Nativité divine préside à toute la liturgie des deux
mois sur lesquels finit l'année. Novembre et décembre sont les cassolettes d'encens que les anges agitent au-devant de la venue du Sauveur et les urnes de bénédictions où, pour la joie de la petite Enfance, puisent les grands saints familiaux... Jésus naît et semble renaître en chaque enfant qui vient aux mamans.
En mon être spirituel aussi le doux maître du monde eut sa Nativité, cette année-là : les mortels enchantements rompus, Bruges ne m'évoqua plus que cette grâce languissante du périssable qui ne se sépare pas de la persistance des très vieilles villes à vivre. Peut-être même n'est-ce là qu'une de ces idées toutes faites qui finissent par former pour certaines d'entre elles une sorte d'état de sensibilité convenue ? En revenant à la vie, je vis que Bruges aussi vivait... Je pensais : « Bruges simplement a horreur du bruit, de la vie extérieure, du faste pathétique ; Bruges ne consent qu'aux nuances harmonieuses des âmes : il lui suffit de s'écouter vivre dans les oiseaux de son carillon... p C'était bien là le sens de la poésie de Jean Emmanuel et, au sortir des ombres, elle m'éclairait de nouveau sur la
poésie qui était en moi... Je me remis à lire ses vers si coupablement négligés : l'esprit a des défaillances où, en renonçant à ses meilleurs soutiens spirituels, il renonce surtout à luimême. J'avais la gorge desséchée pour m'être détournée des fontaines et voilà que, pour mon pardon, je connaissais la joie de boire, au cristal de roche d'tme buire merveilleusement trans* parente, le rafraîchissement de mes papilles spirituelles.
Il y avait là de si délicieuses images comme des miroirs où se reflétaient des âmes simples restées près de Dieu 1... Enluminures de missels, de fabliaux et de vieilles chroniques, écrites au lieu d'être peintes, et dont l'encre s'arc-en-ciellait d'un éclat doux de vitrail... Prismes de la vie en songe et en beauté comme des clartés de par delà le réel nimbant des visages de jeunes filles, de vieilles femmes et d'enfants... Et toujours la viHe élue, la ville blessée et qui sourit à travers ses larmes sous ses voiles d'or et les longues chevelures vertes de ses saules.
O le joli conte naif des petits pâtres de Flandre qui, avertis par l'Étoile, s'en vont par les ha-
meaux et les petites villes chantant de vieux Noëls et demandant partout si on n'a pas vu passer les Rois, comme mes petits bergers à moi s'en étaient venus par les canaux, une nuit d'Epiphanie I Et le conte de la crèche où des grains d'avoine se mettent à pousser en voûte pour abriter du froid le petit Enfant-Dieu tandis que l'âne salue et que le bœuf joue du basson I Fables et S3rmboles qui remuaient nos souvenirs du temps où je demandais à Nouche si on ne savait encore rien des chameaux qui devaient apporter les présents des mages venus d'Orient, ce qui lui faisait répondre :
— Je crois bien que je vois venir le premier, à-bas, au bout de la rue t...
A baguette magique frappa la terre et fit jaillir la source. Je commençai, selon mon habitude, par faire à la plume et au pastel des tas d'esquisses, et enfin quelque chose se précisait. Sur un fond de Bruges, dans un recul de perspective, des pignons, des tours, avec des points de lumière aux fenêtres pour marquer la nuit, une nuit bleue et argent, comme en rêve. De longs cous de chameaux ondulaient parmi les serviteurs éthiopiens. Au premier plan, à droite, un enfant de chœur vu de dos balançait devant les Rois l'encensoir. J'avais bien essayé de les encadrer avec des petits pâtres, ceux-ci à genoux comme du peuple aux processions, mais ils tiraient trop l'œil et faisaient tort au reste.
D'ailleurs, c'était déjà pas mal compliqué comme cela... Il fallut vraiment la compréhen-
sive <( lucidité » de ma chère l/uce pour me main* tenir en haleine. Elle savait par cœur le poème de Jean Emmanuel et ne finissait pas de me le réciter. Moi, je pensais : « Monseigneur saint Georges, vous qui avez terrassé le Dragon, apprenez-moi comme il faut que je terrasse la mollesse et l'inertie qui me sont naturelles pour faire tenir tout ça un peu proprement ». Saint Georges m'exauça : sur une perspective à plat, comme un fond de tableau, j'obtins un groupement. Gaspard le nègre, qui venait le dernier, restait engagé en demi-relief ; mais Melchior et Balthazar s'avançaient de tout leur corps. Tous trois étaient habillés de manteaux et de caftans d'or, de pourpre, d'améthyste...
C'était bien étrange tout de même qu'une petite artiste comme moi s'avisât de faire, avec des soies fluettes, la concurrence aux arts « majeurs p , comme disent les gens sérieux I L'ensemble offrait à peu près l'apparence d'une peinture, d'une orfèvrerie, d'une matière solide et sculptée... Cependant, ai-je besoin de P dire qu'il n'y avait là qu'un dessous de bourres
sur lesquelles, comme de la chair sur des os, j'avais mis tout l'or et l'argent et les pierreries
de mon art de brodeuse ?... C'était là encore, après tout, modeler, un modelé d'illusion et de réel transfiguré, selon le précepte de Jean Emmanuel... Vâme extasiée de mes Rois chantait à travers le cantique des tons les plus riches et les plus magnifiques que j'avais pu trouver.
Après l'exposition du Folklore qui avait réussi, on parlait maintenant d'une prochaine exposition d'art féministe à Bruges. Cette fois la baronne Stasse délégua vers moi le bon abbé Sondag pour obtenir une promesse de participation formelle. Dame ! je fus flattée. J'étais trop heureuse de les obliger l'un et l'autre en me donnant à moi-même la satisfaction de tenter la fortune... I<'abbé s'était montré particulièrement enthousiaste de mon Epiphanie.
Je suis bien obligée de le dire, ce fut un vrai succès. Mes Bonnes femmes et mes Petits bergers, qu'on voulut bien appeler ma « première manière ^, — rien que cela — trouvèrent acquéreur dès le premier jour. La baronne elle-même m'avait persuadée d'en demander im prix assez élevé et je l'obtins. C'était à ne pas croire. J 'avais fait prier, par M. Hemelryck, la Conf ré-
rie de laisser exposer mon Saint Georges. Enfin j'avais envoyé mes Trois Rois. Tous les journaux m'accablèrent de tels éloges que je n'aurais pu les entendre s'ils m'avaient été adressés de vive voix. Je fus présentée à un mi" nistre de je ne sais plus quoi et qui se montra fort étonné quand je lui dis qu'il fallait voir mes « poupées » à une certaine distance, comme de la peinture. Je ne les appelais pas autrement quand on m'en parlait. Et c'était vrai : ce n'était pas autre chose que des poupées, bien que l'ambition me fût venue d'en faire tm peu plus que des chiffons habillés en leur donnant cette fameuse « couleur d'âme ♦ qui, peut-être, n'était qu'une question d'optique.
Je ne fus pas grisée : je demeurai tranquille au milieu de tout ce petit tapage ; je goûtais surtout en pensées la joie des deux mois que j'avais consacrés à mon dernier ouvrage.
C'étaient les mois saints de notre petite enfance, les mois où si souvent nous avaient visitées les saints anges de l'illusion chrétienne. Quel miracle de la foi était pour nous la descente de l'âne à saint Nicolas par la cheminée et, au matin de Noël, la crèche
en massepain, le petit Jésus en fondant rose, et l'arbre décoré de miroirs, de bougies, de rubans et de verroteries... Mais qu'il y avait loin déjà de tout cela I... Peut-être nous n'avions commencé à devenir des enfants qu'en devenant de grandes personnes.
Ma joie, au surplus, se doublait en celle qui autour de moi la reflétait : Nouche, I^uce, maman elle-même qui enfin consentait à dégeler, me faisaient chaud au cœur. C'était doux de me dire que je devenais le centre d'une petite hujnanité qui mettait sa confiance en moi. Je ne puis dire combien j'étais remuée à la pensée que l'art eût eu cet effet de resserrer les vieux liens de la famille entre nous.
Soudain, une surprise : un M. Jacobsen écrivait au secrétaire de l'exposition qu'il avait lu des journaux où il était parlé de mes Trois Rois. Il me faisait demander l'autorisation de laisser photographier l'ouvrs^e, en vue de l'acheter. Je consentis naturellement et un photographe se présenta un matin. Je ne savais encore ce que mes soies allaient donner devant l'appareil. Ce fut l'impression d'tme matière rugueuse et assez informe, comme la glaise à coups de pouce
d'une maquette, mais qui permettait de se rendre compte du mouvement général. Dix jours ne s'étaient pas passés que le mystérieux correspondant m'envoyait un billet de mille francs — vous avez bien lu — comme prix de mes Rois, « si toutefois, comme il me l'écrivait, je jugeais ce prix suffisant ». Mille francs I Je fus tenté de le plaindre, comme pour un marché de dupe.
Rien n'égale ces premières satisfactions du succès, surtout si, derrière, il y a des vies qui s'en réjouissent avec vous et peuvent y trouver un allégement à des épreuves quotidiennes.
Naturellement, nous nous livrâmes à toutes sortes de suppositions pour savoir qui pouvait être ce M. Jacobsen, s'il était jeune ou vieux, s'il ressemblait à notre Saint-Georges, etc. La première de ses lettres était datée de Dresde ; la seconde, celle qui renfermait le billet, portait le timbre de Cologne : M. Jacobsen semblait avoir la manie des déplacements. l/cs Trois Rois lui furent expédiés à une troisième adresse qu'il donnait à Paris. Il n'eût pas mieux fait s'il avait voulu dépister nos recherches. Tout cela nous parut un peu singulier sans trop
Mik
nous déplaire, comme la petite aventure d'une sympathie généreuse et qui entend demeurer secrète. J'avais gardé l'enveloppe avec ses cachets ; mais ces cachets eux-mêmes, marqués d'un S sans analogie avec les initiales de l'acquéreur, ne faisaient que sceller son incognito volontaire. Il fallut bien admettre, à la fin, que M. Jacobsen avait des raisons pour ne pas se laisser découvrir. Nouche, qui était mêlée à toutes nos conjectures, varia entre l'hypothèse que c'était un vieux monsieur qui avait dû nous connaître à l'époque de notre fortune nomade et celle que c'était, au contraire, une manière de prince Charmant qui viendrait me demander en mariage un jour très prochain.
— Eh bien I s'écriait l/uce, tu lui répondras, quand il viendra, que nous ne nous marierons jamais l'tme sans l'autre...
Moi, avec un tremblement au cœur, je songeais à quelqu'tm qui était parti depuis longtemps, à quelqu'un qui peut-être, après si longtemps, s'était souvenu de la petite Elsée toujours griffonnant des dessins sur ses cahiers. . * J'aurais volontiers renoncé au beau billet de mille pour un mot, un seul mot qui l'eût trahi...
De quelle joie alors je serais allée au-devant de la bonne intention en disant : 4e Je ne veux rien, mon papa. Prends, puisque c'est toi et que ça te plaît..., je suis bien assez payée comme cela. »
Entre Luce et moi, ce fut un secret délicieux où même Nouche, cette fois, n'eut point de part. Ah 1 si nous avions osé en parler à maman I Si, de nos bouches frémissantes, ce cri avait pu partir : « C'est lui qui nous revient ; n'en doute pas... p Mais, la peur d'être emportées par tme illusion, la crainte surtout d'abuser ce cœur trop crédule et qui d'un tel coup ne se fût plus remis... Il fallut bien garder pour nous un émoi trop cher et qui ne consentait pas tout de suite à nous abandonner. Du reste, M. Jacobsen ne nous écrivit plus : nous forâmes même si le colis, à l'issue de l'exposition, était arrivé à sa destination.
SE rend-on bien compte de ce que peut être l'intime satisfaction d'tme jeune artiste»
sans grande confiance en elle, et qui, presque du premier coup, trouve dans ce qu'elle fait la cause d'un grand bonheur ?... On allait pouvoir vivre, goûter un peu d'allégement après les dures épreuves. Il était temps : notre garde-robe, à bout, ne pouvait plus disputer à l'usure une trame élimée, sans fond pour les reprises... £t puis le boucher, l'épicier, le boulanger... Ah 1 ce qu'il y a d'amour-propre rassuré- dans une pile de bon linge qui rentre dans les armoires et quel réconfort, pour le courage quotidien, procure un simple et moelleux tissu où l'on aura chaud l'hiver !... Car c'était bien l'hiver encore une fois, un hiver de Bruges, avec le vent de mer qui corne au bout des rues, avec là-haut les
É*Ma
petits oiseaux du carillon gelés et dont les flûtes n'ont plus que des sons bouchés...
Il y eut du charbon pour les chambres : maman, qui n'allumait plus pour éviter la dépense, put se chauffer à un feu de bûches... Notre poêle, à nous, ronfla dans la grande cheminée qui traversait le grenier enfin réparé et où ne grondait plus la Bête... Petit bonheur étroit peut-être, mais qui s'accompagnait de l'assurance que la pauvre Nouche, épuisée de privations et de fatigues, allait enfin pouvoir se re* poser. Elle avait bien vieilli, la maman « mi* neure p : la ruine qui avait frappé l'aïeule, la pauvre chatte Aladine paralysée comme elle et l'antique Alifax ratatiné sur son perchoir, avait aussi courbé l'arbre qui à ses rameaux avait porté notre enfance. Ce ne fut pas sans peine, toutefois, qu'elle accepta une aide qui viendrait faire tous les matins le gros du ménage. Je retardai l'heure à la pendule pour la retenir au lit ; mais elle s'aperçut de ma supercherie et, comme par le passé, s'obstina à se lever au jour.
Je crains bien que les belles personnes riches qui liront cette histoire n'en trouvent les dé-
tails un peu vulgaires. Cendrillon elle-txiême, toute princesse qu'elle devint, commença pourtant par la cuisine. Et puis, quand, point à point, comme moi, en brodant mes saintes Vierges et mes saints Georges, on a fini par égaliser d'un peu de quiétude la maison, on est bien tentée aussi de le raconter point à point, comme si la vie encore était une broderie où, à force d'application, les fils d'or et de soie tout de même à la longue se mêlent à la grosse laine... Toute la poésie n'est pas dans la chimère : il en est une autre qui est faite de tendre et forte réalité quotidienne. Et non moins que la brioche, le bon pain frais sur la table a une odeur de saintes vertus domestiques...
xxxin
NON, je n'ai pas envie de rire en me rappelant la considération qui m'échut tout à coup du côté de maman. Elle, qui vivait isolée dans son appartement, arrivait maintenant me voir au travail. Comme toutes les jeunes filles, elle avait fait autrefois de la broderie ; mais jamais elle n'avait eu l'idée qu'avec des points de chaînette et des points d'armes et des points au passé, on pût obtenir une illusion d'art payée à l'^al de vrais tableaux... Et voilà que justement cette illusion d'art faisait de moi la poule aux ceufs d'or de la famille... J'étais entourée de petits soins. H vint des plats plus fins sur la table. Un jour que je m'étais enrhumée, je fus malade d'avoir pris tous les laits de poule que me fit maman.
Personne, du reste, n'était plus désintéressée qu'elle. Et, bien plutôt que l'argent, une petite
faiblesse d'amour-propre qui surtout la rendit sensible au talent qu'on me prêtait et qui faisait sortir de l'ombre un nom qu'elle avait porté autrefois si fièrement.
Ce fut comme la fin d'un exil des coeurs. Nous la vîmes se rattacher à l'existence par ce qui, de ma petite vie d'ouvrière, se prolongeait en la sienne. Voilà-t-il pas, en efiFet, qu'au jardin délicat de mes soies soudain elle prenait le goût de l'art que je faisais moi-même. Il y eut chez elle la floraison des mêmes germes endormis que j'avais reçus de notre lointaine parente... Elle aima manier mes écheveaux et voulut essayer de broder à son tour. Nouche lui monta la cage d'Alifax..., pauvre Âlifax qu'on devait trouver un matin, à quelque temps de là, les pattes raidies et tout froid près de sa mangeoire. I^ portrait qu'en fit maman, du moins, perpétua le souvenir de ses belles couleurs et de sa méchanceté.
J'étais la petite ouvrière qui, toute la semaine, fait aller ses mains... Mes dimanches ensuite étaient délicats et monotones, dimanches derrière la vitre ou à l'élise, dimanches de promenade aux remparts et au Béguinage.
Le gel filigranait les arbres ; le Lac d'amour tintait sous nos patins... Et puis s'allumait la lampe des soirs : j'avais loué un petit orgue : la vieille demeure des ombres m'écoutait jouer dans la nuit. Quelquefois venait le grand ami, Jean Emmanuel. Oh alors I la maison était en fête I II nous lisait un poème nouveau... Même l'araignée dans son coin écoutait. Nous avions bon au cœur.
Détente des âmes, douceur monotone de vivre dans une petite arche sauvée des eaux. . . Là-haut la pauvre mère-grand, mi-partie déjà, semblait se retenir à la vie par le goût consolant des petites gourmandises qui étaient maintenant rendues. Nouche lui faisait des patiences ou la roulait dans son , fauteuil jusqu'à la fenêtre d'où elle avait vue sur une mince coulée de ciel entre les toits, dans un recul de perspective. N'était-ce vraiment pas un peu comme si une des bonnes fées auxquelles nous avions cru si longtemps s'était enfin intéressée à nos malheurs ? H y avait comme cela une histoire où la jolie fée Tuhpanpan, la plus petite des fées, à chaque regard qu'elle laissait tomber autour d'elle, changeait en tas
de pierres précieuses, par S3rmpathie pour les vertus de Bobonne, la détresse de l'infime chaumine dans laquelle se mourait le vieux charbonnier.
Nous n'avions encore, nous, il est vrai, que mon fameux biUet de mille pour nos petits miracles quotidiens... Il alla tant qu'il put ; quand il n'en resta plus qu'une pièce de cent sous, Nouche la noua dans un sachet qu'elle porta à la Vierge, I^a Vierge, pour un vieux cœur confiant comme le sien, n'est-elle pas la meilleure et la plus constante des fées ? I/)rsque, à deux jours de là, M. Hemerlyck m'apporta une provision de cinq cents francs sur une commande nouvelle, l'arche, d'un coup de barre, remonta. Nouche ne douta jamais que son offrande n'eût été agréée.
Ce fut une fin d'hiver terriblement occupée ; je ne finissais pas de broder... J'aurais bien voulu faire autre chose que des bannières, mais la vogue était là : on ne cessait pas de m'en demander. J'étais devenue une petite servante f du bon Dieu brodant à la porte du paradis.
^ Notre isolement, d'ailleurs, était toujours le
même. A part Jean Emmanuel, le bon abbé.
quelques béguines en visite, à part aussi la baronne Stasse, tout à fait charmante, et qui arrivait me commander çà et là de petits travaux, la neige pouvait bien faire des petits tas devant la porte, il n'était pas nécessaire de la balayer : les maisons de souvenir comme la nôtre s'accommodent mal de visages nouveaux. Sans cesse nous r^rettions notre chère Edwige, repartie d'un coup d'aile pour les patries inconnues. H nous arrivait alors de l'appeler par son nom, comme si de loin elle pût nous entendre. Edwige I Edwige 1 Ah I que ces syllabes mélodieuses s'harmonisaient doucement à la musique du carillon I Mais que celui-ci était triste ensuite, triste au point que la folle cantilène des oiseaux de la tour risquait de finir en sanglots I
Edwige ! tendre image au charme nostalgique et qui nous évoquait une de ces petites princesses frêles qui, sous les dais filigranes des vieilles chapelles, semblent retenir entre leurs mains jointes les morceaux d'un cœur brise...
L'hiver, qui maintenant faisait, aux petites saintes Vierges du coin des rues, des douillettes
de neige, filait aussi les lins blancs sous lesquels s'était endormie la maison du parc... Un linceul recouvrit le canal. Si loin qu'on voyait, les toits étaient capuchonnés de neige ; de fines guipures dentelaient la bretèche sous nos fenêtres. Ht des servantes à capelines de laine encore une fois poussaient les traîneaux des petits enfants qui revenaient de l'école ou des vieilles dames qui partaient entendre les offices, un couvet sur leurs genoux. C'était doux comme un rêve, au fond d'un grand silence... Et seulement là-haut, dans l'air, l'heure qui, à coups égaux, dégelait, semblait tournoyer avec les flocons... Et ensuite, on n'entendait plus rien, comme dans un puits.
Soudain, ce fut, sans cause, le retour du mauvais enchantement... L'ennui morne de l'universelle mort blanche encore une fois m'enveloppa. J'essayai de réagir, je fermai mes rideaux, j'espérai pouvoir travailler à la lumière des lampes. Mais la lumière intérieure était morte ; l'hiver, sur les vitraux, avait clos les volets. Mon « moi ^, las, usé, comme un vieux chien, grelottait dans l'âtre éteint. Cette fois, je pus croire que tout était bien fini.
Une nuit, je fus la proie d'un cauchemar afibreux... Des cris de bêtes, des clameurs ivres, des tapages de musiques emplissaient la rue.
Tous les monstres semblèrent descendus des gargouilles, les cryptes avaient vomi leurs larves... A la porte de la maison, un squelette en manchettes de dentelles raclait une guitare.. I^àbas, la petite sainte Vierge du coin de la rue, par crainte d'un sacrilège, avait soufflé ses deux petites bougies... Une éternité s'écoula et puis le diabolique vacarme décroissait... Il n'y eut plus que des voix lentes, caverneuses, venues des confins de la ville et qui se lamentaient :
« O Seigneur, disaient-elles, nous sommes la folie et l'orgueil ; nous sommes la mauvaise nuit... Nous arrivons du fond des âges... Nous marchons depuis le jour maudit où Caïn tua Abel. O maître redouté, nous sommes la vermine infiniment renaissante du néant : nous avons soif de délivrance, nous aspirons au rafraîchissement des fontaines... Dieu clément, entends notre plainte étemelle... Donne-nous la force d'étouffer en nous notre orgueil, cause de toutes nos afflictions... ^ Ils s'avançaient
par longues files, portant le bourdon et la coquille.
Je me réveillai toute glacée. Très loin, très haut par-dessus la grande lamentation, une étoile brillait, un frisson frileux de crépuscule d'aube. Et une note montait, le frêle cristal d'un calice heurté par l'aile d'un séraphin... Cloche 1 Petit miracle de la délivrance, métal infiniment pur I Symbole des âmes chrétiennes ! Ce fut comme si la mietme s'ouvrait aux grâces de l'Orient... Mes roses intérieures refleurirent, mouillées de la bonne rosée... Il y plut de l'aurore et de l'innocence... Je crus revivre d'un long moyen âge cependant que, là-bas, au détour de la rue, se déchirait la plainte de la guitare et qu'en suprêmes remous d'orgueil, de fureur et de péché, expirait avec elle la nocturne mascarade... Et je me rappelai que c'était le matin du Mercredi des Cendres.
Toutes les cloches, par-dessus la fuite des fantômes, maintenant sonnaient leurs frais alléluias de cristal et d'argent... Sans éveiller la maison, je m'habillai et allai demander au prêtre, agenouillée sur les dalles, la croix de poussière en signe de mon humilité tardive... Est-ce que
moi aussi, comme les pénitents de la mauvaise nuit, je n'avais pas péché par orgueil et par folie ?... J'avais été le vain petit fantôme bariolé qui dansait et jouait de la guitare sous le balcon de mes chimères...
Y"^ ANS un ciel rose, Pâques, comme une I I aube d'annonciation, se leva. I^es pi- -*— -^ geons, comme des Saint-Esprit, avec leurs battements d'ailes secouèrent les premiers chatons des arbres... I^e Bon Dieu encore une fois avait fait le geste et tout recommençait. I/'air, sous le petit vent léger, sembla une éternité repeinte à neuf... Et les cloches ensuite sonnèrent à volées, clairs airains aux timbres d'or et d'argent, vieilles petites cloches rouillées, chantant l'hosannah de tour en tour... Il passait aussi de gros petits bourdons qui, en ronflant, annonçaient le retour du printemps. Pâques d'en haut et Pâques d'en bas 1 I^e premier cerisier se mit à fleurir ; l'ombre des lilas émailla les vieux murs. Et, un matin, dans le parc reverdi, sous nos fenêtres, le jardinier arrivait ouvrir les fenêtres. Quelle joie quand Edwige, de sa petite
voiture, nous envoya le salut de retour 1 Presque aussitôt elle me fit porter, par M™« Jackson, ce billet : 4 J'ai fait des ascensions : j'en rêve une autre, beaucoup plus, monter à votre studio... Ne vous inquiétez pas : j'aurai des ailes. ^ Je répondis d'un mot : 4 Les nôtres iront au-devant, venez... » Et dans l'aprèsmidi, Otto Efifers lui-même la descendait de voiture à la porte de la maison et, toute mince et légère comme tme enfant, la montait jusqu'à notre palier... Nous comprîmes alors de quelles ailes nous avait parlé Edwige. C'était curieux, ces mains d'homme qui si bien savaient se ouater de tendresse pour l'asseoir dans le fauteuil I Je n'avais jamais vu un autre homme manier une petite chose vivante d'un geste plus délicat. Elle-même disait en riant :
— Je suis un objet tellement, comment dites-vous ?... fragile, n'est-ce pas ? Oh 1 une petite Sèvres... Il n'y a que mon père qui ne me casse jamais...
Et tout de suite elle âe mettait à regarder autour d'elle, d'une petite curiosité frémissante :
— Oh ! comme c'est vous ici I Je voyais ça
tellement comme ça, là-bas... Une fois, une persoime disait à ce monsieur qu'elle aimait , beaucoup votre art et qu'elle voulait...
— Oh 1 je sais, dit Luce un peu follement, il s'appelle Jacobsen...
— Jacobsen, vous dites, I^uce ? Et pourquoi vous croyez que c'est lui et pas un autre ?
— C'est que M. Jacobsen a écrit à Elsée... Et même il lui a acheté les Trois Rais.
— Oh 1 est-il possible ? H achetait les Rois et il me le disait pas I Seulement il vous aimait beaucoup, ce monsieur, n'est-ce pas, mon père ?
Tous deux se regardèrent un instant : je n'aurais jamais cru que cette sérieuse Edwige pût avoir tant de malice dans l'œil. Peut-être elle avait des raisons de trouver ce Jacobsen ridicule. M. Effers, lui, n'avait rien dit, comme si l'histoire fût pour lui sans intérêt. On n'en eût plus parlé si tout à coup il n'était arrivé cette chose extraordinaire. Luce, qui était assise près d'Edwige, lui prit la main et la posant sur son front, s'écria qu'elle savait bien maintenant que c'était M. Effers qui avait acheté les Kois.
Le mouvement fut si imprévu que j'en restai clouée sur place, ne sachant que dire. Je me sentais humiliée de la présence de M. Effers. Edwige paraissait un peu gênée aussi, comme si elle regrettait, à présent, son allusion à Jacobsen.
— O Edwige I m'écriai- je, vous ne me répondez pas I Serait-ce donc possible ?
Je ne puis dire combien elle fut charmante en me demandant pardon pour n'avoir pas gardé le secret.
— C'est que je voulais tellement avoir une chose de vous, Elsée ; mais par délicatesse, à cause de ce pauvre petit argent, mon père toujours disait : « Il vaut mieux que ce soit Jacobsen qui lui écrive... Elle sera plus à l'aise pour accepter ». Oh 1 il faut m'excuser. Est-ce que je vous ai fait de la peine ?
Non, c'était un autre sentiment, l'ennui peutêtre d'une pauvre petite comme moi pour ce « pauvre petit argent » qui venait se mêler à notre amitié, un peu aussi le renoncement à l'espoir que papa aurait pu être le mystérieux correspondant... Edwige me tendit les mains et moi je l'embrassai, disant :
— Mon cœur aurait dû deviner... C'eût été si bon si j'avais su I Je vous l'aurais ofEert.
Elle frappa dans ses mains et, d'un petit air de triomphe, se tournant vers son père :
— Nous l'avions pensé I Si 1 Si 1 tout de suite l Et alors c'était mieux que Jacobsen vous écrivît...
k^^M. Effers, qui avait assisté à cette petite querelle amicale en souriant, eut un mot délicat:
— Nous n'aurions pu vous être plus obligés que nous ne sommes... Nous sommes si heureux, croyez.
En hâte, Nouch^ et moi, avions mis un peu d'ordre dans la pièce pour les recevoir. Mais l'ordre, avec les écheveaux de soie, et les bobines d'or et d'argent roulées en tous sens, avec les dessins en rouleaux sur les tables, avec la débandade des outils de travail, était encore si voisin de la sainte poussière que, dans le carré de grand soleil de la fenêtre, c'était comme le reste de mes ors de Saint Georges qui, en spiralant et en vibrionnant, semblait remonter en paradis...
— Pourvu que M. Effets ne s'asseye pas sur
le canapé I pensaî-je tout à coup en m' apercevant qu'Aladine, qui faisait sa mue de vieille chatte, s'était épilée sur les coussins.
Pan 1 pan I le bâton d'or du petit chef d'orchestre invisible frappa deux coups au carillon. Une seconde, la flûte et le hautbois s'accordèrent ; une clarinette fit un petit couac ; un tambour vaguement ronfla. Et puis d'une fois, la sjrmphonie partait, flf res, hautbois, cors, sistres, boimet chinois, cymbales, rattrapés maintenant par la flûte, la clarinette et le tambour. Cela sotmait comme de la grêle d'or et de cristal dans des bassins de cuivre, comme du grésil d'arc-en-ciel sur des miroirs d'aurore. De toute sa hauteur, la tour, dans l'air léger et clair, vibrait, frémissait comme une table d'harmonie. Et nous étions là tous quatre, dans un silence charmé, écoutant cette musique tomber du ciel. Parfois les ondes d'or et de cuivre s'enflaient avec des mesures plus longues, comme une messe du Saint-Esprit. I^ basson filait des sons graves ; des gongs tapaient des poings... Mon Dieu 1 j'avais entendu cela cent fois et pourtant il me semblait que c'était la première. I^ vis^e ^d'Edwige exprimait une
si grande joie 1 M. Effets aussi semblait éprouver une sensation si heureuse 1 Doucement la musique s'éteignit en vibrations décroissantes ; l'heure sonna, nette, métallique ; et il éleva la main :
— La chanson qui ne finit pas, disait-il.
Oh I comme le mot eût fait plaisir à Jean Emmanuel... Edwige, la tête un peu penchée vers l'épaule, semblait écouter encore quand déjà l'heure avait fini de sonner... Nous l'avions pourtant entendue si souvent, la vieille chanson qui ne finit pas... Mais il est des heures spirituelles, des heures d'intime communion où trois ou quatre personnes dans une pièce, sans parler, se sentent penser en même temps la même chose... Aucune, en tous cas, de celles qui étaient là, ne devait oublier le silence qtii suivit le mot de Otto Effers, un de ces silences où on est si loin, si près, et où il passe un ange, comme disait Nouche...
Ensuite la vie, le sourire renaissaient. Edwige désira savoir mes projets : je lui montrai une Atmonciation où, en souvenir de l'aide que j'avais été si fortuitement, en souvenir aussi du Memling qui nous avait valu la visite du
cousin cuir de Cordoue, j'avais brodé à ma ressemblance, d'après le miroir, un véritable ange, tout en soies d'azur et d'argent, avec les ailes et le lys fleuri... Elle prit une joie d'enfant à me reconnaître. Elle ne se lassait pas d'étudier mes points, se faisait expliquer les dessous, les reliefs et tous mes petits secrets d'art en s'excusant d'être si curieuse. Son vif et clair esprit saisissait tout d'emblée. Elle m'appelait sa petite fée : elle me disait franchement que jamais elle n'aurait cru i>ouvoir un jour s'intéresser à de la broderie. Et c'étaient toujours des : « Oh 1 dites-moi encore... » avec lesquels elle se renseignait sur l'éveil en moi d'un goût si spécial, sur mes commencements.
Elle aussi avait aimé les histoires qu'on dit aux petites filles ; mais dans son pays d'enfance, c'étaient moins des histoires de fées que de petites elfes, de sirènes, de walkires, de farfadets, de géants des pôles en des palais de glaces et que des nains partaient combattre...
— Alors, fit lyuce très gravement, il n'y a pas de prince Charmant chez vous ?
— Si, si, I/Uce, répondit-elle sérieusement aussi en regardant son père, il y a des princes
Charmant, mais ils sont toujours en voyi^e...
— Les nôtres sont devenus trop vieux, fit lyuce ; nous ne les aimons plus.
M. Bffers se mettait à rire un bon coup.
Maman, là-dessus, nous faisait prier de descendre prendre une tasse de thé. M. Effers reprit Bdw^e dans ses bras et la porta jusqu'en bas, tout cela si simplement, de la même simplicité qu'il mettait en toute chose... Il suffisait pourtant de l'entendre ime seule fois parler pour lui reconnaître une intelligence vraiment cultivée. Personne ne cherchait moins l'effet ; il semblait dénué de toute vanité. Comme, en somme, Otto Effers parlait peu, maman, qui se souvenait toujours de papa, le trouva plutôt terne.
CB fut là comme tme petite famille qui vint s'ajouter à l'autre, mais tme famille née de nous-mêmes à travers le miracle charmant d'un printemps de Bruges...
Douceur infinie de la lumière et de l'ombre, du vent venu de la mer et de la tendre vie végétale épanouie sous la palpitation des ciels lilas... Doue ur des après-midi fluides, irisées, tièdes, où même le lourd chevet de briques des églises se diaphanéise, où il pleut des duvets de cygnes et des étamines de fleurs, où la rue s'indécise d'irréel... Douceur aussi de ne pas se sentir trop vivants, sensibiUsés plutôt d'images incertaines dans la grâce un peu morte, le charme finement mélancolique de tant de choses lointaines... Alors se révèle un prestige sentimental tel qu'il n'en est peut-être pas de comparable au monde.
Presque chaque jour, aux heures déclinantes, nous sortions avec Edwige ; M. ESers parfois nous accompagnait et poussait la petite voiture. D'autres fois, un landau, loué dans le voisinage et conduit par un vieux cocher prudent, nous menait jusqu'en dehors de la ville. Comment exprimer cela ? Il me semblait que j 'avais à présent près de moi une autre petite sceur lyuce, mais une l/uce qui voyait, elle I I^es yeux d'Edwige furent de frais et délicieux miroirs où se reflétaient les miens, où je r^ardais se jouer la vie des images, où ma vie à moi se réfléchissait. I^a joie, l'émerveillement, une extrême sensibilité y faisaient monter cette eau des émois intérieurs qui anime certains regards d'un orient profond de pierreries vivantes. Ce fut pour moi comme un prisme où s'éveillait une vision nouvelle des choses, la vision heureuse, subtile et jeune, d'un monde que je n'avais pas vu encore. Je compris mieux ce qu'il y a de vitalité originelle dans le prodige quotidien de la lumière.
Elle avait un sens délicat, métaphysique des choses : ses idées me charmaient et m'étonnaient. 4 Le monde est sorti d'un r^ard de
Dien, me dit-elle une fois que nous prenions le thé dans le parc, et ce r^ard est devenu la lumière étemelle... » Et tout de suite, se reprenant, d'une délicatesse infinie : ♦ O pardon, Elsée 1 C'est tellement triste pour vous d'entendre parler de cela, puisque I^uce... »
Luce entra sans qu'elle pût achever et lui effleurant la bouche de ses doigts :
— Puisque I^uce ne voit pas, n'est-ce pas cela ? fit-elle avec cette devination qui était ses yeux spirituels et leur permettait de voir l'invisible.
— Mais, ajouta-t-elle avec malice, I^uce a la seconde vue...
— Elle va bien plus loin 1 fit Edwige. Elle va de l'âme jusqu'au plein ciel 1
EUe redevint grave et dit subtilement :
— Non... Elle voit se refléter le ciel au fond de l'âme.
Edwige r^ardait vivre la lumière comme une chose qui aurait une vie presque humaine, en dehors de toute idée de forme et de couleur, alors que, pour moi, la lumière ne se séparait pas d'une matière définie qui avait un dessin et des tons. Elle était venue à la vie 4 dans
un pays de miroirs p, comme elle disait...
— Et où les gens ont des miroirs à la place d'yeux, disais-je de mon côté en riant.
— Oui, oui, c'est cela...
Elle évoquait aussi parfois des aspects de sa vie lointaine sur un ton presque confidentiel. Elle ajoutait que la lumière de Bruges avait été pour elle comme un peu d'une sensation retrouvée. Non, pas même Venise ne lui avait procuré cela... Et elle parlait toujours de cette lumière qui était Tâme de Bn^es et ne mourrait qu'avec Bruges même.
Le landau loi^eait de vieux murs, de petites solitudes mortes, des bouts de quais bordés de pignons lambrequinés, d'édicules à rameaux gothiques, de tribunes aux fines saillies en vrilles * de liserons. Far des chemins de saules, de peupliers et d'ormes, presque toujours, pour finir la promenade, on gagnait le Lac d'amour...
Une enluminure de missel, un coin de campagne spirituelle, des eaux fleuries de nénuphars, des ombres pâles glissant le long des berges, si loin du monde réel tout cela et comme indéfinisé par le songe dans les lointains mystiques...
Parfois sonnait Thetire des cloches; nue d'abord, qu'on eût dit venue de plus loin que la terre, toute gelée et tremblotante et si vieille, si lente, si lasse d'avoir, depuis une éternité, sonné pour la mort et pour la vie... Bt puis une autre, plus jeune, très vite sonnait ses trois petits coups ; et il y en avait qui ronflaient comme un vol alourdi d'abeilles, il y en avait qui prolongeaient une vibration de cristal qui ne savait pas mourir. A la fin il en partait de tous les côtés, et l'une n'avait pas achevé de sonner qu'une autre commençait, et toutes sonnaient l'angélus... Le Béguinage, à son tour, d'un point de dentelle maillait sa petite musique aérienne. Je voyais en pensée, dans la petite chapelle voisine, sœur Marie des Anges pendue à la corde et que la corde emportait à tm pied du sol comme si elle allait monter au ciel.
C'était l'antique foi de la Flandre qui, à cette heure, faisait faire aux simples de cœur le signe de la croix, par les villes et par les hameaux... I/es sons montaient sous les premières étoiles comme la prière des ancêtres, comme la prière des petits enfants qui, après eux, entraient dans la vie,.. Là-bas, en mer, les pêcheurs
secoués sur leurs barques peut-être sussi entendaient une cloche venir de par-là les dunes. I^a fin d'un jour de travail et de bonne conscience palpitait dans cette rumeur religieuse qui mourait et renaissait comme Tâme des paroisses... Le landau alors s'arrêtait et nous demeurions un peu de temps à écouter.
Tout prés, au bout du pont, s'ouvrait le porche du Béguinage ; l'arche franchie, nous étions chez le bon Dieu des béguines. Les petites maisons en rond semblaient r^arder si l'Agneau pascal n'allait pas venir pâturer les lys évangéliques dans le pré vert qui formait le milieu de l'enclos. Quelquefois tme porte, dans le silence ouaté, semblait retomber sur im vol d'ailes d'anges qui, à les mieux considérer, étaient les petites ailes blanches des cornettes.
Comme Edwige s'intéressait à toute cette humble sainteté! Elle comparait le B%uinage à un jardin de vertus théologales dont les bonnes soeurs étaient les lys, les résédas et les violettes... Il m'avait fallu, pour ne point éveiller d'envie, faire jouer tout le carillon des petites sonnettes, de porte en porte, le jour où, pour la première fois, le landau était entré. Ma grand'tante et
toutes. Tune après l'autre, avec des petits gestes bénisseurs et gentils, étaient venues sur les seuils... Et puis, de la voir revenir avec son charme doucement malade, elles V avaient aimée d'une nuance compatissante de sœurs de charité. Quelques-unes mêlaient son nom à leurs prières.
— Vous verrez, disait soeur Ângèle de la Paix, Dieu nous écoutera: il fera le miracle de vous rendre les jambes... H en fait tant d'autres I
C'était dit d'un cœur si confiant qu'Edwige en avait les larmes aux yeux et à son tour disait:
— Oui, Dieu vous écoutera... H fera le miracle... Ah 1 que je vous remercie I
Quand M. ESers nous accompagnait, elles se montraient plus réservées. C'était, même à travers le sentiment de leur condition milaique, la petite peur de ce qui n'était pas une femme comme elles. Elles tenaient les mains croisées et baissaient les yeux, comme les saintes des tableaux. Mais M. ESers ne manquant jamais de jeter une pièce blanche, et même, à l'occasion, une piécette d'or dans le tronc pour
Tentretien de la chapelle, elles Itd gardaient la considération qu'on a pour un bienfaiteur.
J'avais remarqué combien la libéralité était naturelle à Otto Bffers. Lui, si simple dans sa vie intérieure, habillé comme un petit patron de barque et qui ne passait pas pour être riche, doimait d'une main toujours ouverte autour de lui. Ce n'était pas la magnificence un peu folle de notre pauvre papa, sombré Dieu sait où... C'était une grâce d'obliger plutôt avec modestie comme si les autres, en acceptant, l'obligeaient lui-même. Il paraissait toujours avoir de l'argent pour alléger un peu la vie du pauvre monde, dans ce Bruges où les asiles, les <^ maisons de Dieu ^ ne suffisent pas à secourir la détresse d'une vieille humanité usée à force de gloires et de siècles...
Edwige, du reste, comme son père, avait le goût de l'aumône et du bienfait. Du porche noir des églises se tendaient vers elle, quand elle passait, des mains décharnées qui semblaient sortir de la profondeur des cryptes... Un monde de squelettes et de larves s'ameutait pour recevoir la monnaie qu'elle leur distribuait.
Dans les grandes amitiés on ne s'étonne plus
de rien : tout s'accepte comme une émanation, tm don naturel de la personne aimée... Mais je ne ix>uvais toujours faire taire cette vieille conmière de Nouche...
— Klaée, ce sera comme je dis... Les Bffers sont trop généreux, ça finira mal... Sait-on seulement d'où ils viennent ?
Nous avions (mais peut-être plus encore Luce que moi), des tendresses aveugles qui n'admettaient nulle atteinte à ce que nous aimions, lyuce devenait alors un vrai petit ange en colère et criait : C'est de la médisance 1 Fi I Nouche I Je ne te parlerai plus jamais I »
Depuis un peu de temps, il lui était venu une ardeur à la vie presque fébrile et qui lui faisait me répéter sans cesse qu'elle était heureuse.
— Heureuse..., heureuse... Et je ne pourrais te dire pourquoi... C'est une chose profonde, obscure en moi comme un mystère religieux, comme ma première communion... J'ai toujours envie de danser et en même temps je voudrais tomber à genoux, les mains jointes.
Elle m'attirait à die et, baissant la voix, elle disait en riant :
— C'est comme si saint Georges allait venir...
Qu'est-ce qu'elle disait là, cette pauvre Luce ? Il y avait si longtemps que ni elle ni moi ne reparlions plus de celui que nous avions élu pour notre chevalier mystique I Saint Georges semblait être pour jamais remonté à son vitrail.
LBS jours où je demearais au travail, elle se faisait conduire par Nouche chez nos amis, et souvent c'était M. Effers qui la ramenait... De mon atelier, je la voyais assise prés d'Edwige dans le parc. Elles passaient là, sous l'ondée soleilleuse, de lox^ moments, la main dans la main... Luce, au retour, me disait d'une voix confidentielle :
— J'ai entendu l'oiseau, tu sais.
Elle m'assura qu'il venait un oiseau au bout d'une branche, quand elles étaient au jardin, et loiseau se taisait tandis qu'elle lui chantait un petit air vieillot de Flandre ; et ensuite à son tour il chantait... Je pensai que sa douce passion de la vie 4^8 ailes et de la lumière l'avait induite» cette fois encore, en illusion, mais Edwige déclara que c'était bien comme elle l'avait dit. L'oiseau venait et elle chantait sa
petite chanson et il écoutait la tête sur le côté, et ensuite lui aussi chantait la sienne.
Ivuce quelquefois disait encore qu'elle entendait parler les herbes, les feuilles, les insectes. Elle appuyait l'oreille au tronc des arbres, toute pâle :
— J'entends battre un cœur.
La vibration d'un vol de papillon, même à une assez grande distance, lui donnait un frisson.
— Je vous assure, Elsée, faisait Edwige, I^uce aurait pu très bien vivre comme saint François, avec les oiseaux des bois.
Elle-même, à travers ses toniques d'un idiome étranger, avait un joli ramage de petite fauvette du Nordette. Elle disait : «Nous autres, oiseaux venus du Nord... p Et une ombre passait. Qu'avait-elle laissé en arrière, là-bas ? Il m'arrivait alors de lui prendre les mains, comme à une petite malade, et un instant nous ne parlions plus. Je sentais qu'elle s'abandonnait avec nous, comme elle ne l'eût pas fait avec d'autres, mais sans se départir de la réserve autour de ce qui était le secret de sa vie.
M. Effers, de son côté, donnait aussi Tim-
pression d'un mystère qu'on tâche de ne ix>int faire sentir et qui retombe en mélancolie profonde sur le cœur... I^a mélancolie semblait être la condition de son existence : il la portait sur les traits du visage, et eHe lui restait dans la douceur voilée de sa voix. Le regard avec lequel il semblait considérer un point indéfini de l'espace, sans doute rejoignait, dans les lointains, la pensée qui faisait dire à Edwige : « Nous autres, oiseaux venus du Nord... % Il était concentré, silencieux, mais de ce silence plein de voix plaintives que connaissent les exilés. Quand il se taisait, on croyait comprendre qu'il se parlait à lui-même de choses qui seules avaient de l'importance pour l'homme ignoré qu'il entendait demeurer aux yeux du monde.
Moi, qui d'abord avais cru à une froideur un peu distante, j'en vins à le plaindre du plus profond de mon cœur pour une destinée qui ne pouvait se communiquer et que je ne connaissais pas plus que les autres...
Le plaisir de nous retrouver ensemble, chaque soir, sous les arbres du parc, nous devint une chère habitude. M™® Jackson avançait, au bord de la terrasse, la table sur laquelle fumait
la bouilloire pour le thé. Une clarté rose, bruinée de la lampe restée à l'intérieur, éclairait nos visages et nos mains. Edwige, enveloppée dans des châles, reposait sur sa chaise lot^ue; M. Effers s'asseyait près de nous. Et c'était encore une fois l'enchantement d'une de ces nuits de Bruges, où l'on ne peut dire si Ion veille, ni même si l'on vit, dans une grande langueur de songe et de sommeil.
I^a vieille cité théologale et féodale, sous la neige aromatique des seringas, se vaporisait. Un souffle, la respiration lente, profonde des lieux anciens se confondait au frisson des jeunes essences, I^e ciel palpitait dans un brouillard laiteux. Et tout le silence de Bruges entrait dans nos âmes... Nous-mêmes finissions par ne plus nous parler.
Nous n'avions pas besoin de paroles pour commuuier dans le sentiment d'être l'un à l'autre une humanité confiante et déjà si étroitement liée I Et comme notre silence à nous, le silence de la ville bruissait, frémissait, onde légère, bruissement d'une girande, gouttes 4fî vie rfiii^lé^ à^ aneient^fç «p\}rce^.,, M^is, PftrfQ» W WMlot dç ïftWiqH©, orgues, harpes,
violons en sourdine, se mourait, renaissait, venu on ne savait d'où et des voix mystiques, comme une psallette d'anges, montaient vers les paradis... Soudain, conmie une pluie d'étoiles, comme une cascade de cristaux et de pierreries, l'averse des trilles du carillon s'écroulait, plongeait aux eaux du canal... Et puis, dans la nuit de sortil^es et d'illusions, c'était encore une fois le silence, le mélodieux silence de Bruges...
TouTB une semaine, vint l'étrange musicien gratter ses cordes devant la maison... Une petite souris avait l'air de grignoter le bois d'un violon...
Qui alors ? Un amoureux ? O I<uce I un amoureux, dis 1 J'allais soulever le rideau.
Dehors l'infiniment tendre clarté limaire d'une nuit de mai... Ensuite des pas s'éloignaient ; mais la musique im peu plus loin recommençait à grelotter comme un pauvre cœur malade...
Nouche fut chargée de s'informer dans le voisinage... On ne savait pas, on n'avait rien entendu. Étions-nous le jouet de quelque sortilège ? Peut-être il rôde dans Bruges de pauvres ombres inconsolées et qui s'en vont, pleurant sous les balcons... C'était là une de ces idées comme on en a dans les si vieilles villes 1 Sans la petite ss^esse qui tardivement nous était
28o LA CHANSON DU CARILLON
venue, nous aurions pu très bien le croire comme les autres... Après tout, étions-nous devenues si sages ?
Jean Emmanuel se mit à rire quand nous lui contâmes l'histoire.
— Oui, je vois : c'est un doux halluciné...
On l'appelle le hibou. Moi, je l'appelle l'âme rôdeuse de Bruges^... Il va par les minuits des rues, pinçant de la guitare, enveloppé dans un grand manteau... Il joue sérieusement au fantôme... Il a un grand chapeau à bords rabattus et des semelles de liège. C'est le Don Juan des ombres...
— On dirait le cousin Oliva 1 m'écriai -je.
— C'est lui-même... Au fond, cela n'a-t-il pas sa beauté ? Oliva est une âme en qui revient le passé et qui, dans l'ennui des jours présents, traîne le songe de la vie qu'il aurait menée autrefois. Voilà trente ans qu'on rit de sa folie... Sa Madone n'est peut-être qu'un Memling fort douteux, alors qu'il a chez lui, dit-on, un très beau Rubens authentique. Mais Memling, c'est sa vieille Flandre, c'est la Flandre qu'il est venu conquérir avec son maître le roi Philippe...
Qui sait si, en jouant de sa guitare sous le bal-
con des jolies Bmgeoises, les sœnrs de sa Madone, il ne recommence à son insu le geste atavique des radeors de jambon, ses congénères 1
Oui, cela avait bien sa beauté, comme il le disait.
Jean Bmmanud fut un visage nouveau dans nos petites réunions du vieux jardin. Nouveau, mais pas inconnu, tant à l'avance notre cœur l'avait installé dans la maison... Son arrivée, im soir, ne fit ainsi que rendre plus intimement vivante l'image qui l'avait précédée chez nos amis. I^ haute vie claire et frémissante qu'il d^ageait tout de suite avait intéressé M. Otto Bffers et charmé Edwige. M. ESers, je crois bien, eut le jugement d'un homme du Nord pour « cet échantillon d'humanité plus près de sa compréhension des fortes races ^ comme il disait un peu scientifiquement. Ltd-même, esprit nourri par l'étude et les voyages, se sentait naturellement porté vers les âmes poétiques et graves, en qui il retrouvait la chaleur concentrée de sa race... H était curieux de les entendre, en des entretiens coupés de silences pensifs, échanger de simples et profondes pa-
rôles, Otto Effers avec sa voix lente, S2^e et sourde, comme égouttée par intervalles de la vie intérieure, Jean Emmanuel, lui, moins précis, un peu obscur, plus riche en ims^es, semant ses mots comme des éclats d'étoiles dans les nuits nébuleuses.
— Vous êtes une unité spéciale, un composé de sang et d'âme à base de race, comme il y a des composés chimiques... Et c'est vrai, c'est par notre race en nous que nous valons. Nous la portons en nous tellement, monsieur Emmanuel 1
C'était là une chose qu'il aimait répéter et il l'exprimait toujours avec émotion. Il laissait entendre qu'il était d'un pays où les âmes étaient très vieilles et trop soumises à un régime étouffant. Mais peut-être une heure viendrait... Et puis il cessait de parler.
— Quand je l'ai quitté, disait-il, je ne savais rien du monde et tellement peu des aspirations nouvelles des peuples d'Europe... Alors, j'ai oui, beaucoup... J'ai fait mes études comme un vieil étudiant que j'étais et qui voulait savoir... Oui, la terre, les races... Beaucoup les questions sociales aussi... C'est tellement
nécessaire, savoir, pour se dévouer quand le moment est là...
Mais tout cela dit avec des temps, des arrêts où il s'écoutait vivre une vie de pensées et d'expérience acquise... D'un esprit à l'autre, comme un pont de rive à rive, une communauté de vie, de songe, de beauté les rapprochait... Je me sentais si peu de chose à côté de tout ce qu'ils savaient et disaient 1 Otto Effers révélait une connaissance rare de l'histoire des Flandres... Il trouvait qu'elle était en petit, avec ses ducs de Bourgogne, ses communes, ses héros, le raccourci de toute l'histoire de l'Europe à travers les siècles... Jean Emmanuel alors lui serrait les mains et s'écriait que Bruges n'était pas morte comme on l'avait dit, que Bruges, plus que jamais, était la vie et la gloire de demain...
— Attendez, monsieur Effers, que le port soit terminé... Ce sera le retour de la fortune comme au temps où il arrivait six cents bateaux chaque jour par le canal de Damme..., comme au temps du grand-duc d'Occident, Monsieur Effers 1
Vâme de Bruges passait chaque fois qu'il
évoquait sa vitalité étemelle. I^e port, auquel on travaillait depuis à peine plus de trois ans et qui déjà dénonçait l'effort titanique des races nouvelles, années par les arts mécaniques -povLT les grandes batailles de la planète..., ohl comme s'exaltait à l'évoquer sa viâion prophétique... Il avait composé un hjrmne que son ami Breydel, le carillonneur, jouerait bientôt sur ses grandes orgues.
— Ce jour-là, Jean Emmanuel, s écriait Edwige, frémissante comme lui, je me ferai porter au haut de la tour.
— Oui, oui, monsieur Jean Emmanuel, nous serons là tous, disait à son tour Otto ESers, comme du fond d'im rêve.
Et il ajoutait :
— Ah ! si tous les peuples avaient des énergies comme les vôtres 1
Un instant Jean Emmanuel parlait encore de son ami Breydel. C'était un des fils de la glorieuse famille des carillonneurs de Flandre et de Hollande faisant chanter là-haut, en plein ciel, l'âme populaire... Un doux, un silencieux, lui qui portait entre ses tempes des toimerres et des cantiques... Il ne montait à la tour que
le matin du dimanche et des grands jours de fête... Il avait gs^é le prix de tous les concours... On arrivait l'entendre de loin.
Et nous nous rappelions : au coup de midi, ces jours-là, toutes les cloches, les petites et les grandes, entrant en branle; des sonneries de bronze et de cuivre vidés par les abat-sons et s'écroulant au pied de la tour comme les grosses vagues qui battent les estacades; des tapies de gongs et de bourdons à la volée...
I^ui, tout seul là-haut, au cœur de la tour, tirait ses registres et tapait sur ses claviers comme un forgeron sur Tenclume... Et c'étaient de vieux Noëls, des chorals, des airs de peuple à plein orchestre, une symphonie qui, à ces altitudes, semblait jouée par les maîtrises célestes... Alors, on peut bien dire, les petits oiseaux du carillonne comptaient plus, emportés dans la tourmente, avec leurs pauvres coups d'ailes à la dérive...
Nos soirs sous les étoiles se passionnaient de ces sensations qui nous faisaient sentir l'intime et profonde beauté d'un Bruges ignoré des âmes banales, un Bruges d*art, de rêve, de mystère, le Bruges des grandes âmes étemelles, du divin Memling, de l'austère Jean Van Eyck, des grands-ducs d'Occident...
J'en emportais je ne sais quoi de clair et de mystique qui illuminait ma journée de travail. J'avais mis en train de petits travaux de sainteté qui assuraient notre vie : le studio ne chômait que le dimanche. Je puis dire qu'à moi, sans grande vanité et faisant mon petit métier de brodeuse avec une simplicité de bonjie fenune, il m'était venu à l'exécution une hardiesse qui me faisait surmonter toutes les difficultés... Je ne m'attardais pas à savoir si c'était bien ou mal : j'avais la petite griserie
de la soie, de la belle matière, des perles que, maintenant, je pouvais enchâsser dans mes broderies...
Cependant je rêvais mieux encore... Oui, j'aurais voulu faire de grandes pièces, des « fresques » en soie pour vastes panneaux... Mon esprit, exalté et nourri aux visions de Jean Emmanuel, eût aimé dérouler de belles ims^es vivantes, recréer le passé glorieux dans l'or et les pierreries... Mais quelle vraisemblance d'y arriver jamais ?... Il eût fallu monter un atelier, m'entourer d'élèves, d'ouvriers, de femmes artistes... Et l'argent ? A la réflexion, l'ambition me parut dépasser de si loin l'effort possible que je n'osai même en parler à Edw^e. . . Jean Emmanuel et l'abbé, seuls, furent dans le secret de mon espoir si vague... Et ce fut l'encouragement qu'ils n'avaient cessé de me prodiguer. « Cela se fera ! Cela sera I N'êtes-vous pas une des âmes en qui à mesure doit se réaliser Bruges ? »
Luce aussi disait singulièrement :
— Tout arrive, Elsée... Tôt ou tard tout arrive... Il faut avoir la foi I
Feusait^elle à moi en parlant aiusi ?
Cette âme délicieuse de I^uce semblait vivre d'incomm devant elle. Elle demeurait perdue dans un rêve, un rêve où elle mourait, où elle renaissait en souriant... Tout de suite après, une exaltation la jetait à des cris, des chansons, une joie de gestes. H lui arrivait de danser et de tourner sur elle-même, cérémonieusement, en tenant sa robe éployée dans la main, la tête levée, avec le pauvre r^ard mort de ses yeux grands ouverts...
Un mystérieux bonheur, comme une eau qui s'extravase, débordait de sa douce folie. C'était bien là toujours cette même Luce entre l'ange et l'enfant, car il faut des mots un peu immatériels pour exprimer ces très pures blancheurs d'une âme qu'à peine des sens rattachent à la terre. Et si je l'ai dit déjà, je le redis encore parce que c'étaient là ses apparences réelles et que ces apparences à la fois se perdaient dans une sorte d'irréalité diaphane et vaporeuse.
ly'mnocence d'une telle âme, entre le ciel qu'elle semblait avoir passagèrement quitté et la terre que, du bout de ses invisibles ailes, elle ne faisait qu'effleurer, était une chose inexprimable et divine. Le mal de ses pauvres yeux, en les fer-
mant aux laideurs et aux trivialités du monde, n'avait fait qu'ouvrir davantage son divin regard intérieur à la beauté infinie... En pouvait-il être autrement pour une créature qui, ellemême, contenait une part de la beauté infinie?
IfVLce n'avait pas besoin de se pencher pardessus le mystère des choses qui se passaient en elle pour le connaître, puisqu'elle n'aurait jamais pu venir à bout de sonder toute la profondeur exquise de ce qu'elle portait de divin en elle et que les anges, ou les êtres modelés à la ressemblance des anges, font de la lumière autour d'eux et ne savent pas que celle-ci vient d'eux...
Je m'aperçus qu'elle aimait CM:to Effers avant qu'elle le sût elle-même, avant qu'il me fût donné à moi aussi de connaître l'amour... Elle l'aima de tout le mystère de sa vie obscure pour l'avoir sans doute vu se refléter, aux clartés spirituelles de son rêve, dans le miroir magique que les petites aveugles comme elles inclinent vers les suprêmes apparitions...
Otto Effets ne pouvait être l'homme qui éveille chez des jeunes filles une simple curiosité. Quand encore je ct^ysis n'éprouver pour lui