‹ La chanson du carillonChapitre 6 sur 6 · XI.V · texte numérisé non relu

XI.V

Ii« y a de cela trois ans... Trois ans I...

Et c'était hier : tout est resté comme alors, comme au jour où Otto Kffers est reparti avec Edwige. I^es oiseaux là-haut chantaient la chanson qui ne doit pas finir.

Elle a continué à chanter en moi... Quand le vent de terre souffle vers la m^, je me figure qu'ils doivent l'entendre de là-bas, de leur mer à eux si loin, si loin... Et je ne suis pas triste : je ne sais pas si j'attends quelque chose qui peut-être viendra un jour. C'est déjà un si extraordinaire bonheur que le prince Charmant ait apparu dans notre vie I... I^a mienne est tissée des beaux fils d'or et de soie avec lesquels je fais mes broderies.

Maman dirige avec moi l'atelier... cinquante élèves venues d'un peu partout... Trois des grandes fresques sont terminées... J'ai été dé-

Corée l'an dernier. Ah I j'ai sangloté de joie, quand le bon M. Sondag a voulu accrocher luimême le ruban à ma robe... Je ne suis tout de même qu'une femme I Et cependant, mon Dieu I n'est-ce pas pour moi un bonheur plus grand que tous les autres que vous ne m'ayez retiré aucun de ceux que j'aime ?

Mère-grand a réappris à marcher ; comme une enfant, en s'aidant de sa canne, elle va jusqu'à la fenêtre voir si son fils ne revient pas par le bout de la rue. C'est qu'il s'est décidé enfin à écrire, papa ; il nous dit son retour pour un jour qu'il ne nous dit pas. Ah I qu'il a dû être malheureux ! Qu'il a dû souffrir pour s'être remis à penser à nous I Mais le cœur enfin tranquillisé de ma pauvre martyre de maman n'est plus pressé... Elle a eu un mot à Nouche : « Je ne l'attendais plus que par delà la tombe : s'il me revient avant, il me trouvera toujours la même. »

Luce aussi n'a pas changé : elle est la même âme déUcieuse dans un petit corps de séraphin : elle est un peu plus divine et plus jeune, comme si déjà elle vivait dans l'éternité... Jean Emmanuel lui a dédié son dernier Uvre de vers... Je n'ose aller jusqu'au bout de ma pensée et cepen-

dant... Pourquoi deux âmes comme celles-là ne s'épouseraient-elles pas un jour devant les hommes comme elles le sont devant Dieu ?

Il y a une date que je n'oublierai jamais : c'est le jour où fut inauguré le port, où le carillon sonna la messe de gloire par-dessus Bruges rendu au commerce du monde. Jean Emmanuel, l'abbé, l'archiviste étaient venus nous prendre, pour monter entendre, du haut du beffroi, le chœur aux huit cents voix, enfants, hommes, femmes...

Oh ! cette montée à la tour dans la spirale qui colimaçonne et de paUer en paher s'en va déboucher en plein ciel I Pendant deux cents marches, sous soi, le trou béant, à pic, où le vide se débobine sans fin, comme un rouet qui filerait de la nuit... Et là dedans un gros bruit de poumons soufflant et qui, à mesure qu'on monte, se fait ouragan... On avait positivement le sentiment de tourner dans une vis qui vous déviderait vous-même... Enfin, l'escaUer fait un dernier petit crochet et on est sur la plateforme des cloches, parmi les nuages... Dans l'entonnoir des rues, à une profondeur de gouffre un peuple immense se tasse, lève le nez, attend...

Au milieu de la place, sur une énorme estrade, comme la houle d'un champ de blé, les huit cents têtes bougent, avec le frémissement des papiers de musique pareils à des vols de papillons blancs.

Le bon Breydel est là pour nous recevoir, tranquille, l'âme égale et candide comme si ce n'était pas une chose qui tient du miracle, cet hymne qu'il va faire jaillir de son beffroi !.. Il tire sa montre, lui qui n'a qu'à se pencher par-dessus la balustrade de pierre pour r^arder l'heure au cadran de l'éternité où se sont marqués les siècles de Bruges. C'est pour deux heures et le voilà qui s'assied à son clavecin, un clavecin qui aurait pour buffet la tour tout entière... Il attend ; il fait craquer ses doigts... Les deux coups de cuivre de l'heure tintent, la volière s'ouvre ; c'est bien la chanson de mes chers oiseaux. Ils sont là près de nous, tirelirant, grisollant, rossignolant I Et ça va, ça monte, ça jaillit, ça descend, ça rebondit, ça vole... Une dernière roucotdade et puis Breydel, avec ses gros poings, plaque deux grands accords... Les 4 - ■' basses s'ébranlent, les cloches sonnent à volées, les bourdons dansent dans leurs robes de

bronze... Nous sommes secoués comme sur le pont d'un navire... Soudain d'en bas partent les huit cents voix, le chant des fils de la terre, l'hymne de gloire et d'allégresse, une énorme clameur triomphale... Juste à ce moment, dans le port, sous la grande flambée d'or, deux navires pavoises entrent : le canon tonne... Jean Emmanuel, très pâle, les yeux mouillés, regardait, au large... Nous aussi nous pleurions de fièvre, d'orgueil, d'amour. Est-ce qu'en peut exprimer cela ?

Breydel, tête nue, en bras de chemise, ensuite, tout seul, reprenait la grande phrase du choral, balancée comme le roulis des eaux... Et maintenant des harpes, d'invisibles violoncelles, des flûtes, en sons filés, en folies de trilles et de vocalises, toujours plus haut montaient... lyà-bas^ la mer écoutait 1 Et de nouveau la batterie des grosses cloches roulait, éclatait, grondait tous les marteaux battaient, on était emporté dans un or^e, une marée de sons où les voix,^ le carillon, les pierres, de la tour se mêlaient dans un hosanna colossal... H fallait voir alors Breydel frapper des pieds et des poings sur les pédales et les r^istres : ce n'était plus un mé-

canisme dévidant ses rouages automatiquement, mais un vrai chant de musicien de cathédrale faisant corps avec sa tour, tirant de soi tout son orchestre, pendu à son clavier comme un marin aux agrès d'un navfare et dans les voiles duquel l'espace gronderait avec des musiques d'ouragan... Ah 1 c'était beau !... Ensuite, dans la rafale décroissante d'une agonie d'accords, expirait la symphonie... Une longue exclamation alors nous arrivait : « Gloire à Jean Emmanuel I Gloire à Breydel 1 Gloire à Bruges 1 » lyuce s'était jetée dans mes bras et me disait : — Oh I je le sens maintenant, Sésé... C'est bien Jean Emmanuel que j'aimais...

Si près de son paradis, l'aveu monta vers Dieu... Lui seul l'entendit et si ce fut un mensonge, pardonna.

Trois ans... Edwige tous les mois m'écrit, me dit leur vie simple dans le grand palais blanc. Je lui réponds. Je lui dis : « Ma chère Edwige », comme par le passé. I^ vieux roi est mort :

Otto Effers, puisque c'est le nom qu'il porte en j moi, n'a pas voulu de fête du couronnement.

Il a fait changer la constitution au profit du

peuple... Il n'y a plus de Cour, rien qu'un petit personnel de serviteurs et d'employés... Il va souvent vers la mer : il se promène longtemps et il regarde au loin comme il faisait ici.

Moi aussi maintenant, je vais parfois jusqu'au port, jusqu'aux eaux grises. Je regarde entrer les navires. Peut-être un jour il en viendra un tout étincelant d'or et de givres et qui, à sa proue, portera le nom d'Otto Effers... Ah 1 monseigneur saint Georges, je ne suis pas devenue plus sage qu'au temps où j'allais m'éblouir les yeux de votre image sur le vitrail 1

Mi'M2r: 1921

CORBKIL. — IMPRIMERIE CRÉTÉ

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